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KHANATE – Clean Hands Go Foul / GNAW – This Face

14 Juil


(Hydra Head, 2009)

(Conspiracy, 2009)

DUBIN INSIDE

Depuis la sortie de Capture & Release en 2005, on retenait notre souffle. Parce qu’on savait que ce très grand disque n’était qu’un point d’orgue, une suspension passagère dans l’œuvre essentielle d’un groupe déclaré mort prématurément. Parce qu’on voulait voir Khanate cracher enfin son dernier glaviot et crever une bonne fois pour toute, histoire d’en faire son deuil et de passer à autre chose. Presque quatre ans plus tard, le voilà l’ultime sursaut, Clean Hands Go Foul, le point final tant attendu, l’épilogue de l’affaire Khanate, soit l’entité avant-doom la plus intense et la plus noire de ces dernières années. Et quelle fin. Pendant ces quatre années, le bassiste et metteur en son du groupe, James Plotkin, a eu tout le loisir de redessiner à posteriori la carcasse anguleuse de ces quatre pièces monstrueuses improvisées lors des sessions de Capture & Release. Embaumée avec soin et enveloppée dans une couche d’effets en tous genres légèrement plus marqués que de coutume (delays, echos, reverbs, guitare et basse doublées à l’octave inférieure…), la masse oppressante des cordes bourdonne et ronfle dans un dernier souffle de vie, pendant que la batterie de Tim Wyskida flue et reflue (Elvin Jones, sort de ce corps !) comme un miasme au fond de la gorge, invoquant sans cesse le et les silence(s), un ressort dramatique presque infaillible dont peu de groupes ont l’intelligence d’user ou usent avec intelligence. Et alors que le lent engrenage de la rigor mortis se met en branle, perçant le brouillard de sa voix la plus glaçante et méphistophélique, Alan dubin pousse une dernière fois son effroyable chant du cygne…
… puis il ressuscite le troisième jour, et il monte un groupe, et il siège à la droite de Jamie Sykes (batterie, ex-Burning Witch, Atavist) et de Carther Thornton (basse/field recordings, Enos Slaughter) et il siège à la gauche des deux sound-designers Jun Mizumachi (ex-Ike Yard, une petite légende de la musique industrielle des 80’s) et Brian Beatrice, et ensemble ils se manifestent sous le nom de Gnaw, et This Face est leur premier commandement. Un raz-de-marée d’abstraction, un magma de sons concassés toujours en mouvement, une mixture orageuse de fréquences psychotoniques persistantes, de textures saturées et de field recordings grippés. Et c’est Sykes qui impulse la cadence, choisissant, au gré des morceaux, d’être tantôt percutant et rythmique, tantôt flottant et a-rythmique, donnant à This Face l’allure d’une grosse mécanique industrielle avançant lourdement contre les vents électroniques contraires. Au centre de la mécanique, Dubin le coyote ronge son frein, Dubin déchire la surface de son organe strident, Dubin murmure, Dubin chuchote, Dubin râle et (on n’ose y penser) Dubin chante (« Watcher »).
On s’en doutait, on le pressentait mais maintenant on peut le dire : ce premier album souffre un peu de la comparaison avec Khanate et, double concordance (de temps et de voix) oblige, cette comparaison était quasiment inévitable. Jour après jour, les deux disques se passaient le relais sur la platine : Khanate puis Gnaw, Khanate versus Gnaw, Dubin contre Dubin, noir sur noir… Sauf que plus la rigueur jusqu’au-boutiste conjuguée à l’implacable cohérence du premier sautait à la face, plus le second donnait l’impression d’avancer en roue libre ; plus le premier sujet apparaissait nettement à la mise au point et plus, incontestablement, le second devenait artistiquement flou.
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #9 (mar/avr 2009)
couv NOISE MAG#9

Interview – Alan Dubin (Khanate/Gnaw) : A Long Way To The Top

14 Juil
Gnaw

En 2005, un volcan s’éteignait. Le funeste Capture & Release venait à peine d’être mis sur les rails que le super-groupe Khanate (Stephen O’Malley, James Plotkin, Tom Wyskida et Alan Dubin) annonçait déjà sa dislocation en même temps que la préparation d’un ultime album posthume. Au même moment, Alan Dubin, la voix détraquée de Khanate (et avant ça de Old Lady Driver avec James Plotkin) fomentait un nouveau coup crapuleux sous le nom de code Gnaw (prononcer /‘no/) avec quatre de ses vieilles connaissances : Jamie Sykes (ex-Burning Witch, Thorr’s Hammer et Atavist), Carter Thorton (Enos Sluaghter, Pigeons), Jun Mizumachi (ex-Ike Yard) et le sound designer Emmy-Awardé Brian Beatrice. Et soudain, après quatre années passées à écouter voler les mouches, voilà que sortent simultanément Clean Hands Go Foul de Khanate et This Face de Gnaw. Le premier signe définitivement (et magistralement) l’arrêt de mort de l’abomination avant-doom, le second est l’acte de naissance discographique de la hideur post-industrielle. Un scénario digne d’un bon Slasher : (scène finale) tu croyais vraiment t’être débarrassé du MAL, Kevin ?
Dubin inside…

Quand, comment et pourquoi le projet Gnaw a-t-il commencé ?
L’idée m’est venue en 2006. C’était le moment où Khanate était en berne. On ne faisait plus rien si ce n’est attendre que Clean Hands Go Foul soit enfin mixé, ce qui a finalement pris plusieurs années. La plupart des membres de Gnaw sont des amis de longue date et ça faisait déjà un petit moment qu’on envisageait de faire de la musique ensemble. J’ai donc parlé à Jamie, Carter et Jun de l’idée de tenter une nouvelle expérience musicale basée sur des sons et des textures étranges. Ils étaient tous très motivés. Ces mecs ont des parcours musicaux très différents et comme ils ne se connaissaient pas, j’ai pensé que les réunir pourrait donner quelque-chose d’assez dingue et improbable. Au moment du mix, Brian est devenu le cinquième membre du groupe.

Tu disais que vous veniez tous d’horizons musicaux très différents. Quel a été l’apport particulier de chacun d’entre vous ?
Pour Gnaw, l’idée globale était de tenter tout ce qui était possible sans se soucier de savoir si ce qu’on faisait rentrait ou pas dans une catégorie musicale préexistante. On voulait créer, mais créer quoi ? On n’en savait rien et c’était justement ce qui nous amusait.
Jun est sound designer. Il a bossé pour la télé et le cinéma. Ses connaissances dans le domaine des musiques électroniques sont énormes. Il est responsable d’une grande partie des bruits industriels indéterminés et de toutes les strates de sons inquiétants qui émergent de la surface musicale.
Carter est un maître de la création sonore lo-fi. Il arrive à produire un son de guitare incroyablement cru. Il fabrique ses propres instruments électroniques. Il aime aussi enregistrer le mauvais temps. D’ailleurs, sur « Backyard Frontier », tu peux entendre la pluie qui tombe sur sa véranda, et d’autres sonorités humides qu’il a probablement enregistrées plongé jusqu’à la taille dans une substance visqueuse et couvert de sangsues. Carter a aussi arrangé certains morceaux.
Jamie, c’est le percussionniste freak à trois bras, un batteur ultra-malade obsédé par le black metal. Il s’est vraiment surpassé cette fois avec son jeu tribal et ses patterns biscornus.
Comme Jun, Brian est aussi sound designer pour la télé et le cinéma. Il s’est occupé du mix de l’album et a rajouté quelques sons trafiqués. Brian est un excellent guitariste/bassiste. Carter et lui devraient se relayer à ces deux instruments pour la version live de Gnaw, sur laquelle on est en train de bosser.
En ce qui me concerne, j’ai écrit les textes et j’ai enregistré toutes les parties de voix. J’ai fait une paire d’arrangements et j’ai aussi trouvé quelques sons pour l’album. Tout ce que je viens de te citer n’est bien sûr qu’une petite partie du boulot qu’on a dû fournir pour ce disque.

Il y a un concept ou un fil rouge qui sous-tend l’album ?
Non, on n’avait aucune idée ni aucun concept préétablis pour le disque. Au niveau des textes, les images et la thématique sont le plus souvent centrées sur les idées d’auto-apitoiement, du dégoût qu’on peut ressentir à l’égard des autres, de l’envie, de la paranoïa et d’autres trucs en marge comme des types sans maison qui errent dans les ruelles ignorés de tous et qui se repassent indéfiniment le film de leur vie d’avant. L’un de nos morceaux, « Watcher », parle d’un mec qui est gardien d’une tour et qui a été élevé uniquement dans ce but : surveiller un royaume, comme l’ont fait ses ancêtres avant lui, pour se prémunir contre un danger mortel imminent qui pourrait survenir à l’horizon un jour… C’est un thème assez « doom trad » dans l’esprit. On a un morceau qui s’appelle « Shard », qui est la version déconstruite électro dark-wave de « Talking Mirrors », sur une idée de Jun. « Shard » et « Talking Mirrors » évoquent l’idée d’un dialogue intérieur avec son « moi » profond, rassembler tout le courage nécessaire pour se suicider parce que tu estimes que vivre c’est de la connerie et que ton « moi » profond c’est aussi de la connerie. La plupart des morceaux traitent de sujets plutôt lugubres et pour moi, ils sont très visuels dans le sens où ils forcent naturellement l’imagination à vivre ces histoires – en même temps, je suis un mec cheulou, alors il se peut que je parle uniquement en mon nom.

D’ailleurs tu utilises beaucoup le « je » et le « moi » dans tes textes.
La plupart des textes que j’écris sont une exagération extrême de ce que je ressens sur le moment, mais j’aime par-dessus tout me mettre au centre de situations imaginaires et raconter des scénarios de ce point de vue là. Pour moi, les paroles doivent être « visuelles » et c’est ce que j’essaye de faire passer. Feel me eat… Pour en revenir à l’album, les morceaux sont musicalement reliés les uns aux autres par une sorte de rideau sonore industriel qui apparaît au-dessus ou sous la surface. Les morceaux ont tous quelque-chose de bien crade, comme on aime, mais pris dans son ensemble, This Face ne se rallie à aucun genre.

Comment avez-vous construit l’album ?
C’était un processus très différent de tout ce que j’avais pu faire avant. On a eu beaucoup de mal à réunir tout le monde, surtout au début, parce que Jamie vivait à plus de 1500 bornes du reste du groupe. C’est Jun qui a envoyé la balle le premier. Il a commencé à trouver des tonnes et des tonnes de sons étranges qu’il nous a envoyés à Carter et moi. Là-dessus, nous avons rajouté des éléments. Depuis Memphis, Jamie a enregistré des rythmes à la batterie et nous a envoyé les pistes séparées. J’ai mis un peu d’ordre dans tout ça avec l’aide de Carter. Et puis j’ai commencé à écrire des textes et quelques lignes de voix pendant que Carter rajoutait des guitares, des basses, des pianos, des effets, ses field recordings et des sons provenant des instruments bizarres qu’il construit. Jun a rajouté du bruit, des sons percussifs, des synthés. J’en ai rajouté à mon tour, puis Carter, puis Jun, etc. Pour finir, on est arrivé en studio avec ces démos et mon ami Brian a mixé le tout, morceau par morceau, en rajoutant quelques éléments : guitares, basses, piano… Brian s’est vraiment impliqué dans l’enregistrement, pas seulement en mixant l’album, mais parce que c’est lui qui a joué toutes ces parties additionnelles. Il était évident qu’il devait faire partie du groupe.

khanate
khanate

Est-ce que pour This Face, tu as abordé le chant différemment de ce que tu faisais avec Khanate ?
Au moment où je crie ou chante, j’aime bien pouvoir visualiser ce qui, selon moi, se passe dans le morceau et dans le texte. Ça, c’est valable pour les deux groupes. Par contre, j’ai un peu diversifié ma manière de chanter avec Gnaw, mon « style ». Comme j’ai fait moi-même la plupart des prises de voix, j’avais un contrôle plus grand sur la façon de les placer et je savais immédiatement si il manquait quelque-chose, s’il fallait doubler une partie, rajouter un cri… J’ai eu tout le loisir de bidouiller, de faire joujou avec des boucles et des effets. Dans Khanate, Plotkin enregistrait les voix brutes de décoffrage plus tous les extras dont il avait besoin. Ensuite, il assemblait le tout lui-même.

Ça a été facile de séparer et de cloisonner les choses entre les deux projets ?
J’ai fait la part des choses avec Gnaw, dès le début. C’était très excitant, d’une part de jouer avec un nouveau groupe et de nouveaux musiciens, et de l’autre de ne pas savoir du tout vers quoi on allait. Je savais que ça serait féroce et bruyant, mais en revanche, je n’avais aucune idée de la couleur que j’allais donner à mes textes ni de la manière dont Jamie aborderait la batterie sur ce projet, ni des sons étranges que Jun et Carter allaient pondre. J’ai eu le même sentiment d’excitation pour chaque nouvel album de Khanate, mais la différence à ce moment-là, c’est que Gnaw ne faisait que commencer alors que Khanate agonisait.

Aussi bien dans Khanate que dans Gnaw, l’aspect sound-design et post-production est crucial. C’est un des points communs entre les deux projets ?
Pour Clean Hands, Plotkin s’est occupé de tout le mix ainsi que des « enjolivures ». Il a aussi assemblé/arrangé les morceaux à partir de ce qu’on avait enregistré pendant les sessions de Capture & Release. La plupart des voix ont été enregistrées peu de temps après. James les a trafiquées puis les a assemblées à la musique. En ce qui concerne This Face, si Brian a effectivement mixé l’album, on a tous joués un rôle important dans la construction et la direction globale du son, et ce jusqu’aux toutes dernières minutes de l’enregistrement.

Les morceaux de Clean Hands ont été improvisés pendant les sessions C&R. Tu as enregistré tes parties de voix après ces sessions. C’était compliqué (ou bizarre) de bosser là-dessus en sachant que le groupe était mort ?
Effectivement, on m’a envoyé les prises brutes et j’ai écrit et enregistré les parties des voix à posteriori. Sauf qu’à ce moment-là, il n’était pas encore question d’arrêter Khanate. Ça ne m’a donc pas semblé spécialement bizarre. La difficulté résidait plutôt dans le fait qu’il n’y avait aucune pulsation ni aucune structure palpables dans les morceaux – il y a bien des structures, mais elles ne sont pas vraiment taillées pour la voix. J’ai rajouté des refrains répétitifs auxquels je pouvais me raccrocher. Quelques années plus tard, quand James a eu terminé les morceaux, il m’a dit que certaines parties manquaient de voix. J’ai donc dû réenregistrer des voix et des murmures et je les ai renvoyés à James qui a pu finir l’album. Plotkin a fait du bon boulot. Je suis encore bluffé par l’atmosphère morbide du disque.

Après O.L.D, Khanate était ton deuxième groupe avec Plotkin. Tu penses qu’il y en aura un troisième un jour ?
Non. La roue a tourné.

Tu as réussi à conserver une forme d’excitation par rapport à la sortie de Clean Hands ou cet épisode est définitivement derrière toi ? Ce disque, c’est un peu le dernier clou dans le cercueil, non ?
Fuck yeah ! J’aime ce disque et je suis vraiment impatient ! J’ai entendu les versions définitives presque deux ans après les avoir enregistrées, ce qui fait que je vois vraiment Clean Hands comme un album totalement nouveau. C’est une sacrée belle fin, glauque as fuck ! J’espère que les gens le détesteront, ça légitimera les paroles de « Every God Damn Thing ».

À propos de Khanate, O’Malley disait qu’il voyait le groupe un peu comme un « groupe de post-rock, dans la tradition de Shellac ». De mon côté, j’ai toujours considéré Khanate comme une version doom de Public Image Limited période Flowers Of Romance qui dépouillait les formes punk/dub de tout élément superflu, qui les plongeait dans un bouillon de noirceur et d’abstraction jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’essentiel. Voilà, à ton tour, Dubin (sauf si tu penses qu’on dérive dans un mauvais trip érudit-rock. Si c’est le cas, appuies sur le buzzer pour passer la question).
Ha ha ! Je trouve que ces deux comparaisons tiennent la route. Rock ? Oui, quelque-part. Metal ? Oui, c’est clair. Doom, expérimental, punk, mentalement et oralement éprouvant? Oui, oui, oui. Mais pour moi, Khanate est juste cette grande “chose” noire innommable. La plus noire de toutes.
Quelqu’un a un jour comparé ta voix à celle d’un Bon Scott ressuscité d’entre les Morts. Personnellement, je trouve ça très juste.
Je suis le cadavre vivant de Bon Scott !!!!!

ala dubin
alan dubin

Pour finir, tu peux me parler de ton boulot de monteur vidéo ?
Mon père était lui-même monteur donc je m’y suis intéressé très tôt. J’allais souvent le voir sur son lieu de travail. L’endroit était jonché de bandes et rempli de machines monstrueuses. Il me montrait les pubs sur lesquelles il bossait. Je trouvais ça fascinant. Quelques années après le lycée, j’ai décroché un boulot d’assistant. J’ai beaucoup travaillé, je suis devenu monteur et je me suis fait une réputation. Je travaille surtout sur des pubs télé à gros budget. J’ai bossé sur quelques documentaires et sur des émissions de télé. L’année dernière, j’ai aussi terminé une comédie noire, Buzzkill (Ndlr : voir la page myspace de Dubin), qui attend toujours d’être distribuée. J’ai hâte que ça sorte, ce truc est mortel ! J’ai de la chance d’avoir un boulot que j’aime – et un boulot tout court en ce moment…

KHANATE – Clean Hands Go Foul (Hydra Head) // GNAW – This Face (Conspiracy)
http://www.myspace.com/alandubin // http://www.myspace.com/gnaw666

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #9 (mar/avr 2009)
couv NOISE MAG#9

INTERVIEW – JAMES PLOTKIN prolifère sous contrôle

2 Mar

plotkin

Plotkin, c’est le puit sans fond, la multiplication des pains, l’homme qui valait trois milliards ; trois milliards de galettes et autant de groupes, de projets, de collaborations et de cordes à son arc. Exagérer n’est pas mentir. L’usine à gaz Plotkin fonctionne à plein régime, toujours sous contrôle du maître, avec une jolie moyenne de 4 disques par an depuis 1988 (faites le calcul), et des pointes à 10 albums, comme en 1997. Vous détestez les chiffres, vous préférez le name-dropping et vos désirs sont des ordres : Old Lady Drivers, Scorn, Solarus, Namanax, Death Ambient, The Trifid Project, Flux, The Joy Of Disease, Jupiter Crew, Romance, Atomsmasher, Phantomsmasher, Khanate, Lotus Eater, Ubik. La liste est longue, non-exhaustive, et s’allonge encore si l’on y ajoute ses albums solo et ses collaboration plus ou moins fertiles avec KK Null, Mick Harris, Sunn, Tim Wyskida, Michael Gira, John Zorn, Tamara Goukassova, Pimmon ou Pole. Profitant du démembrement de Khanate et de la sortie du premier album de Khlyst (soit la nouvelle association fumante de Plotkin avec Runhild Gammelsæter, ex-chanteuse/growleuse de Thorr’s Hammer), nous lui avons proposé de se livrer à un exercice de mémoire, fatalement incomplet pour un type qui a passé plus de la moitié de son existence à faire, à produire et à sortir des disques. Sériosité de mise.

OLD LADY DRIVERS (1988 – 1995)

Quand Ralf a quitté le groupe après le premier album éponyme, tu as dû remplacer la batterie par une boîte à rythmes. Est-ce que finalement, cette contrainte, ce domptage forcé des machines ne fut pas pour toi l’impulsion première dont découlèrent tous tes travaux de musiciens et de producteur par la suite ?
C’est effectivement à cette époque que j’ai eu mon premier contact avec l’électronique, les machines et les samplers. Mais je ne suis pas sûr que cela ait été déterminant dans mon approche du son. C’était plus un moyen qu’une fin en soi. Pour tout te dire, travailler avec ce genre de technologies m’a toujours semblé frustrant et tiède.

Au moment de The Musical Dimensions Of Sleastak, comment votre public (composé de métalleux plutôt traditionalistes j’imagine…) a-t-il réagi à l’utilisation des boîtes à rythme, au fait que vous ne donniez plus de concerts et que vous vous engouffriez dans une voie de moins en moins conforme à celle des groupes de Metal de l’époque ?
Finalement, ça s’est avéré moins difficile que ça ne l’avait été au moment de Lo Flux Tube (Ndlr : l’album précédent, 1991, Earache). Les gens semblaient s’habituer peu à peu à ce format. Certains musiciens électroniques avaient commencé à intégrer du Metal à leur son et devenaient même très populaires. Les concerts de la période pré-Lo Flux étaient dévastateurs parce qu’on jouait de manière extrêmement rapide pour un public de trolls, de puristes du Metal. Certaines performances ont même tourné au pugilat. Ça ne nous amusait pas. Ceux qui nous cherchaient finissaient toujours pas le regretter. À un moment, on a même commencé à apporter des armes aux concerts – c’était tellement malsain. Je suis toujours aussi stupéfait des raisons que les gens invoquent pour justifier leur agressivité.

En 1993, Hold On To Your Face était une petite révolution. C’était la première fois qu’un groupe de Rock sortait un album de remixs.
C’est Mick Harris qui avait suggéré cette idée. Ça me laissait assez indifférent, mais un certain nombre d’artistes avaient déjà terminé leur remix avant même qu’on ait approuvé la sortie du disque, alors j’ai laissé faire. Rétrospectivement, c’était une mauvaise idée, et pour être honnête, je déteste les albums de remixs d’une manière générale. Je n’ai pas besoin d’acheter les disques d’un artiste que j’apprécie si c’est pour me retrouver avec des compilations d’autres artistes. Mais ce qui est ironique, c’est que j’aime beaucoup le procédé du remix.

Que s’est-il passé avec Earache après Formula en 1995? Étiez-vous toujours sous contrat quand vous avez quitté le label ?
Non. Les gens d’Earache ne voulaient plus perdre davantage d’argent à cause de nous. Ils ont donc décidé de décliner la dernière option du contrat. C’était de toute façon le moment d’en finir puisque Dubin (Ndlr : Alan Dubin, la voix de O.L.D et plus tard de Khanate) et moi partions dans des directions différentes.

JAMES PLOTKIN / KK NULL (1993, 1994, 1995, 1996)

1993, Aurora est le début d’un série de collaborations avec KK Null. C’est aussi la première fois que tu sors un disque sous ton propre nom.
Tout ce que je peux dire, c’est que je commençais à être fatigué des configurations de groupe habituelles. Je trouvais plus mon intérêt dans l’expérimentation et le travail du son que dans le songwriting.

FLUX (1997)

Tu avais rencontré Ruth Collins par l’intermédiaire de Mick Harris ?
J’ai rencontré Ruth pendant un festival en Norvège auquel Scorn participait. Elle avait accompagné Nick Bullen (Ndlr : fondateur de Napalm Death, membre de Scorn et de Final avec Justin Broadrick) avec qui elle sortait à ce moment-là. On avait échangé notre chambre d’hôtel à Oslo pour une maison au bord de l’eau à Kristiansand. On se reposait, on allait à la pêche, au zoo dans les montagnes. Ce premier séjour en Scandinavie m’avait laissé une forte impression, particulièrement de par la beauté des paysages.

Avec Flux, c’est surtout la première fois que tu travailles avec une chanteuse…
Ça faisait longtemps que je voulais travailler avec une voix féminine. Nous avions déjà collaboré Ruth et moi sur The Joy Of Disease l’année précédente. C’est elle qui a fait l’artwork pour ce disque (Ndlr : Ruth Collins avait déjà signé plusieurs pochettes de Scorn). On était vraiment sur la même longueur d’onde, ce qui pour moi est primordial dès lors que tu essaies de mettre un projet sur pied.

NAMANAX (1997, 1998)

Au départ, je devais participer au projet uniquement en tant que producteur. Finalement, j’ai rajouté de nombreuses pistes de guitares, des textures, et j’ai fini par mixer l’intégralité des albums.

JAMES PLOTKIN / MICHAEL GIRA: Body Lovers / Body Haters (2000)

C’est Gira qui m’a proposé de travailler avec lui. Il était d’abord question que je joue sur la dernière tournée des Swans. De fil en aiguille, on laissé tombé la tournée et on a décidé de travailler en collaboration. J’ai construit des boucles de guitare pour la série des Body. Il y a eu une troisième session qui a bizarrement abouti à l’album What We Did de Gira et Matz. À partir de là, c’est devenu flou.

ATOMSMASHER / PHANTOMSMASHER (2001 – ?)

Y’avait-il un concept précis derrière Atomsmasher – fusionner la musique électronique avec du grind, du hardcore – ou était-ce le résultat naturel de la rencontre entre vos différents univers musicaux et personnalités (Ndlr : James Plotkin, Dave Witte, Dj Speedranch, et Ray Ahn) ?
Phantomsmasher est arrivé très naturellement. Ça faisait une dizaine d’années que Witte et moi voulions travailler ensemble. Nous étions tous les deux trop impliqués dans d’autres projets pour trouver le temps. J’ai réussi à me procurer des parties de batterie qu’il avait enregistrées et j’ai commencé à construire les fondations des morceaux à venir. À la fin, nous avons rajouté la voix de Speedranch. La discographie de Phantomsmasher n’est que le résultat à posteriori de copié-collés, de montages et d’absurdes transformations du son.

Vous avez dû changer le nom du groupe suite à un procès.
Je ne me souviens pas précisément de ce qui s’est passé. Au départ, on m’a demandé de rajouter mon nom à celui du groupe. Nous avons accepté. Quelques temps après, on nous a dit que ça n’était pas suffisant au regard de la loi. Heureusement, le second CD n’était pas encore pressé et nous avions le temps de changer de nom. Ils nous ont ensuite demandés de récupérer tout les stocks d’Atomsmasher et de les détruire, ce à quoi on leur a répondu d’aller se faire foutre. Le groupe (Ndlr : l’autre groupe du nom d’Atomsmasher) s’est montré tellement irrespectueux envers Aaron Turner que ce dernier a mis une pub pour Phantomsmasher dans Wire, dans laquelle il publiait tous les mails immondes qui lui avaient été envoyés. C’était plutôt marrant. Je crois qu’ils ont vraiment cru que ça leur permettrait de devenir célèbre. A l’heure qu’il est, ce groupe doit être mort depuis longtemps.

J’ai lu sur le site de Witte que vous étiez en train de travailler sur un nouvel album?
C’est exact, mais je ne peux pas te dire à quoi il faut s’attendre, si ce n’est à quelque chose d’extrême.

plotkin

KHANATE (2001 – 2006)

Avec Khanate, tu retrouves donc Dubin. Tu avais pourtant dit qu’il n’était pas assez impliqué dans Old Lady Drivers…
Je suppose que je ne peux m’en prendre qu’à moi-même d’avoir pu penser qu’il était devenu quelqu’un de fiable.

Les ré-arrangements et la post-production étaient des éléments décisifs dans l’esthétique très particulière du groupe…
Absolument. Les morceaux n’existaient pas tant qu’ils n’avaient pas été assemblés en post-production. Je pense qu’une grande partie du son de Khanate venait des textures et de la valeur ajoutée en aval. Je ne suis pas sûr que les morceaux auraient sonné de façon si originale avec une production typiquement Metal. Khanate n’obéissait à aucune règle.

Khanate était bien plus qu’un groupe de Sludge ou de Doom. Quelle était la chimie à la base de cette signature quasiment nihiliste ?
D’abord, nous avions quatre perspectives différentes, toutes au même niveau. Nous avons réussi à confronter nos différents intérêts et nos différents passifs de manière assez saine. La plupart des groupe fonctionne avec une ou deux locomotives alors que Khanate était un groupe éminemment démocratique. A tel point que c’en est devenu douloureux. Beaucoup de gens pensent que notre but était de faire la musique la plus malsaine et la plus aliénante possible. Tous se méprennent. En réalité, nous trouvions dans Khanate un moyen de purger notre anxiété et nos émotions négatives, quelque-chose de l’ordre de la méditation.

Qui est à l’origine de la récente décision de dissoudre le groupe?
J’ai quitté Khanate il y a quelques temps et les autres ont décidé de ne pas continuer sans moi. Je suis sûr qu’une recherche rapide sur internet t’apportera les réponses que tu cherches. Ça me fatigue de discuter de ça.

Peux-tu me parler quand-même du prochain album à venir sur Hydrahead?
Il n’y aura plus d’albums de Khanate à part une session entièrement improvisée durant l’enregistrement de Capture & Release. Je ne l’ai pas encore mixée et nous n’avons rien de prévu quand à sa sortie.

KHLYST: Chaos Is My Name (2006)

As-tu travaillé sur le Khlyst de la même manière qu’avec Khanate?
Plus ou moins, bien que les sessions furent encore plus désorganisées que celles de Khanate. J’ai rassemblé des petits bouts ici et là pendant presque une année, puis je les ai solidifiés. La création a eu lieu de manière très graduelle. Nous avons jeté plus de matière que nous n’en avons gardée. Tu peux voir ça comme un processus de distillation très concentré.

Une désintégration du Metal?
Je ne considère absolument pas Khlyst comme du Metal. Ça va trop beaucoup trop loin pour en être réduit à la stricte catégorisation que le Metal et ses sous-genres imposent. Au contraire, je m’efforce de n’adhérer à aucune sorte de règle quand je crée et c’est justement pour cette raison que j’évite de me retrouver impliqué dans une scène musicale en particulier. Pour moi, cela va à l’encontre de l’idée même d’Art. Les groupes qui débarquent en imitant purement et simplement ce qui a été fait avant sont la plus grosse perte de temps que je connaisse.

Dans Chaos Is My Name, il y ce mélange de sentiments paradoxaux, entre quelque chose de l’ordre de la sensualité et une profonde noirceur…
Si tu ne ressens rien à l’écoute d’un disque, il faut l’arrêter tout de suite. Le son le plus puissant est celui qui te fait ressentir quelque chose, ou au moins penser. Si un musicien n’arrive pas à générer cela, alors il faut qu’il passe à autre chose. Je porte autant d’intérêt au côté sombre de l’existence qu’à la vie humaine. Il est donc naturel que ces deux sentiments convergent dans mon travail.

Pour finir, si tu pouvais déterminer un point commun entre tes différents projets, tu dirais quoi ? L’abstraction, l’expérimentation ?
Je suis trop impliqué pour faire ce genre de généralités sur mon propre travail. Je n’ai pas le recul nécessaire. Si je pouvais trouver un facteur constant dans ce que je fais, il finirait pas se retourner contre moi d’une manière ou d’une autre. Je refuse ce genre de restrictions. Je fais ce que j’aime et ce qui me stimule. Et je n’y peux rien si ça se termine toujours par quelque chose d’abstrait ou d’absurde.

Ton disque fétiche?
Miles Davis, Get Up With It. J’ai grandi avec les disques de jazz que mon père écoutait. C’était surtout des standards et du big band. Mon père était batteur de jazz dans l’armée pendant la seconde guerres mondiale. C’était la musique qu’il préférait. La première fois que j’ai entendu Get Up With It de Miles Davis, j’ai réalisé combien le jazz pouvait être dingue et sortir des cadres. Ça a complètement changé ma vision des choses : j’ai vu ce qu’on pouvait accomplir en musique une fois libéré de toutes les idées préconçues.

www.plotkinworks.com

Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

KHLYST – Chaos Is My Name

2 Mar

KHLYST - Chaos Is My Name (Hydra Head 2006)
(Hydra Head, 2006)
Downtown Abruptum

Or donc, le schisme de l’entité post-sludge Khanate s’apprête à être symboliquement et définitivement consommé avec la sortie imminente d’un album épilogue. James Plotkin, qui n’est pas à un naufrage près, n’a pas attendu que le bateau touche le fond pour mettre les voiles, surtout qu’une belle Valkyrie l’attendait sur le plancher des vaches. Elle, c’est la Norvégienne Runhild Gammelsæter, la dame blonde du death-grunt qui, en 1995, growlait à s’en faire péter la glotte sur le Dommedagsnat de Thorr’s Hammer. Elle était âgée d’à peine 17 ans, et déjà, son organe n’avait rien à envier à ceux de Gaahl ou de Chris Barnes.
Khlyst est un nom qui reflète plutôt bien le résultat musical des personnalités combinées de Plotkin et de Gammelsæter. Littéralement «fouet» ou «flagellant» en Russe, Khlyst était le nom d’une secte gnostique de la fin du XVIIème siècle issue de la tradition orthodoxe. Les Khlysty pratiquaient l’abstinence et l’auto flagellation, mais pouvaient, lors de certaines cérémonies, se livrer au contraire à des pratiques rituelles orgiaques et frénétiques. Leur doctrine : «vaincre le péché par le péché». Voilà de quoi lever le doute sur l’esthétique pour le moins sacerdotal du duo. Chez Khlyst, la légèreté n’est pas l’essentiel, loin s’en faut.
Entièrement improvisés en studio puis réarrangés par Plotkin, les huit épisodes de Chaos Is My Name s’emboîtent comme une sombre suite logique où chaque segment se rappelle aux précédents par des jeux de leitmotivs et de résurgences abstraites. Sans cesse tiraillé entre des états antagonistes qui se nouent et se dénouent sous une chape de plomb, l’album serpente entre les méandres de la colère exutoire et de la contemplation, du chaos rédempteur et des méditations ambient itératives qui rappellent le travail de Plotkin au sein Lotus Eater. Et toujours, en filigrane, un parfum tenace de déconstruction et de désintégration. Comment vous dire… Quand les rugissements de Runhild Gammelsæter (intense, gutturale, bestiale!) entrent en collision avec la trame instrumentale (guitares, batterie, gongs et textures en tout genre) aux airs de simili-free-jazz impromental, c’est un peu comme si Abruptum racontait Fluxus et le downtown New-Yorkais, ou comme si Derek Bailey, Keiji Haino et Elvin Jones tapaient le bœuf dans les grottes du Mordor.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

KHANATE – Capture & Release

11 Juil

KHANATE - Capture & Release (Hydra Head 2005)
(Hydra Head, 2005)
Dead metal / Sonic sludge

Le temps et le recul seront sans doute nécessaires pour mesurer l’impact de cette bombe souterraine lâchée en plein été par quatre fous touchés par la grâce. Ce qui est certain, c’est que l’on a affaire à l’un des disques les plus aboutis, noirs et définitifs de tous les temps, au même titre que le Flowers Of Romance de Public Image.
Comme Lydon et Levene avaient réduit le punk en bouillie après l’avoir dégraissé jusqu’à l’os pour n’en conserver que la substantifique moelle, puis l’avaient transformé en une mixtion glaciale et inédite de démence, les deux premiers albums de Khanate avaient repoussé loin aux extrêmités les frontières du post-doom et du sludge, territoires que l’on pensait déjà être des zones de non-droit, où rien de pire ne pouvait arriver que ce qui existait déjà. Avec Capture & Release, James Plotkin (OLD, Scorn, Atomsmasher), Alan Dubin (OLD), Stephen O’Malley (Sunn O))), Burning Witch), et Tim Wyskida (Manbyrd, Blind Idiot God), au sommet de leur art funèbre, règnent désormais en maîtres absolus de ces terres décharnées. En reprenant à leur sinistre compte les bases du sludge de la Nouvelle Orléans (ce métal rampant de pestiférés issu des profondeurs du bayou tel que le pratiquaient Eyehategod ou Buzzoven, remarquable pour son ultra-lenteur, ses atmosphères sales et poisseuses, et ses soliloques vocaux d’écorchés vifs), les rois maudits de Khanate réussissent l’impensable: la radicalisation par l’expérimentation d’un genre déjà extrême et corrompu, au sens Shakespearien du terme. Et puisqu’on évoque la tragédie, évoquons en les ressorts : les longs apartés d’un Dubin magistral, possédé et théâtral, tour à tour chuchotés puis hurlés à la mort, le roulement feutré des toms ponctué par une explosion de cymbales, la lourdeur et l’étirement maximum des guitares et du temps, le ronflement funeste d’une basse parfois réduite à un quasi-silence subsonique, la dynamique de l’ensemble d’un extrême à l’autre, la tension permanente, les grincements, le dépouillement, le sentiment d’absurde et de fatalité qui émane de ce magma fumant ; tout ici concourt à l’immensément tragique. Capture & Release possède un pouvoir délétère d’une intensité rare et renferme le génie pervers de ces albums jusqu’au-boutistes dans lesquels les silences prennent autant de place que les sons, où les murmures se font aussi déchirants que les cris, où la lenteur, loin de donner le répit, devient l’ultime supplice.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)
couv VERSUS MAG #4

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