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Interview – HARVEY MILK : Mieux vaut être vivant… que mort (16 juil.08)

31 Déc

Harvey Milk- 16 jul.08 @ La Maroquinerie (Paris)

Harvey Milk- 16 jul.08 @ La Maroquinerie (Paris)

On serait probablement morts d’ennui si au beau milieu de ce long et triste été passé entre le gris souris et le jaune pisseux de Paris – capitale du Monde sinistrée par la culture pendant deux mois consécutifs – ce concert de salubrité publique n’était venu nous arracher à la morosité ambiante. À l’affiche de la Maroqu ce soir-là, il y avait deux groupes immanquables, vieux comme le monde et dont le point commun était d’avoir été copieusement ignorés du public pendant plus d’une décennie avant que le vent ne se mette récemment à tourner. Mieux vaut tard. Aussi, ils étaient nombreux à se masser devant la scène pour Oxbow pendant qu’Eugene S. Robinson, lui, se massait le zizi sur la scène (on caricature évidemment. On passe sur la puissance de feu de ce groupe) et nombreux aussi à venir assister à la première française d’Harvey Milk minablement écourtée après 29 minutes et des poussières de larsens et de riffs gras as fuck made in Athens, Géorgie, pour d’inévitables questions de timing. Un peu plus tard, à quelques enjambées de la salle, assis nonchalamment devant le premier rideau métallique venu, clope au bec et bière à la main, Creston Spiers, Stephen Tanner et Joe « encore lui » Preston sont bien « des types normaux qui aiment rire » même si aucun d’eux ne porte de chemise à carreau. Ces types sont même franchement drôles – il faut les entendre, le papier ne le permet pas encore – peut-être parce que comme le suggère le titre de leur nouvel album Life… The Best Game In Town, le deuxième depuis la résurrection en 2006, un bon Harvey Milk est un Harvey Milk vivant.

Comment était la scène musicale d’Athens à vos débuts ? On connait surtout REM et les B-52’s mais il y a avait tout un tas d’excellents groupes plus confidentiels comme les Bar-B-Q Killers, Jack O’Nuts, Pylon, ou les Martians.
Creston Spiers : Pour moi, Jack O’Nuts était de loin le meilleur groupe d’Athens. On était potes avec eux. J’ai habité avec Laura (Ndlr : Laura Carter, également ex-chanteuse de Bar-B-Q Killers) pendant quelques années et Brooks (Ndlr : Brooks Carter, guitare et voix) est toujours un bon ami à nous. C’était vraiment ceux qu’on aimait le plus. Quand on jouait à l’époque, il n’y avait pratiquement que des potes à nous dans le public, ceux qui jouaient dans les autres groupes à l’affiche. Les gens de l’extérieur ne venaient jamais. On dépassait rarement les 20 personnes : les amis, les petites-copines, et les gens qui nous connaissaient.

C’était comme ça pendant toute la première période d’Harvey Milk avant le break ?
Creston Spiers : Pas complètement. Disons que vers la fin, on attirait un peu plus de monde.

Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir et à enregistrer Special Wishes en 2006 ?
Stephen Tanner : J’ai rencontré un pote de Joe, Dennis, qui est devenu un de mes meilleurs amis depuis. Il avait un label à New York et c’était un grand fan du groupe. Il nous a demandé si on avait des morceaux live ou inédits de côté, des choses qu’il aurait pu sortir sur son label. On a donc écouté ce qu’on avait mais tous les enregistrements live sonnaient comme de la merde. On a commencé à bosser avec Relapse en parallèle. Ils voulaient rééditer des vieux trucs mais je n’étais pas super content de la manière dont ça se passait. Merde, on n’avait pas arrêté parce qu’on ne pouvait plus se saquer ou quelque chose comme ça. Simplement, on était parti vivre ailleurs Kyle et moi et puis Creston s’occupait de son gosse. Il n’y a jamais eu de problèmes entre nous. Ça s’est juste arrêté comme ça. D’ailleurs, je crois qu’on savait tous au fond de nous qu’on rejouerait ensemble un jour. Quand j’ai commencé à avoir des propositions de la part des labels, j’ai appelé Creston et Paul pour savoir s’ils voulaient venir à New-York jouer un peu et voir si on arrivait à faire un nouvel album. Deux semaines plus tard, Special Wishes était bouclé.

Est-ce que les rééditions sur Relapse et le DVD sur Chunklet n’ont pas aussi contribué à votre retour, au moins en vous faisant prendre conscience que vous aviez toujours un public, et un public sûrement plus conséquent qu’à vos débuts.
Stephen Tanner : On n’a rien à voir avec ces rééditions. Et à vrai dire, on n’a jamais vraiment eu de public avant notre séparation ou disons que notre public était ridiculement confidentiel. Mais à ce moment-là, beaucoup de choses ont commencé à changer dans le paysage musical. Parmi les groupes qu’on aimait, deux ont émergé sur le devant de la scène. C’était des groupes… de reprises (rires) et ils sont devenus très populaires. Ces groupes, c’est Sunn O))) et Boris. Quand t’y penses, Sunn était un groupe de reprise de Earth et Joe a fait partie de Earth. Boris a commencé comme un putain de groupe de reprises des Melvins et Joe a fait partie des Melvins. J’aime ces deux groupes, j’aime Earth et j’aime les Melvins…

Par déduction, tu aimes Joe.
Stephen Tanner : Oui je l’aime.
Creston Spiers : C’est un vrai connard. Note bien ça ! (Rires)
S.T : C’était une période où les gens se mettaient à aimer Sunn, Boris et ce genre de trucs. Alors les gens ont commencé à s’intéresser à nous. Et puis on était potes avec Steven (Ndlr : O’Malley). Il parlait de nous dans les interviews, ce genre de trucs. Quand on a commencé, il n’y avait pas le net et nos disques étaient quasiment impossibles à trouver.

Vous lisez les chroniques qui parlent de vous ?
Creston Spiers (caustique) : Excessivement ! Toutes ! Je n’en loupe aucune… Sauf bien sûr quand c’est insultant.
Stephen Tanner : Notre batteur les lit sur son Blackberry.

Parce que justement, on vous compare souvent aux Melvins – même avant l’arrivée de Joe dans le groupe. Vous ne trouvez pas ça un peu lourd ?
Joe Preston : On les emmerde.
Creston Spiers : Ils ont fait des trucs géniaux.
Stephen Tanner : Je crois – et je pense que les autres seront d’accord avec moi – que la seule ressemblance réside dans les tempos et les timbres lourds et graves. Mais je trouve qu’on est à des kilomètres des Melvins. Pour moi c’est le jour et la nuit et Dieu sait que j’aime ce groupe. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’on est un groupe de rip-off des Melvins parce que pour avoir vu jouer des dizaines de groupes de rip-off des Melvins, je peux te dire qu’ils sont tous MAUVAIS (Rires). On joue à peu près aux mêmes tempi et avec le même type d’accordage mais à ce moment là, on pourrait dire aussi qu’on copie Black Sabbath.
J.P. (sarcastique) : J’aime tellement ces mecs !
C.S. : La première fois que j’ai entendu les Melvins, ma vision de la musique a changé radicalement. C’était une révélation pour moi.
S.T : Tu dis ça parce que t’avais pas encore écouté la face B de My War de Black Flag !
C.S. : C’est ça, j’écoute jamais rien de toute façon. Plus sérieusement, l’une des grosses différences entre eux et nous, c’est qu’on utilise principalement des tonalités majeures.
J.P. : Je trouve qu’il y a des points communs notamment avec le premier album des Melvins, Gluey Porch Treatments, un album que j’adore. Il y a un feeling très particulier dans ce disque qui, je crois, est très représentatif du Nord-Ouest des États-Unis, là où j’ai grandi. La première fois que j’ai entendu Harvey Milk, ce n’est pas tant que vous me rappeliez l’endroit où j’avais grandi, mais un album comme My Love… me procurait des sensations assez semblables, quelque chose de très local, une humeur particulière. C’était pas « CE morceau parle de ÇA ». Non, c’était une musique très sentie et pensée.
S.T. : Tu veux que je te dise ? La vraie différence entre eux et nous c’est qu’on se sape normalement alors qu’eux portent des blouses de mamies à fleurs.

Tu disais que Special Wishes vous avait pris deux semaines. En revanche, j’ai lu que Life… avait été un disque plutôt difficile à faire.
Stephen Tanner : Ça n’a pas été un disque difficile à faire mais un disque difficile à finir parce qu’on l’a enregistré dans le studio de notre batteur. Par conséquent on n’avait aucune deadline. On zonait tranquillement dans la putain de baraque de Kyle, à bouffer des kilos de burritos. Pendant ce temps-là, le disque n’était toujours pas terminé.
Creston Spiers : C’est pas vrai !
S.T. : Si, c’est vrai ! C’est pour ça que tu l’as pas terminé. (Rires)
C.S : La raison pour laquelle le nouvel album a été difficile à faire, c’est que quand on l’a commencé, on n’avait pas un seul morceau ! On a décidé de faire un disque en partant de zéro. Il fallait composer les morceaux puis les enregistrer. Sauf que quand tu écris un morceau, il faut au moins trois ou quatre mois de maturation avant de pouvoir le terminer réellement. Alors on écrivait puis on enregistrait, puis on changeait des trucs, il fallait rôder les morceaux à nouveau pour les réenregistrer, etc, etc. C’était pas une bonne façon de faire.

Vous allez devoir imposer au label de vous imposer une deadline pour le prochain disque ?
Joe Preston : Non, on l’écrira d’abord.
Stephen Tanner : On est tombé sur un blog sur lequel un crétin disait : « J’ai enfin chopé le nouveau Harvey Milk, j’espère qu’il sera moins accessible que celui d’avant ». Selon ce type, faire un truc « pas accessible » devrait être l’idée maîtresse quand tu fais un disque. Il voulait quoi, un truc plus bizarre ? Un truc plus stupide ?
Creston Spiers : Okay les gars, le prochain disque sera ultra-bizarre et complètement inaccessible ! (Rire). En fait, il n’y aura pas de prochain disque. (Silence) Ahahaha ! Non non, c’est une blague.

« Old Glory » (sur Special Wishes) et « Death Goes to the Winner » (sur Life…) sont pour moi très représentatifs de l’identité singulière de Harvey Milk, à savoir le refus de choisir entre le riff lourd et la mélodie. Vous pouvez m’en dire plus sur ces deux morceaux ?
Stephen Tanner : « Old Glory » a été entièrement écrit par Creston et c’est lui qui joue de tous les instruments. J’ignorais l’existence de ce morceau jusqu’à ce qu’il soit enregistré. C’est un de mes morceaux préférés.

J’ai lu dans le liner notes que Joe avait composé la partie mélodique très baroque de « Death Goes to the Winner ».
Creston Spiers :
Oui et c’est Paul, notre ancien batteur, qui en a écrit l’autre partie.
Stephen Tanner : Ces deux bribes de morceaux sont apparues alors qu’on était en train de finir le disque. J’avais déjà trouvé le titre de l’album. On les a mises bout à bout et je leur ai dit d’écrire des paroles du genre : c’est cool d’être vivant.
C.S : Si on l’a écrit c’est uniquement parce que Stevie nous l’a ordonné : « Faites-ci, faites-ça… ». On l’a fait. (Rires)
S.T. : Okay, j’ai peut-être pas composé une seule note de ce morceau mais j’ai gueulé jusqu’à ce qu’ils le fassent. Et au final c’est le meilleur de l’album.

Tu parlais du titre de l’album Life… The Best Game in Town. Ça vient d’où?
Stephen Tanner : D’un ami à moi que je ne nommerai pas. Sa copine est la plus belle fille de la planète. On croise une autre nana dans la rue et il se met à la mater comme s’il voulait se la faire. Je lui dis : « Qu’est-ce qui cloche chez toi mec ? Pourquoi tu fais ça ? » Et il me répond : « La vie, c’est le meilleur jeu dans le coin. Je ne veux pas avoir à regretter quoi que ce soit quand je serai vieux ». Ce qu’il voulait dire c’est qu’il vaut mieux être vivant que…
Creston Spiers : Mort ! (Rires)

Creston, tu es toujours prof de musique ?
Creston Spiers : Je l’ai été pendant 9 ans. Aujourd’hui, je suis toujours prof mais j’enseigne toutes les matières. Je suis allé à l’école pour apprendre la musique et je maintenant je peux l’enseigner.

Penses-tu que ça a influencé ta manière d’aborder la musique avec Harvey Milk ?
Stephen Tanner :
Il nous apprend des trucs tous les jours.
Creston Spiers : Les cours de musique ont eu une influence énorme sur Harvey Milk.

Tu as déjà fait écouter Harvey Milk à tes élèves ?
Creston Spiers :
Tu plaisantes, ils ont huit ans ! Non. Je les effraie déjà assez comme ça. (Rires)

Joe, peux-tu nous raconter comment tu as atterri dans le groupe ?
Joe Preston :
Ça faisait des années qu’on était amis. J’avais rencontré Stephen quand je jouais dans les Melvins pendant un concert à Athens avec son groupe, Clamp. Ces hippies nous avaient gonflés. Ils étaient montés sur scène à poil. Quelques temps après, je trainais avec eux. Je crois que j’avais eu leur numéro par Godheadsilo. On a fait quelques concerts ensemble et j’ai passé du temps avec Steven. Un an plus tard, vers 1992 je crois, on jouait en première partie de Gwar avec les Melvins. Steven était venu avec Creston. A la fin du concert, ils me disent qu’ils viennent de commencer un nouveau groupe ensemble. J’étais encore dans le feu de l’action et j’ai dû leur lâcher un truc vite fait du genre « Euh okay… Cool dudes. On se voit plus tard, hein ! ». (Rires) Plus de 10 ans après, ils continuaient à me tester pour savoir si j’étais un blaireau ou pas.
Creston Spiers : Joe EST un blaireau.

Tu jouais encore avec High On Fire à ce moment-là ?
Joe Preston :
Non je n’avais plus que Thrones. J’avais déjà quitté High On Fire. On est toujours amis et c’est bien le seul groupe avec lequel j’ai réussi à rester en bon terme. (Rires) Je me sentais lessivé à force de tourner.
Creston Spiers : C’est types sont des homosexuels avérés, ça se voit non ? Joe ne supportait plus leurs avances. C’est tout !

Tu t’es beaucoup impliqué dans la composition de l’album ?
Joe Preston :
Au moment où j’ai pris l’avion pour la Géorgie, je n’avais pratiquement rien à part quelques trucs que j’avais écrit un an auparavant et que je pensais utiliser pour Thrones (Spiers lâche un gigantesque rire gras). On n’avait que 10 jours pour bosser. J’ai fait quelques parties de basse et de guitare. C’est à peu près tout. Dommage qu’on n’ait pas eu plus de temps. On commençait à développer de bonnes idées qu’on n’a pas pu finir à temps pour l’album.
Creston Spiers : Joe joue sur tous les morceaux excepté « Death Goes to the Winner » qu’on a terminé bien plus tard.

Il y a toujours beaucoup d’humour dans vos disques à côté de choses plus sérieuses.
Creston Spiers :
Ah, content que tu l’aies remarqué.
Stephen Tanner : C’est pour rappeler aux gens qu’on n’est pas un groupe de Dooooom avec des t-shirts noirs, que nous sommes des types normaux, qu’on aime rire et qu’on n’est pas des putains de gros idiots.
C.S. : Si, on est idiots et on déteste rire. On s’ennuyait, c’est tout.
S.T. : Tous ces groupes qui hurlent « Grrrrrrr ! Aaaarrrrrrgh ! » sont sérieux et stupides.

Lorsque vous avez joué « The Anvil Will Fall » ce soir, des types dans le public se foutaient de vous : « Arrêtez les mecs, vous allez nous faire chialer… ».
Creston Spiers :
Tant mieux. J’espère qu’ils ont vraiment chialé parce que c’est précisément le but. Plus sérieusement, il n’y a ni moquerie ni aucune forme d’ironie derrière ce morceau. Émotionnellement parlant, c’est un thème très fort.
Joe Preston : On ne savait pas que ce morceau était un hymne patriotique anglais jusqu’à ce qu’on le joue en Écosse et qu’on se fasse insulter : « Allez vous faire foutre ! Fermez-la ! ».
C.S. : C’était l’hymne des forces armées britanniques. On l’ignorait totalement. On l’a emprunté aux Planètes de Gustave Holst. (Ndlr : L’adaptation « I Vow To Thee My Country », jouée lors de nombreuses cérémonies officielles britanniques a été originalement composée dans la première moitié du siècle dernier par Holst pour son œuvre la plus célèbre, Les Planètes, au milieu du mouvement « Jupiter »).

Comment avez-vous atterri sur Hydra Head ?
Stephen Tanner :
Chacun de nos disques est sorti sur un label différent. Ça marchait jamais vraiment comme on voulait. Je n’avais jamais entendu parler d’Hydra Head jusqu’à ce qu’ils sortent l’album de Big Business, qui est un groupe que j’adore. Je savais que Joe avait joué avec Jared de Big Biz il y a un moment (Ndlr : The Whip avec Jared Warren et Scott Jernigan de Karp). J’ai fini par rencontrer les Big Business qui ne m’ont dit que des bonnes choses à propos d’Hydra Head. Joe m’a dit qu’un des types du label jouait dans Isis et je savais que le groupe était fan d’Harvey Milk. En revanche, je ne sais même pas à quoi ressemble leur musique. J’avais vu Thrones jouer en première partie d‘Isis mais eux, je les avais loupés. En tout cas j’aime bien ces gars et je suis sûr que j’aimerais aussi leur musique. On les a rencontrés à un showcase au Texas et quand ils nous ont proposé de sortir notre album, c’était exactement le label que j’avais en tête. Je crois que si on fait un nouveau disque, ça sera avec eux.

Donc c’était du pipeau quand vous disiez à Rock’A’Rolla que si on voulait vous voir une dernière fois sur scène, c’était ici et maintenant.
Creston Spiers :
C’est la fin de TOUT !… Non, je travaille déjà sur des nouveaux morceaux et ça s’annonce bien.
Stephen Tanner : On veut juste rentrer chez nous et reprendre nos petites vies chiantes pour pouvoir dire : « Alors, vous faites un nouveau disque ? – ON N’A PAS UN SEUL MORCEAU ! – Et qui va booker la tournée ? -TA SŒUR ! ». Franchement, on s’aime tous énormément et c’est bien plus important que d’être créatifs. (Spiers et Preston explosent de rire) Fermez-là, je suis sérieux ! Bien s’entendre, c’est quand même plus important que d’être…
C.S : … que d’être bons ! (Éclat de rire, bis)
S.T : Mais ON est bons, mec !

J’aime bien vos derniers artworks, les photos de chambres à coucher avec des posters de groupes, Maiden, les Alleman Brothers…
Stephen Tanner :
Oui, ça c’est ma chambre à Brooklyn. Je loue mon appart à un ex-Hell’s Angels qui était ingé-son dans les années 80. C’est le mec qui a mixé Appetite For Destruction. Son appart était rempli de ces vieux trucs. Le sombrero et la photo d’Alleman étaient déjà sur le mur, celle de l’équipe de baseball aussi. Pour la pochette de Special Wishes avec le poster d’Hendrix, les photos ont été prises chez Creston en Georgie. C’est devenu notre thème pour les artworks. Donc je pense que pour le prochain, on prendra des photos chez Joe ou chez Kyle… Bah, la maison de Kyle est trop « jolie ». Ça risque d’être déprimant.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #7 (oct/nov/dec 2008)
couv NOISE MAG#7

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INTERVIEW – JOE PRESTON: Le monde selon Joe

19 Jan

Ça faisait longtemps que je rêvais de choper Joe Preston dans un coin. Alors, profitant honteusement de la venue d’High On Fire à Paris en ce frisquet début de mois de décembre, j’ai pu assouvir cet inavouable fantasme, attirant l’homme au pédigree suprême (Melvins, Earth, High On Fire, Sunn O))), Witchypoo, The Whip, Men’s Recovery Project et j’en passe) sur un coin de table au Batofar, et de le soumettre à un questionnaire revisitant les hauts, les bas et les plats de son passé de musicien infidèle et boulimique. Retour parfois douloureux ou amer sur quelques-uns des innombrables groupes, connus ou méconnus, dans lesquels l’immense Joe Preston (Salty Green pour les intimes) s’est illustré depuis plus d’une quinzaine d’années.

THE WHIP

Les Whip, c’était moi, Jared et Scott de Karp. J’ai joué de la guitare avec eux pendant à peu près un an. Scott est mort dans un accident bizarre il y a un an et demi et Jared fait maintenant partie de Big Business. En janvier, nous allons faire quelques dates ensemble aux États-Unis avec High On Fire.

WITCHYPOO

Le principal membre de Witchypoo était Slim Moon, le fondateur du label Kill Rock Stars. Mais des dizaines et des dizaines de personnes ont fait partie de ce groupe. J’y suis resté un petit moment. Nous sommes partis deux ou trois fois en tournée sur la côte Ouest, après quoi nous avons fait une tournée Thrones/Witchypoo, vers 1994, 1995. C’était la toute première fois que je faisais une vraie tournée avec Thrones à travers les États-Unis.
En quelle année le groupe a-t-il splitté?
Je crois qu’il n’y a jamais vraiment eu de split officiel. Notre dernière tournée a eu lieu aux alentours de 2000.
Tu étais à la basse?
Je jouais surtout de la guitare, et puis des synthés, de la boîte à rythme. Tout ce dont on avait besoin, tout ce qu’on pouvait utiliser.
À quoi ressemblait votre musique?
C’est difficile à dire. C’est un groupe qui se réinventait en permanence. C’est vite devenu très improvisé du début à la fin. Les morceaux n’avaient pas vraiment de structures prédéterminées, on ne répétait pas vraiment. Sur scène aussi on improvisait totalement. On nous proposait une date, et on y allait. Mais la première incarnation du groupe était vraiment géniale. On jouait beaucoup dans des soirées à Olympia, là où je vis.

MEN’S RECOVERY PROJECT

On a enregistré deux albums ensemble. J’ai aussi fait quelques tournées avec eux au Japon et aux États-Unis. Ils m’ont demandé de les aider et j’ai accepté, mais c’était avant tout leur groupe (Ndlr : Neil Burke et Sam Mc Pheeters, ex-membres de Born Against). La dernière fois que j‘ai joué avec eux, c’était juste avant que je parte vivre à Olympia vers 1996. On s’est retrouvé en 2000 lors d’une tournée assez longue Thrones/MRP. En plein milieu, je me suis mis à paniquer. J’ai pété un plomb et je leur ai vraiment fait un mauvais trip. À ce moment-là, ça faisait à peu près quatre mois que je tournais non-stop et j’en avais plein le cul. Après ça évidemment, nous n’étions plus en très bon terme. Mais aujourd’hui ça va beaucoup mieux (rires).

EARTH

J’ai fait partie de Earth de 1989 à 1991, au moment où j’ai rejoint les Melvins. Quand j’ai commencé à jouer dans Earth, nous étions trois. Il y avait Dylan (Ndlr: Carlson) et Slim de Witchypoo au chant. Ils habitaient à Olympia, et moi dans l’Oregon, à quatre heures de là. J’étais fauché, je n’avais pas de voiture, et on arrivait difficilement à se voir pour répéter. On jouait le week-end de temps en temps et on s’enregistrait. Et puis, je rentrais chez moi. On a fait notre premier concert en aveugle, sans vraiment être prêts. Mais malgré tout, ça fonctionnait. Ce concert était génial. En sortant de scène on s’est dit: «Wow! C’était incroyable, ça va marcher!». Mais les concerts d’après furent catastrophiques. J’aimais jouer avec Earth à cette époque.
Dylan Carlson me disait que Earth était un passe-temps pour toi, et que ton vrai rêve à l’époque, c’était de faire partie des Melvins. J’imagine qu’il plaisantait à moitié…
C’est bizarre… (son regard s’assombrit) Tu sais, Dylan a dit beaucoup de choses pas très belles à mon sujet. Pendant un moment, il y a eu beaucoup d’animosité entre nous. Je ne sais pas ce qu’il pense de moi aujourd’hui. Peut-être qu’il plaisantait en disant ça… En tout cas, il a beaucoup changé. Les drogues ont été un gros problème dans ma vie, autant sur le plan personnel que dans mes relations avec les autres. Et ce fut un grand sujet de discorde entre lui et moi. Le fric et la drogue sont les deux grands problèmes de ma vie. Toutefois, j‘ai lu une interview récente de Dylan et il m’a paru différent, comme le Dylan que j‘avais connu. C’est sans doute le mec le plus intelligent que j’ai rencontré dans ma vie.
Son interprétation des bouquins de Cormac Mc Carthy est passionnante.
C’est marrant parce qu’indépendamment de lui, je suis passionné par les livres de Cormac Mac Carthy depuis des années. C’est de là que je viens.
Est-ce que tu as écouté leur nouvel album, Hex?
Non, ça fait des années que je n’ai pas écouté quoi que ce soit de Earth.

MELVINS

Tu as donc quitté Earth pour rejoindre les Melvins.
Encore une histoire qui s’est mal terminée.
Tu sais, si tu ne souhaites pas en parler…
Non, ça va. Je peux en parler tranquillement aujourd’hui, ce que je ne pouvais pas faire il y a quelques années. Je crois avoir fait un gros travail sur moi-même et aujourd’hui toute cette haine n’a plus vraiment de sens. Je n’ai plus de temps à perdre avec ça, c’est trop épuisant.
Tu t’amusais au début?
Oui, et c’est pour ça que j’ai tenu quelques temps. Tu sais, je les idolâtrais vraiment.
Peut-être que c’était justement ça le problème ?
Oui, c’était clairement une partie du problème. Quand je les ai rejoints, j’ai réalisé que les choses n’étaient pas vraiment comme je les avais imaginées. Je crois que j’ai été très… (long silence) déçu. Cependant, jouer avec eux était extraordinaire. Je me sentais libre. Être dans un groupe dans lequel tu peux absolument tout jouer du moment que tu aimes ça, c’est formidable. Même si personnellement, je n’ai jamais eu l’impression de faire partie du groupe, contrairement à ce qu’ils me disaient. Les Melvins, c’est le groupe de Buzz, un point c’est tout. C’est lui qui décide.
Comment expliques-tu la malédiction qui frappe les bassistes successifs des Melvins?
Je crois que c’est différent pour chaque personne. J’ai entendu beaucoup d’histoires là-dessus parce que j’ai pas mal d’amis qui les connaissent bien et qui me racontent ce qui se passe, que ça me plaise ou non (rires)! Pour ma part, je suis assez étonné qu’ils aient conservé autant d’animosité à mon égard compte-tenu de toutes les embrouilles qu’ils ont eu avec les autres bassistes qui m’ont succédés. À ce titre là, j’ai l’impression d’avoir été une sorte de bouc-émissaire. Mais aujourd’hui, je m’en fous. C’est leur problème.

THRONES (projet solo)

Au départ, Thrones était un projet réactionnaire. Je composais des morceaux, et je les jouais avec un batteur, mais ça ne fonctionnait pas vraiment. On n’avait pas la même vision des choses. Et surtout, je détestais qu’on me dise comment je devais les jouer. Alors j’ai décidé d’utiliser une boîte à rythmes, et c’était exactement ce qu’il me fallait. C’était un moment de ma vie où j’étais vraiment très isolé et j’avais besoin d’être indépendant musicalement. C’est pourquoi j’ai choisi de tout faire par moi-même. J’avais quitté les Melvins en 1992 et pendant l’année qui a suivi, je n’ai pas fait quoi que soit, à part un concert pour Halloween organisé par des amis à moi.
Certaines de tes programmations de boîtes à rythmes sonnent comme de vraies batteries…
En fait, je n’ai enregistré qu’un ou deux morceaux avec un vrai batteur, mais ces démos ne sont jamais sorties. Personne ne les a entendues et franchement, ça n’est pas plus mal! Programmer des rythmes est quelque chose que j‘aime vraiment faire, et je crois que je me débrouille plutôt bien pour ça. Malheureusement en ce moment, je n’ai plus d’endroit à moi, ni de temps et je ne compose pratiquement plus. C’est un gros problème pour moi.
À quel moment as-tu décidé de sortir la compilation de Thrones Day Late, Dollar Short?
Ça faisait pas mal de temps que des gens dans mon entourage me parlaient de ça, mais c’est au moment où j’ai tourné pour la première fois avec Sunn O))) en Europe, il y a quelques années, que l’idée a vraiment pris forme. Stephen me disait (en imitant sa voix) : «Tu devrais vraiment faire quelque chose avec tous ces morceaux!». Et puis je crois que de son côté, Greg de Southern Lord voulait vraiment me pousser, me donner une chance sur son label.
Je me suis fait la réflexion que ce que tu faisais avec Thrones avait beaucoup de choses en commun avec la musique de John Carpenter…
J‘adore ce qu’il fait. Je le prends comme un compliment.
Tu n’as jamais pensé à composer pour le cinéma?
J’ai toujours voulu faire des musiques de film. J’ai eu deux ou trois opportunités. Comme je n’ai pas beaucoup de temps, ça ne s’est jamais vraiment matérialisé, mais j’aimerais vraiment le faire. J’ignore si j’y arriverai parce que je suis très paresseux. Les deadlines me tuent!
Tu disais que tu n’avais plus le temps de travailler sur de nouveaux morceaux?
En fait, depuis un an, je n’ai pas vraiment d’endroit où vivre, de chez-moi. Et avec les nombreuses tournées de High On Fire, je n’ai plus beaucoup de temps. A chaque fois que je vais partir en tournée, je me mets à flipper et je me dis : «Allez, écris quelque chose, un nouveau morceau avant de partir!», mais ça n’arrive jamais. J’ai quand même écrit un nombre respectable de nouveaux morceaux qu’il faut que je termine. J’ai presque un set complet, du moins, si j’arrive à le finir. Je suis assez excité à cette idée. Mais j’ai commencé à déménager à Los Angeles, et je n’habite vraiment nulle-part en ce moment. Toutes mes affaires sont au garde-meuble. En rentrant de tournée, je récupère mon chat à Washington, et je pars habiter à L.A. J’attends donc d’être dans une situation plus stable et de pouvoir me relaxer pour recommencer à travailler.

SUNN O)))

J’ai enregistré deux albums avec eux (Ndlr : la série des White1 et White2). Nous avons aussi tourné en Europe ensemble et un peu aux States. Ce qui est dingue avec Sunn, c’est de voir que tout le monde les prend tellement au sérieux! Moi qui les connais, je peux te dire qu’ils sont toujours en train de se marrer (simulant une énorme rire gras) : «Huhu haha huhuh». Ils aiment s’amuser et c’est ce que j’aime chez eux. Quand ils font des concerts, ils sont toujours enthousiastes, ils essayent toujours de jouer avec les gens qu’ils trouvent intéressants. Ils aiment se payer du bon temps et ils ont un grand sens de l’humour.

LOUDMACHINE 0.5

C’est un groupe japonais. En fait, c’est le gars qui s’occupait entre autres de la distribution pour Kill Rock Stars au Japon qui avait monté Loud Machine. Le groupe jouait déjà sous d’autres noms depuis les années 80. La première fois que j’ai joué avec eux, c’était au festival Yoyo-A-Gogo à Olympia (Ndlr : en 1999). Après, j’ai fait quelques dates avec eux au Japon à la basse. En échange, ils vendaient les disques de Thrones au Japon. C’était plutôt marrant.

THE NEED

J’ai joué avec eux trois ou quatre fois. La première fois, c’était vers 1995. On n’avait encore rien enregistré, on ne faisait que jammer de temps à autres. Et puis, peu de temps après, on a tous déménagé à Olympia bizarrement, et c’est à ce moment-là qu’on a vraiment commencé à jouer ensemble. J’ai enregistré un 10’’ avec eux vers 1998, 1999. En 2001, nous avons fait notre dernière tournée ensemble aux États-Unis. Aujourd’hui, le groupe a splitté mais je suis toujours ami avec Rachel Carns, la batteuse qui joue maintenant avec King Cobra. Ça ressemble beaucoup à The Need. Sa façon de jouer et de chanter est très reconnaissable.

Pour finir, as-tu des regrets ?

Je ne sais pas. Je me suis senti bizarre quand j’ai quitté Earth parce que c’était le tout premier groupe dont j’avais l’impression de faire vraiment partie. Quoi qu’on en dise, on était sur la même longueur d’onde musicale Dylan et moi. J’aimais sa vision très conceptuelle des choses. J’étais très excité de jouer cette musique un peu étrange. C’était toujours un défi avec lui. J’ai eu des regrets, mais aujourd’hui avec du recul, je n’en ai plus. Il y a eu des raisons à tous ces mouvements. Beaucoup de gens pensent que quelque chose cloche chez moi, et me reprochent d’avoir joué dans tant de groupes différents.
On peut aussi voir dans tous ces changements l’expression d’une certaine ouverture d’esprit.
Oui, je trouve ça plutôt cool en définitive. Mais j’ai eu des problèmes à cause de ça sur le moment. J’aime jouer avec des personnes différentes parce que ça t’ouvre sur des mondes différents. Les gens voudraient que tu fasses toujours la même chose, toujours le même morceau pendant dix ans, et je suis bien content de ne pas en être arrivé là. Alors non, pas de regrets.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #6 (Janvier 2006)
couv VERSUS MAG #6

THRONES – Day Late, Dollar Short

12 Juil

THRONES - Day Late, Dollar Short (Southern Lord 2005)
(Southern Lord, 2005)
Slack Metal

Joe Preston n’est pas né de la dernière pluie. Après avoir été membre du groupe pionnier de drone-rock Earth aux côtés de Dylan Carlson au début des 90’s, il rejoint pour un temps les légendaires Melvins. Plus récemment, il enregistre le White 1 et le White 2 avec les barbus de Sunn O))) puis remplace George Rice à la basse dans High On Fire, le brillant projet heavy-trash de l’ex-Sleep Matt Pike. Dans les cercles du métal déviant, croyez-moi, beaucoup seraient prêts à vendre leur chemise, leur âme et pourquoi pas leur mère en échange d’une telle carte de visite. Mais aussi enviable et respectable soit-il, Preston reste un homme de l’ombre et peu de gens sont au fait de son one-man band atypique. C’est donc seul et sous le nom de guerre Thrones que Preston réalise Alraune en 1996 et le double ep Sperme Whale en 2000.
D’autres néanmoins lui vouent un culte discret et soumis, à l’instar de Stephen O’Malley et de Greg Anderson du label Southern Lord sur lequel paraît aujourd’hui Day Late, Dollar Short : une sélection chronologique rassemblant 78 minutes de raretés et d’inédits enregistrés entre 1994 et 2001. Si la nature même de la compilation et des morceaux choisis en fait une galette un peu inégale, elle rend pourtant compte de l’extraordinaire éclectisme musical de cet homme ovni, sorte de Lou Barlow du metal lo-fi, qui puise aussi bien dans son passé au sein des Melvins, que dans l’univers bizarre des Residents ou de compositeurs comme John Carpenter ou Badalamenti. A mesure que s’enchaînent les 19 miniatures, on découvre un monde sonore parallèle et multidimensionnel qui ne ressemble à rien d’autre. Heavy-doom inquiétant, pièces électroniques bruitistes, ambient retors, stoner baroque, marches funèbres et sludge futuriste : Preston jongle avec les genres et les atmosphères, les mêlant, les tordant, puis les démêlant à grands renforts d’effets, de collages, de feedbacks, de séquenceurs surannés, de synthés ultra cheap, de boîtes à rythmes névrosées, de lignes de basse pachydermiques, de voix débilitantes pitchées, vocodées, accélérées ou passées à l’envers. Au milieu de ce génial bric-à-brac dont l’humour et l’étrange constituent le ciment, les cinq remarquables reprises (« Oracle » de Rush, « Black Blade » de Blue Oyster Cult, « Eastern Woman » des Residents, « Young Savage » de Ultravox et « A Quick One (While He’s Away) » des Who) montrent que le sludge master hirsute détourne avec la même audace qu’il construit.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)

couv VERSUS MAG #4

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