DOSSIER KRAUTROCK Part I: Petite Histoire du Krautrock

14 Août

CAN

Le terme “Krautrock” (littéralement “Rock Choucroute”) apparaît pour la première fois en 1972, dans un article du magazine anglais Melody Maker consacré au rock allemand alors en pleine mutation et en pleine expansion. L’expression, qui prend sa source dans le titre du groupe Amon Düül « Mama Düül und Ihre Sauerkrautband » (« Maman Düül et son orchestre choucroute ») paru en 1969, sera très vite récupérée par la critique musicale et la presse internationale pour désigner l’ensemble des tendances du rock allemand de l’époque (il est généralement admis que l’âge d’or du Krautrock s’étend grosso-modo de 1968 à 1975). Sous cette bannière multidimensionnelle et bariolée aux limites parfois floues seront alors réunis des groupes tels que Can, Faust, Amon Düül II, Cluster, Kraftwerk, Ash Ra Tempel, Popol Vuh, Neu! ou Tangerine Dream, qui, aussi différents soient-ils, donneront pourtant à la RFA, dans un élan commun et pour la première fois, une musique à l’identité spécifiquement teutonne, un son allemand, un rock cosmique du paradoxe, avant-gardiste, anti-conformiste, ouvert sur le monde, parfois visionnaire, à la fois unique et multiple, sérieux et déglingué, méthodique et empirique, et ce en l’espace d’une décennie.

DES HÉROS POUR L’ALLEMAGNE DE L’OUEST

Depuis le début des années 60, l’hégémonie musicale du modèle pop anglo-saxon était à son paroxysme et rien ne semblait pouvoir l’en détrôner. La jeunesse européenne fascinée suivait donc tête baissée la voie royale tracée par l’Angleterre et les États-Unis, multipliant les tentatives de clonage des Beatles, des Stones et des Who sans jamais s’en démarquer vraiment.

Après le séisme de la seconde guerre mondiale, dans une Allemagne de l’Ouest en pleine reconstruction, les bases américaines et anglaises établies après la capitulation avaient non seulement apporté les chewing-gums et le Coca-Cola, mais également le mythe Pop & Rock’n’Roll que la jeunesse allemande vivait alors soit par procuration, soit par le biais de la Beat Music et d’avatars teutons qui n’échappaient pas non plus à l’influence anglo-américaine.

À cette époque, les travaux du compositeur contemporain Karlheinz Stockhausen marquèrent considérablement la vie artistique allemande et les esprits, notamment ceux d’Irmin Schmidt et de Holger Czuckay de Can, qui furent un temps élèves du compositeur. Stockhausen devint même une sorte d’icône de l’underground et une grande source d’inspiration au moment de la création de son œuvre « Hymmen » en 1966, petite révolution qui scandalisa l’Allemagne bien-pensante en malmenant l’hymne national sur fond d’expérimentations électroniques et de collages.

Mais le vrai déclic se produisit véritablement dans la deuxième moitié des 60’s, avec d’une part le raz de marée psychédélique qui fit s’échouer sur l’Europe entière des groupes comme Pink Floyd, les Doors, Zappa et les Mothers Of Invention, le Jefferson Airplane, Hendrix, Cream, les Pink Fairies, le Greateful Dead, Hawkwind, Iron Butterfly, King Crimson ou les Yardbirds, et d’autre part, l’émergence de ce groupe de rock à la fois arty et sauvage, le Velvet Underground, qui fit l’effet d’une bombe souterraine bien au-delà de l’Atlantique parce qu’il préfigurait un avenir musical où tout restait à réinventer. Peut-être aussi parce que le déclin du « Beat-boom », la diversification des influences (les Allemands découvraient également le MC5, le free jazz cosmique de Sun Ra et de Coltrane, les raga indiens, le mouvement Fluxus et les minimalistes américains comme Steve Reich, John Cage, La Monte Young et Tony Conrad…), le contexte politique des années 67/68 et le vent libertaire qui soufflait alors furent perçus comme l’occasion de s’émanciper et de prendre enfin la distance vitale avec l’héritage anglo-saxon, l’underground allemand s’empara alors du psychédélisme, et non seulement se l’appropria mais le dépassa et le transcenda en le combinant avec tout ce que la musique avait eu à offrir à l’Allemagne depuis près d’une décennie. Dans le même temps, les musiciens allemands furent réellement les premiers en Europe à réagir comme il se doit à l’ouragan Velvet et à essayer d’y trouver une réponse expérimentale et aventureuse spécifiquement teutonne (Can, Monster Movies, 1969).

Ce fut alors le commencement de la grande aventure de la Kosmische Musik rebaptisée Krautrock quelques années plus tard, de cette démarche musicale libératrice et novatrice d’absorption des genres et de re-création, de ce mélange idéal entre rock primitif et expérimentation.

ÉMERGENCE DE LA KOSMISCHE MUSIK

Au départ, les premiers foyers du Krautrock sont multiples et isolés et ne convergent pas immédiatement en une véritable scène.

Les premiers groupes à émerger sont Tangerine Dream et Agitation Free à Berlin-Ouest, Popol Vuh et le collectif Amon Düül (qui se scindera en deux entités distinctes, Amon Düül I et Amon Düül II) à Munich, Organisation (futurs Kraftwerk) à Düsseldorf, Floh de Cologne et Can à Cologne.

AMON DUUL II

Fin 1968, l’un des personnages-clef les plus controversés et également architecte de la Kosmische Musik entre en scène. Le journaliste rock hollandais au doux nom de Rolf-Ulrich Kaiser est alors l’un des organisateurs de l’Internationale Essener Songtage Festival où pour la première fois, des groupes comme Guru-Guru, Amon Düül I et II, Floh de Cologne et Tangerine Dream sont réunis sur une même scène.

POP FEST

La même année, le magistral premier album de Can Monster Movies et le très psychédélique Phallus Dei d’Amon Düül II sont propulsés et révélés à la face du monde et de la critique, tels deux OVNIS en provenance de RFA.

Mais l’émergence d’une scène se cristallise pour de bon avec la création du label Ohr (littéralement « oreille ») par le producteur Pieter Miesel et Rolf-Ulrich Kaiser qui souhaite alors imposer sa vision quasi-prophétique, globale et globalisante de ce rock expérimental germanique. Ainsi, en label-défricheur de la Kosmische Musik, Ohr commence à publier une série d’albums hétéroclites, déglingués, originaux, bizarres, épiques et novateurs (UFO de Guru-Guru, Fließbandbaby’s Beat Show de Floh de Cologne, Paradieswarts Düül d’Amon Düül I, Electronic Meditation de Tangerine Dream enregistré par trois musiciens incontournables, Edgar Froese, Conrad Schnitzler et Klaus Schultze, les premiers Embryo ou Ash Ra Tempel). Et jusqu’en 1973, Ohr ne cessera d’apporter de l’eau au moulin cosmique.

En 1971, Polydor monte de toutes pièces sa propre formation-maison, Faust, qui deviendra pourtant l’un des groupes les plus personnels, libres et novateurs de la scène.

FAUST

Quelques mois plus tard, excédés par la personnalité autocratique du Kaiser, deux employés d’Ohr partent fonder leur propre label, Brain Records, en emmenant avec eux le groupe Guru Guru. Grâce notamment à l’immense talent de Conny Plank, producteur/ingénieur et façonneur du son allemand, Brain deviendra le premier concurrent sérieux pour Ohr, avec des références aussi exaltantes que Neu! (fondé par deux membres dissidents de Kraftwerk), Guru Guru, le duo Cluster ou Harmonia.

BRAIN RECORDS

Dès lors, devant l’engouement et l’effervescence suscitée, les maisons de disques allemandes emboîtent fiévreusement le pas de Brain et d’Ohr, créant leur propre label cosmique (BASF recrute Kaiser et Meisel. Ils montent alors le sous-label Pilz qui abritera notamment Popol Vuh), sortant leurs propres groupes-maison. On assiste alors à une véritable orgie créative et à une éclosion pléthorique de groupes et d’albums, à raison de plus de 150 disques par an. Dans le même temps, la presse internationale commence à s’intéresser au phénomène, désormais consacré par l’expression « Krautrock ».

Neu!

L’une des particularités de cette scène est qu’elle se fabrique alors sa propre mythologie, plus passionnante en Allemagne que partout ailleurs en Europe. Le Krautrock est devenu une extraordinaire aventure musicale incestueuse, avec des musiciens mobiles qui gardent un formidable esprit de liberté. Chaque groupe majeur possède alors son propre studio (l’Inner Space pour Can, un château converti en cinéma puis en studio, le Wümme pour Faust, le Starstudio de Conrad Plank à Hambourg, etc.) son propre producteur de génie (Conny Plank, Dieter Dierks), son propre label, sa propre identité graphique et sa propre esthétique musicale. Le résultat est un insolent kaléidoscope de sons, d’émotions et de couleurs, qui au départ paraissaient pourtant incompatibles. Les groupes allemands poussent plus loin les possibilités du studio : l’utilisation de l’électronique s’aiguise peu à peu, la production devient rythmiquement et structurellement plus sophistiquée et complexe, tout en préservant la sève élémentaire du rock.

CONNY PLANK

TAROT, LSD ET SEVEN UP

Début 1973, alors qu’un nombre considérable de disques sidérants et sidéraux continuent à alimenter le marché allemand (les Faust Tapes, Futures Days de Can, Ralf & Florian de Kraftwerk, l’éponyme de Guru Guru, Neu!2, etc), Rolf Ulrich Kaiser est, lui, sous influence et en pleine montée d’acides. En effet, depuis sa rencontre avec le pape du LSD Teamothy Leary (condamné à 10 ans de prison aux États-Unis et exilé en Suisse) et son acolyte Brian Barritt, Kaiser, accompagné de sa muse et cartomancienne Gille Letmann, est obsédé par la volonté de mener à bien le dessein illuminé des deux « messagers cosmiques » américains : ouvrir la conscience du monde par le LSD.

le Tarot de Gille Letmann

Il fonde alors « Die Kosmischen Kuriere » (« Cosmic Courriers », également appelé « Kosmische Musik ») qui devient un sous-label de Ohr, et s’attèle à organiser de longues sessions d’enregistrement aussi nébuleuses qu’éprouvantes avec plusieurs musiciens du label : Ash Ra Tempel, Klaus Schultze et Manuel Göttsching de Tangerine Dream, Dieter Derks, Agitation Free feront tous partie de ces grands jams dopés et embrumés. Leary lui-même posera sa voix prophétique sur l’album 7up d’Ash Ra Tempel. Au nez et à la barbe des musiciens concernés, Kaiser édite et mixe les sessions, et sort ainsi une poignée d’albums planants et dégoulinants sous le nom de Cosmic Jokers. Il se voit alors intenter une série de procès par les artistes de ses labels Pilz et Ohr. Les contrats seront finalement annulés par la justice allemande, ce qui entachera sérieusement la réputation de Kaiser et minera pour de bon ses deux labels : ce sera la fin d’Ohr et de Cosmic Courriers.

L’histoire ne s’arrête pas là et il reste aux musiciens allemands d’excellents albums à accomplir. Des groupes comme Faust, Neu!, Can, Cluster, Harmonia ou La Düsseldorf sont toujours dans le circuit et continueront à sortir des albums de qualité jusqu’à la fin des 70’s, bien plus longtemps pour certains. Kraftwerk remporte un gigantesque succès international avec Autobahn en 1974, puis avec RadioActivity, Trans Europe Express et The Man Machine les années suivantes, et deviendra, au fil des albums, la légende que l’on connaît, avec un rayonnement et une influence considérables sur les nouvelles générations de musiciens, acquerrant au passage le statut discutable de « pères de la musique électronique».

KRAFTWERK première période

KRAFTWERK plus tard...

RÉSONANCES ET HÉRITAGE : LES ENFANTS-CHOUCROUTE

Peu à peu, la majorité des productions se mue en une dégoulinade ambient new-age et peu de musiciens réussiront à conserver la grâce des 70’s. Oubliés, boudés, les trésors du Krautrock seront déterrés au milieu des années 90, grâce à la sortie consécutive de trois livres consacrés au sujet : Krautrocksampler du gallois Julian Cope, The Crack in the Cosmic Egg des frères Freeman, et Cosmic Dreams at Play de Dag Asbjørnsen, qui redonnent au Krautrock la place qu’il mérite: entre autres, avoir été un genre majeur et le chaînon manquant entre la britpop des années 60, le psychédélisme naissant, et l’avant-garde post-punk et new-wave. PIL, The Pop Group, Père Ubu, This Heat, Siouxsie, Wire, les Buzzcocks, Mark Bell, tous possèdent une filiation directe ou indirecte avec Faust, Can, Kraftwerk ou Neu!. Par ailleurs, les collages bruitistes de Faust avaient préfiguré le mouvement industriel des années 80 : Nurse With Wound, Einstürzende Neubauten… En 1985, sur l’album de The Fall This Nation’s Saving Grace, le dégénéré Mark E. Smith proclame « I am Damo Suzuki», en hommage au second chanteur de Can. « Two Cool Rock Chicks Listening to Neu! » est un titre de l’unique album de Ciccone Youth (1988), l’un des side-projects de Thurston Moore et Lee Ranaldo de Sonic Youth. Brian Eno, qui collabora avec Moebius et Roedelius de Cluster, et plus tard David Bowie contribueront également au revival des années 90 et à la réhabilitation du genre qui précéda un déluge de rééditions, incessant jusqu’à aujourd’hui. À ce moment-là, des groupes comme Stereolab, Tortoise, Boredoms, Mouse On Mars, Spacemen 3, Spiritualized, Pram ou Moonshake commencèrent à s’intéresser au mouvement Krautrock et à en donner leur propre réinterprétation. Mais le meilleur représentant actuel et héritier de l’esprit Kosmische reste sans doute le collectif japonais Acid Mothers Temple – fort d’une discographie en dents de scie de plus d’une centaine d’albums – ; l’un des rares groupes à avoir réactivé avec tant de superbe le paradoxe absolu d’une liberté totale combinée à une incroyable maîtrise, le mélange d’ambitions visionnaires avant-gardistes et de freakitude psychédélique et dadaïste nourrie aux acides, la rencontre entre un besoin d’expérimentation, et un retour aux forces libres, primaires et primitives de la création artistique, de la célébration païenne et de l’exploration de l’inconscient.

Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)

couv VERSUS MAG #4

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  1. Brandt Brauer Frick - Techno, cravates et révolution - Input Selector - Electronic music webzine - 18 avril 2013

    […] unique dans la scène électronique actuelle. Est-ce que vous pensez que cela a un rapport avec le krautrock (ndlr : Kraftwerk, Can…), une certaine tradition allemande de musiciens électroniques avec […]

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