INTERVIEW – DYLAN CARLSON (EARTH)

5 Oct

earth 2005

Camden Town, samedi après-midi… Le quartier de Londres à la fois le plus touristique et le plus populaire. On remonte Camden High Street en se mêlant à la faune composite : groupe de gamines corpspaintées, drags montés sur plates-formes, punks à iroquoise arpentant les rues de long en large en portant des panneaux publicitaires à bout de bras et freaks en tout genre. Ici, vous pouvez vous balader avec un casque à pointe et une plume dans le cul sans que personne ne lève le moindre sourcil. On arrive à l’hôtel dans lequel doivent se dérouler les interviews et le vert anis de la moquette campe une ambiance légèrement plus conventionnelle. Quelques confrères allemands ont déjà pris leurs aises dans les canapés disposés dans le hall. Alors, pour patienter (on ignore encore qu’on passera près de 12 heures assis, puis affalés dans ces canapés providentiels), on entre rapidement dans le vif du sujet : ragots souterrains, digressions métalliques de bon ton, mais surtout, échanges d’impressions sur les dernières livraisons de Earth et de Sunn O))) puisque après tout, nous sommes tous là pour ça.

Le premier à pointer le bout de son nez est l’ex-Engine Kid Greg Anderson venu représenter à la fois Southern Lord – son label qui, en quelques années, s’est attiré des faveurs dans tous les cercles de musiques extrêmes et souterraines, allant parfois jusqu’à l’idolâtrie -, mais surtout l’entité drone doom expérimentale Sunn O))) dont il constitue la débonnaire et corpulente moitié aux côtés de son acolyte Stephen O’Malley. Sunn sort aujourd’hui son très attendu sixième opus, le Black One. Un album noir en effet, qui déracine le black metal de son environnement puriste pour l’abâtardir de façon admirable, grâce notamment à la participation de deux des principaux acteurs du renouveau du genre – les américains Wrest de Leviathan, et Malefik de Xasthur-, mais également de l’électronicien minimaliste Oren Ambarchi et du vétéran bruitiste John Weise (ex-Bastard Noise).

Greg Anderson (Sunn) & Adrienne Davies (Earth), Londres 2005
adrienne davies, greg anderson

(…)

Le lendemain matin, on retrouve Adrienne Davies, Jonas Haskins et Dylan Carlson dans le vert anis du hall de l’hôtel, calmes et souriants malgré la fatigue.
En voyant Earth sur la scène du Koko la veille, on avait vu en Carlson un personnage incroyablement touchant, au-delà même de son histoire personnelle chaotique d’ex-junky et de son univers musical unique.
Aujourd’hui, les vieux démons sont vaincus mais pas enterrés, et la présence sage, humble et réservée de Carlson est celle d’un homme qui ne triche pas et qui revient de loin, se considérant volontiers comme le simple réceptacle d’une force musicale autonome et immuable, loin des prétentions ronflantes de toute-puissance créatrice.
Après un hiatus de neuf ans sans album studio, Southern Lord sort aujourd’hui le meilleur opus de Earth depuis le séminal
Earth 2 en 1993, manifeste drone-rock cultissime s’il en est. Puisant aux sources de l’americana, du blues, de la country, du rock et dans l’univers hérétique et spirituel de William Blake et de Cormac McCarthy, Hex; Or Printing In The Infernal Method campe un paysage aride et désolé, et constitue le pendant idéal au Dead Man de Neil Young.

Adrienne Davies & Dylan Carlson - Londres 2005
adrienne davies, dylan carlson

Que s’est-il passé pour toi entre 1995 (date du dernier album studio de Earth Pentastar: In The Style Of The Demons) et aujourd’hui ?
Au moment de la fin de ma relation avec Sub Pop, j’avais accumulé certaines mauvaises habitudes, entre mes problèmes de drogue et ceux avec la justice… Donc pendant les trois années suivantes, j’ai dû m’occuper de ça avant toute chose. Je ne faisais pas du tout de musique pendant cette période. J’habitais à L.A depuis 1997, et en 2000 j’ai dû revenir à Seattle pour régler mes problèmes judiciaires. Ensuite, je me suis remis à jouer de la musique. Au départ, je n’étais pas vraiment certain de vouloir reprendre Earth, ni même de vouloir faire ça de manière professionnelle. Mais ce que je voulais, c’était recommencer à jouer. Au même moment, Mike Quinn (Ndlr : patron du label No Quarter) m’a contacté pour ressortir Sunn Amps And Smashed Guitars ainsi que des vieux morceaux. Alors, logiquement, je me suis remis à faire des concerts en tant que Earth. Et puis j’ai commencé à travailler et à composer. Bien entendu, comme c’était moi, il y avait des similitudes avec ce que j’avais fait dans le passé. C’est vraiment à ce moment-là que Earth a redémarré. De toute façon, quoi que je fasse, ma musique sera toujours lente et répétitive. Du Earth, pour le meilleur et pour le pire.

Depuis Earth 2, on dirait que beaucoup de gens attendent de toi que tu sortes des albums de drone jusqu’à la fin des temps.
Oui, c’est vrai. Mais il y a deux types de fans : ceux qui veulent que tu fasses une chose et que tu la répètes inlassablement, et il y a les autres – la majorité je crois – qui sont ouverts à tout ce que j’ai fait ou ferai. D’ailleurs, l’accueil du nouvel album est très positif. Il y a des gens qui arrivent à faire la même chose, encore et encore. Mais pour moi, même s’il y a de grandes constantes dans ce que je fais, je vieillis, je grandis, j’évolue, et ma musique avec.

Pour Hex, tu as pris comme base les grandes lignes de la musique américaine et de l’Americana : la country, le folk, le blues, Billy Gibbons, Merle Haggard, Neil Young. Est-ce que tu t’es vraiment imprégné de ça pendant la genèse de Earth ?
C’est bizarre parce que quand Earth a débuté, même si on faisait des choses plutôt expérimentales, on a toujours été présenté comme un groupe de rock. Et le rock est basé sur la country et le blues. La musique américaine est un continuum basé sur ces formes primitives.

Justement, tu as évoqué plusieurs fois ce continuum en parlant de ta musique, qu’est-ce que tu as voulu dire exactement ?
Quand tu es jeune, tu es plein d’ubris (Ndlr : terme grec désignant l’excès et la démesure, qui amènent à la fois à la grandeur et au malheur), tu te dis « je vais créer quelque chose de totalement nouveau et différent », mais ça ne l’est pas. La musique est un continuum parce que tu es en permanence influencé par ce qu’il y a eu avant.

La métaphore des éponges ?
Exactement. Pour moi, la musique est un principe cosmique qui existe indépendamment de nous et en tant que musiciens, nous avons la chance d’être un chaînon et de servir de lien entre tout ça. On ne fait qu’ajouter notre perception. Malheureusement, dans notre société, si tu veux être payé, il faut dire : « Oh, ça c’est de moi ! Ça m’appartient », ne serait-ce que pour le copyright. Mais en réalité, ça n’appartient à personne. Je veux dire, à qui appartient le blues, à qui appartiennent la country et le rock ? C’est bien plus grand et large qu’une histoire de groupe ou de personne.

J’imagine que cette continuité est quelque chose dont tu n’avais pas vraiment conscience au début de Earth mais qui s’est plutôt imposé à toi récemment…
Oui, certainement. Je crois qu’en vieillissant, je suis devenu plus conscient de moi-même, historiquement, de ma place dans l’univers, alors qu’avant je me considérais comme un élément isolé. Quand tu es jeune, tu te crois séparé de tout alors que tu es connecté avec tout.

Adrienne Davies & Dylan Carlson - Londres 2005
adrienne davies, dylan carlson

Tu as aussi puisé de l’inspiration dans le livre de Cormac McCarthy Blood Meridian; Or The Evening Redness In The West. Qu’est-ce qu’il y a dans ce livre ? Qu’est-ce que tu y as trouvé ?
J’aime tous ses livres sur l’Ouest. Il parle du sens et des conséquences de l’immensité du continent américain et du fait que ce continent américain serait comme une seule entité à laquelle les gens se retrouvent confrontés. Par exemple, la communauté Pennsylvania Dutch (Ndlr : communauté américaine de migrants issus d’Allemagne. Aujourd’hui, ce sont principalement les Amish) écrivaient ces signes – les « Hex » – sur les granges, comme un sortilège qui éloignait le mal. Dans les autres pays, en Italie, en Allemagne, même s’il y a eu des religions très austères, il n’y a jamais eu ça. Mais en Amérique, c’est comme si les gens étaient obligés de se confronter à ce mal qui hante le pays et d’utiliser à leur tour la magie contre le mal. Le continent américain est plus qu’un lieu, plus qu’une terre, c’est une force vive et vivante, inconnue et hostile, une présence froide. McCarthy parle de toutes ces choses obscures qui ne sont généralement pas bien connues et qui ne font malheureusement pas partie de l’histoire officielle de la conquête de l’Ouest, ni des Westerns comme ceux de John Wayne, ni de la version révisionniste et manichéenne qui consiste à dire que tous les Indiens étaient bons et que tous les Blancs étaient mauvais. Les relations entre les gens étaient bien plus complexes que ça. Il y avait du bon et du mauvais des deux côtés. Les Indiens ont aussi perpétré des choses atroces, mais cela avait un sens…Tout cela est une histoire complexe qui a été réduite à des clichés. Et ce livre est basé sur des documents historiques.

C’est un livre extrêmement violent…
Oui, parce que l’Amérique est un endroit extrêmement violent.

Est-ce que c’est aussi le sens du sous-titre de Hex; Or printing in the Infernal Method ?
Cette phrase est issu d’un poème de William Blake (Ndlr :A Memorable Fancy, le poème dont s’est également inspiré Jim Jarmush pour son film Dead Man. La bande originale composée par Neil Young fut également l’une des influences de Dylan Carlson pour Hex) qui parle de manière très intense du dépouillement de l’être, de tout ce qui est faux et superflu, et du fait que le corps et l’esprit sont séparés. De la même façon, le son de Earth va vers quelque chose de plus dépouillé, avec moins de distorsion et de fuzz, vers quelque chose de plus clair et de plus pur. Tout ça va dans le sens de réduire les choses à l’essentiel.

Est-ce que tu te reconnais musicalement dans le mythe de Sisyphe (ce héros de l’absurde condamné à perpétuité par les dieux à faire rouler un rocher jusqu’en haut d’une colline) ?
Oui, je vois vraiment le temps et la vie comme une chose cyclique. Rien ne naît de rien et le bien n’existerait pas sans le mal. Je continue à faire les choses parce que quelque part, elles doivent être faites. La musique est comme ça. Même si je ne devais pas jouer face à un public ou sortir des disques, je jouerais quand même. Le meilleur moment de ma journée est celui pendant lequel je joue de la guitare. Je me réveille deux heures en avance pour pouvoir jouer avant de partir travailler.

Tu crois en l’absurdité de la vie ?
Je ne pense pas que la vie soit vraiment absurde. Par exemple, ma musique est différente du Doom ou de la pure Drone musique parce qu’il y a toujours un aspect mélodique qui implique de l’espoir, et aussi qui tu y apportes une certaine attention, ce qui fait qu’elle n’a pas ce côté morne. Je n’aime pas les gens qui ironisent par rapport à la musique ou au rock’n’roll. Il y a des gens qui vivent et meurent pour le rock et la musique. Être ironique là-dessus, c’est un peu comme si tu crachais sur les gens qui donnent tout pour ça.

Donc tu n’es pas quelqu’un de foncièrement pessimiste.
Non, bizarrement, je suis quelqu’un de très optimiste. Les gens en sont toujours très surpris parce qu’ils perçoivent ma musique de manière sombre et mélancolique. Mes amis me disent que je suis quelqu’un d’optimiste et je crois que c’est vrai. D’accord, certaines choses vont mal, mais le futur renferme aussi la possibilité que les choses iront mieux qu’elles ne sont aujourd’hui. Je comprends mal ces groupes de l’instant, sans futur. C’est peut-être parce que je ne suis pas passé loin… à cause des drogues. J’en ai pris trop…

C’est vrai que c’est surprenant de t’entendre de manière si positive.
Oui. Bien qu’il y ait une partie de moi-même consciente de cette espèce de processus historique qui nous mène vers une vie de plus en plus contrôlée par cet horrible gouvernement et toute cette merde, je pense quand même qu’on traversera tout ça et que le mal tombera et se détruira lui-même. Il y a toujours des actions personnelles à mener pour lutter contre toutes ces forces qui t’empêchent de vivre. Et pour moi, pouvoir faire de la musique va dans ce sens.

Adrienne Davies & Dylan Carlson - Londres 2005
adrienne davies, dylan carlson

Est-ce que la musique t’a aussi aidé à combattre tes démons ?
Oui. La musique m’a évidemment aidé à traverser le pire et à en sortir. À un moment, la drogue commence à devenir plus importante que tout le reste, même que la musique, et alors tout s’évanouit. Tu te retrouves sans rien, hormis les drogues, et alors tu commences seulement à réaliser qu’il faut s’en débarrasser parce qu’il y a des choses tellement plus importantes. Pour moi, la musique a toujours été la chose la plus importante au monde, et quand ma vie est devenue un tel désordre, j’ai senti qu’il fallait que je retourne en arrière.

Que ressens-tu aujourd’hui quand des groupes comme Sunn O))) ou Teeth Of Lions Rule The Divine disent exister grâce à toi, et tous ces musiciens qui revendiquent Earth comme une influence majeure ?
Je suis simplement reconnaissant. Il faut prendre cela avec humilité. J’ai la grande chance d’avoir fait quelque chose qui m’amène d’incroyables réponses en retour. Je ne vois pas comment qui que ce soit pourrait s’en plaindre. Pour moi, c’est extrêmement flatteur. Le genre de musique que je fais n’aura jamais un grand succès commercial. Le vrai succès est de réaliser que ce que j’ai fait a touché des gens à tel point qu’à leur tour ils en font quelque chose. De la même manière, j’ai été influencé par des gens qui m’ont donné envie de créer quelque chose. C’est un passage de relais.

On en revient au continuum…
Exactement. Et puis tu parlais de Sunn O))). Ils ont commencé de cette manière, mais ils ont ensuite fait quelque chose de très personnel, avec leur propre son et leurs propres rituels. Ils sont loin d’être des imitateurs. Ils ont vraiment apporté quelque chose.

Jonas Haskins (Earth) - Londres 2005
jonas haskins

Francoise Massacre
Publié dans : VERSUS MAG #5 (Septembre 2005)

couv VERSUS 5

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2 Réponses to “INTERVIEW – DYLAN CARLSON (EARTH)”

  1. Thibaut 10 septembre 2013 à 20:02 #

    Très bonne itw. Et ça fait plaisir d’en entendre plus sur Carlson, bravo.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Hystérie silencieuse - 29 mars 2009

    […] Interview du groupe […]

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