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MESHUGGAH – Koloss

21 Mai


(Nuclear Blast, 2012)

Techno thrash mental

Soyez certain qu’à chaque nouvel album de Meshuggah, vous subirez fatalement un premier choc frontal abrutissant en découvrant l’artwork, toujours plus hideux que le précédent, ce qui du reste relève de la véritable prouesse artistique : on vous avait déjà fait un laïus sur l’ignominieux bonze crotté d’Obzen en 2008 ; la grappe de merde reptilienne de Koloss fait encore plus fort. Le bouleversement esthétique à la vue du contenant est tel qu’on est toujours un peu décontenancé en découvrant le contenu (le disque) pour la toute première fois. Là, on s’est d’abord dit qu’ils avaient mis un peu d’eau dans leur vin trafiqué. Qu’était-il advenu de l’outrance digitale, de la surenchère synthétique, de ce son glacial d’enfer cyborg boosté aux pads et aux effets ? A vrai dire, on n’était pas loin de penser que les Judas en avaient appelé à Steve Albini et à ses pouvoirs analogiques, ce qui reviendrait, pour ces maîtres absolus de l’extrémisme musical, à commettre une hérésie de première catégorie.
Bien sûr, il n’en est rien. En revanche, ce glissement vers un son, disons-le, un peu plus « classique » viendrait de l’abandon partiel de la monstrueuse guitare 8-cordes détunée de Thordendal au profit de la composition sur 6-cordes traditionnelle. Il n’empêche que comme tous les albums de Meshuggah, Koloss est aussi ce qu’en anglais on appellerait un grower, c’est à dire un disque qui va se révéler graduellement au fil des écoutes, ce qui peut sembler curieux sinon paradoxal au regard de la brutalité inégalable de leur math metal mental à faire frémir tous les djents de la planète.
Koloss est donc bien un album d’une violence inouïe mais celle-ci réside moins dans la combinaison technicité/vélocité – qui semble avoir atteint son apogée avec I, Catch 33 et Obzen – que dans une dynamique dérangeante de l’entre-deux dominée par des tempi moyens à la limite de l’inconfort. Si James Brown était le fils du groove, Meshuggah en sont les antéchrists, une incarnation de sa face la plus rigoriste, la plus millimétrée et la plus sèche dont l’implacable homorythmie voix/guitare de « The Demon’s Name Is Surveillance » offre un parfait exemple au même titre que la puissance dévastatrice de « Marrow » (qui s’achève dans la frustration la plus totale sur l’un des riffs les plus jouissifs de l’histoire du metal), les solos jazz-rock plus WTF que jamais ou la polka post-nucléaire de « The Hurt That Finds You First ». Si les velléités de technocrates absolus de Meshuggah ont été vaguement mises en veilleuse, Koloss n’en reste pas moins un tacle magistral, sans doute leur plus meurtrier à ce jour.
www.meshuggah.net

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #9 (mars/avr 2012)
couv (new) NOISE MAG#9

Interview avec Eugene S.Robinson

27 Avr

Pour fêter les trois dernières dates de la tournée française d’Eugène Robinson à l’occasion de la parution française de son excellent roman Paternostra (A Long Slow Screw, éditions Inculte) et de la sortie du DVD consacré au 20ème anniversaire d’Oxbow (A Luxury Of Empire, réalisé par Mariexxme), voici l’intégralité de l’interview en partie publiée dans mon article pour le n°76 de Chronicart (encore en kiosque pour quelques jours).

Qu’est-ce qui fait une bonne fiction selon toi ?
Je pense, très simplement, qu’une bonne fiction est celle qui appelle le désir. Je donnerais des points supplémentaires aux auteurs qui écrivent de bonnes histoires. C’est important. Je n’aime pas tellement le style de Paul Auster mais j’adore les histoires qu’il raconte.
Est-ce que dès le début, tu voulais inscrire Paternostra dans un genre particulier, le roman noir, le roman hardboiled ?
Ça va peut-être te surprendre mais je n’ai jamais pensé – et je ne pense toujours pas – Paternostra en termes de genre. Pour moi, ça n’est pas un roman de braquage. Je le considère, et je suis très sérieux, comme une monographie philosophique dont l’auteur est trop paresseux ou bien trop talentueux pour écrire un ouvrage philosophique sur la nature du lucre. En quelque sorte, c’est mon Opera de quat’sous.
Toutes les histoires, toutes les fictions possèdent une part de réel. Quelle est la part autobiographique dans Paternostra ?
Ce serait mon appétit existentiel profond, mes difficultés émotionnelles insolubles, mon incapacité à développer de l’empathie envers les autres êtres humains, et de sombres désirs pour le cash. Principalement. Et bien sûr, tu as raison : l’ensemble de mon travail est d’une manière ou d’une autre imprégné d’expériences très personnelles. Mais je pense que si j’avais voulu être totalement transparent sur le pourquoi du comment, j’aurais écrit des mémoires. Ce que ce livre n’est pas.


Tu dis souvent, à propos d’Oxbow, que les paroles que tu écris documentent ta vie. En quoi l’écriture d’une fiction ou d’une non-fiction comme Fight, la documente également ?
Ce que j’ai voulu dire, c’est que les disques d’Oxbow sont des journaux intimes virtuels. Par conséquent, les morceaux pris individuellement n’ont pas vraiment d’importance en dehors de leur contexte général et de l’œuvre dans sa globalité qui elle, est représentative de ma vie – voire qui en contient même une part d’absolue vérité.
Mais tu me demandes quelle est la différence entre les deux formes d’écriture ? C’est comme demander si manger des œufs est différent de manger des fruits. Les paroles de chansons sont de brèves esquisses qui doivent porter leur charge émotionnelle de façon suggérée sur une durée qui n’excède pas 5 minutes. La non-fiction est peut-être plus facile à condition que les recherches soient bien faites. La forme fictionnelle longue est très satisfaisante. Comme un bon bain chaud.
Dans ton livre, tu décris un New-York chaotique, sombre, dangereux et omniprésent. Est-ce que c’est le New-York dans lequel tu as grandi ?
Oui. Mais le New-York dans lequel j’ai grandi n’existe plus depuis longtemps. D’ailleurs, personne n’aurait imaginé le contraire. Le photographe Richard Kern est le premier à m’avoir dit que ça serait bientôt fini. Cette forme de chaos était trop bien pour durer. Et puis franchement, qui l’aurait souhaité ? Les immeubles cramés, la coke, les agressions, la merde de chien, l’émergence de formes extrêmes d’expression sexuelle… La liste peut continuer encore longtemps. Quand j’y vivais, tout cela était alimenté par l’héroïne. L’héroïne et la coke – le crack n’est arrivé que plus tard, après que je sois parti pour la Californie. C’était très chargé, le vieux New-York jouxtait le nouveau monde. C’était sauvage comme une Far West sans l’Ouest. La dimension est devenue urbaine, c’est-à-dire qu’elle avait perdu toute organisation de classes. Les gosses de riches regardaient les transsexuels se faire tabasser par leurs macs dans toute la ville. Joey Gallo s’est fait tirer dessus en plein milieu de la rue devant une Clam house. Chaque instant était réellement aussi intense que tout ce qu’on a pu entendre à ce sujet. Moins le crack et le sida. Ça, c’est arrivé seulement en 1980.

La forme fictionnelle longue est très satisfaisante. Comme un bon bain chaud.

T’es-tu inspiré de tes activités de journaliste pour te documenter, par exemple sur les milieux criminels ?
Je pense que la plupart des écrivains ne dorment JAMAIS. Autrement dit, l’enregistreur est toujours en marche. Si ce que disait Hemingway contient quelque vérité, alors oui, j’ai effectivement écrit à partir de ce que je sais et des lieux où je suis allé. J’appelle ce livre mon livre New-Yorkais. En tant que New-Yorkais, même si j’ai vécu plus longtemps en Californie qu’à New-York, il m’a fallu tout un livre pour sortir cette ville de mon système. Donc oui, les recherches additionnelles sur les milieux criminels et surtout, la faculté de se souvenir des choses sans être constamment connecté à un enregistreur m’ont sûrement aidé et m’aident encore.
Pour Jake, le personnage principal, les dilemmes habituels, les questions morales (Dois-je prendre les diamants? Dois-je tuer pour prendre les diamants ?) ne se posent pas vraiment. En dehors du fric, de la vie rêvée et du pouvoir qui vont avec, qu’est-ce qui motive ses actions ? Le pur désir d’aller jusqu’au bout ?
La beauté du personnage de Jake est qu’il est étranger à ses propres motivations, comme le sont d’ailleurs beaucoup de gens qui, quand ils obtiennent enfin ce qu’ils ont toujours voulu, n’ont aucune idée de COMMENT FAIRE avec. Comme une sorte de compréhension animale, ils sait qu’avoir PLUS rendrait, d’une certaine façon, sa vie meilleure. Mais le fait que ça n’arrive pas ne change rien à la manière dont il projette ses propres pouvoirs de représentation.
Ceci est en dehors de la morale puisque celle-ci nous apprend généralement que les bons prospèrent alors que les mauvais souffrent. Que se passe-t-il pour ceux qui pensent être des hommes vertueux ayant fait « tout ce qu’il fallait faire » et qui s’aperçoivent que pour autant, les choses ne se sont pas améliorées pour eux ? Ne sont-ils pas sous l’emprise de la morale ? Mais pour répondre à ta question : Jake est motivé par ce « PLUS » qui affecte tous les individus du monde occidental.
La fin du livre hésite entre absurde et pessimisme : tout ce que les personnages ont mis en oeuvre est vain parce qu’au final, personne n’y a rien gagné,. On pense à la fameuse interrogation de Brecht : « Quel est le plus grand crime, braquer une banque ou en ouvrir une ? » Quelle est ta conception de la moralité ?
Je suis un amoraliste. Mon sens du fairplay est ce qui se rapproche peut-être le plus d’une forme de morale. Cela signifie juste que je n’aime pas voir un homme battre un enfant. Je n’aime pas voir dix hommes en tabasser un, sauf s’il l’a vraiment mérité. Tout le reste est équitable selon moi. Un contrepoint du fairplay. Mais en vérité, je me fiche de tout ça. Nous sommes plus disposés à l’amoralité qu’à n’importe quoi d’autre. Ma conception de la moralité est qu’elle est une valeur utile en tant que structure normative mais que seuls les fous s’en font une religion.
Tous les personnage du livre, sans exception, sont à un moment ou à un autre attirés par le fric. Quelle est ta relation à l’argent ?
Dans ma vie, il m’est arrivé d’avoir beaucoup d’argent et d’horribles, horribles moments sans argent. Dans ma relation avec l’argent, il y a l’idée que la vie est clairement meilleure avec que sans. La nourriture, la boisson sont meilleures. Ça sent meilleur. Chaque lieu est mieux que le précédent. Sans argent ? La vie est un fardeau. Mais c’est une relation de haine. Même si je suis intimement persuadé que l’argent est une abstraction qui devrait par conséquent être ignorée, je suis néanmoins attiré par son pouvoir et je n’ai jamais éprouvé la moindre honte à ça. L’argent est comme un rayon-x qui te permet de voir à l’intérieur de toi et ça, c’est bien plus précieux que toutes les valeurs standard qu’on peut lui assigner.
Que peux-tu faire gratuitement ? Que-ce que tu ne ferais pas sans être payé ?
Je baise gratuitement, bien que je pourrais aussi le faire pour de l’argent si son cours actuel était répercuté sur le marché. Tout ce qui implique un travail physique DOIT être payé. Ça inclut aussi le chargement du matériel dans un van quand tu vas jouer quelque part.


Tu évoques l’enfance de Jake, particulièrement sa relation (ou non-relation) au père. En quoi est-elle déterminante sur sa vie d’adulte ?
L’absence de relation avec son père sert à souligner la réalité qui est que dans son monde, Dieu est mort.
Certains écrivains élaborent leurs livres de manière ultra-structurée (je pense, par exemple, à James Ellroy qui part de fiches historiques, de chronologies et de notes de fictions très détaillées avant de construire un synopsis et une séquence d’événements et de s’atteler enfin à la partie subjective de l’écriture). Quelle a été ta démarche pour l’écriture de Paternostra ?
Je pense que tu peux facilement dire quels sont les écrivains qui ont une démarche très structurée et les autres. J’adore Ellroy et son travail bénéficie vraiment de cette approche. Ça correspond tout à fait à sa personnalité et au ton littéraire emprunté aux gazettes à sensations. Mais mon approche est très intuitive parce que je crois que les livres s’écrivent tout seuls. Je commence avec une structure élémentaire et une histoire et ensuite, je plonge à pieds joints dans les profondeurs, précisément là où l’histoire commence. A ce moment-là, je ne suis plus que le dactylo. Et quand bien même je saurais comment je veux que l’histoire se termine, rien ne garantie que j’y parviendrai si les personnage ne le veulent pas.
Quand et pourquoi as-tu commencé à écrire ?
J’ai commencé à écrire vers l’âge de 8 ans sans vraiment pouvoir l’expliquer. Je trouvais ça amusant et j’aimais bien lire donc pour atteindre la joie ultime, il fallait parvenir à créer, à écrire des choses que j’aurais moi-même aimé lire.
Quels sont les écrivains qui t’ont poussé à lire et à écrire ?
Nabokov, Martin Amis, Jose Saramago, Kerouac, McCarthy, Durrell, Bukowski, Heller… J’ai pris beaucoup de plaisir a essayer de comprendre leur façon de travailler. Avant eux, ceux qui m’ont amené à la lecture furent Hemingway, Kerouac, Jack London, Dickens, Mark Twain et tous ceux dont l’oeuvre pouvait être comprise par un garçon de mon âge. J’ai commencé à lire à 7 ans. En revanche, je ne me souviens pas avoir jamais établi de connexion entre les auteurs que j’aimais lire et mon propre passage à l’écriture. Pour moi, écrire, c’était un peu comme quand un enfant rapide se met à courir très vite. Je pouvais le faire et le faire bien, j’aimais ça et en le faisant, j’avais l’impression de faire exactement ce que pourquoi j’étais là.
En général je suis plutôt indulgent quand il s’agit de littérature même si j’apprécie vraiment les livres qui fonctionnent sur plusieurs niveaux avec une réelle maîtrise du langage. Ce que je déteste par dessus tout – c’est le cas de beaucoup de gens que je connais, dont certains sont même des amis et qui ont tous beaucoup plus de succès que moi – ce sont les auteurs qui sont au-dessus de leurs capacités réelles. Ecrire hors-catégorie et écrire mal. Pourtant les mauvais livres remplissent les librairies. Mais puisque j’ai toujours voulu m’amuser, je suis sûr de remplir ma vie agréablement en songeant que tous ces mauvais livres rapportent des millions, alors que pour moi, écrire me permettra juste de passer du temps sur cette terre sans faire trop de mal aux autres.
Même question en ce qui concerne la musique.
En ce qui concerne la musique, je suis réellement très indulgent. Je sais à quel point c’est difficile. Et qu’est-ce que ça peut bien foutre que je n’aime pas un truc ? Quand j’étais môme, j’adorais Ray Charles, Little Richard, Elvis et les Beatles. Ce que je trouve rédhibitoire en musique ? C’est très simple : les mecs idiots sans imagination qui seraient plus à leur place à servir dans une épicerie et les chanteuses qui pensent/qui ont l’impression que la seule façon d’y arriver c’est de me donner envie de les baiser avec chaque chanson, chaque pub, chaque concert, chaque mot prononcé. J’ai la flatterie en horreur.

NIRVANA – Nevermind : 20th Anniversary Super Deluxe Box Set (4 CD+1 DVD)

6 Jan
Super ET Deluxe

$uper ET Deluxe ?

(Universal)

A l’heure où l’on en est quasiment rendu au point où l’industrie discographique branlante serait prête à célébrer les 6 mois d’existence insignifiante de n’importe quel groupe de troisième zone pourvu qu’elle en retire un infime avantage financier, pour un peu ce 20ème anniversaire aurait pu passer pour un événement honorable si le chiffre 20 n’avait pas fait grincer des dents tous ceux qui y étaient et qui pensaient encore très naïvement que c’était hier. Il y a 20 ans donc, les adolescents cafardeux de la fin des 80s qui étaient nés au milieu de la décennie précédente avaient soudain vu apparaître ce type nimbé d’une blondeur prophétique dans un halo de fumée et sous un déluge de pom-pom girls anarchistes. Et puis, ils l’avaient vu cramer, imploser et enfin disparaître aussi vite qu’il était arrivé. Entre temps, tout avait changé ou presque, pour le meilleur mais surtout pour le pire. Les groupes à l’aura planétaire étant aussi les plus affreusement copiés, s’ensuivirent des dommages cataclysmiques pour l’industrie discographique.
Pour cette génération, baptisée, à tort ou à raison, la « génération Nirvana », comme pour la génération suivante et celle de la décennie précédente, la vraie question est : en 2011, est-il encore possible de redécouvrir Nevermind ?

"Mmh ghh chhhh" (Dave Grohl, 1991)

Après plusieurs milliers d’écoutes, Nevermind est a priori un album du passé, une affaire classée, une rivière dont le lit s’est tari au fil du temps. Bien sûr, en inconditionnel blasé, vous connaissez les paroles par coeur et sur le bout des doigts ; vous vous souvenez de tous les breaks de batterie, du moindre dérapage de la voix de Kurt Cobain, de chaque solo de guitare ; vous êtes capable de reproduire les enchaînements des morceaux à la seconde près et dans la bonne tonalité sans jamais vous tromper ; vous pourriez même chanter les lignes de basse (c’est d’ailleurs avec ce disque que vous avez réalisé pour la première fois que les bassistes jouaient en fait de vraies notes sur un vrai instrument). Oui mais seulement, comme un vulgaire appendice de vous-même, les morceaux semblent aujourd’hui vidés de leur substance, celle-là même qui pourtant vous avait littéralement affolé 20 ans plus tôt sur les bancs du lycée. Il y a même parfois un malaise nostalgique un peu ridicule à l’évocation de Nevermind, presque aussi dur à supporter que de voir ces hordes de trentenaires s’accrochant désespérément aux génériques de leur enfance perdue. Un disque mort, un souvenir un peu embarrassant dont on ne ne peut plus rien faire sinon s’en rappeler.

Alors, parmi l’avalanche de rééditions, de live indigestes, de bootlegs, de sorties posthumes et de whatever qui n’ont jamais cessé d’abonder depuis le suicide de Kurt Cobain en 1994, y’a t-il une chose, une seule, en dehors du pur réflexe nostalgique, qui pourrait motiver raisonnablement l’achat de cet imposante Super Deluxe Box comprenant quatre CD, un DVD, un méga booklet format 12’’, et que l’on peut acquérir pour la modique somme de 100 euros dans le commerce ? La réponse est non, oui. Enfin… presque.

"Deluxe ET $uper !" (Dave Grohl, 2011)

NI BON, NIRVANA

Passons rapidement sur le DVD, un live enregistré en octobre 91 au Paramount Theatre de Seattle et produit par Andy Wallace que l’on retrouve à l’identique en version audio sur l’un des quatre CD du coffret (un doublon parfaitement inutile) et soit-disant « previously unreleased ». Mais oui, bien sûr, on n’avait jamais entendu ces versions live ; on n’avait jamais vu non plus ces fameuses images de Chris Novoselic jouant au baseball avec la guitare déchiquetée de Kurt Cobain. Un live de plus parmi les 257 concerts archivés de Nirvana, ni plus ni moins intéressant que tous les autres et déjà vu un petit millier de fois.

"Dang!" (Novoselic, 1991)

Niveau CD, en plus de ce live audio, le coffret comprend évidemment la version studio officielle de Nevermind mixée par Andy Wallace, celle qui a fini par sortir des usines de Geffen, celle que nous connaissons tous. D’ailleurs, pour fêter dignement ce vingtième anniversaire, le mieux est encore de réécouter attentivement l’album tel qu’il est sorti en 1991, et que l’on aime, que l’on ait aimé ou pas, de se rappeler que Nevermind, fusion idéalement dosée et impeccablement interprétée de punk, de pop, d’indie rock et de heavy metal, se rapprochait quand-même d’une forme de perfection rock. En guise d’extra, le CD est augmenté d’une dizaine de faces B sorties à l’époque. Rien d’inédit, rien de spectaculaire.

En plus de deux extraits des BBC Sessions de 91, le troisième CD comprend les Smart Studio Sessions enregistrées et mixées par Butch Vig et les Boombox Rehearsals, des démos précoces quasiment inaudibles. Les premières datent d’avril 90 alors que Dave Grohl n’avait pas encore remplacé Chad Channing. Elles étaient au départ destinées à Sub Pop avant que Nirvana ne s’en sépare après les rumeurs d’un éventuel rachat du label et sont assez fidèles à l’album final. Les secondes ont été enregistrées à l’arrache par le groupe dans un studio de répètition de Tacoma au printemps 91. L’intérêt de ces dernières est relativement limité si ce n’est qu’elles ne servent à montrer que comme Rome, Nevermind ne s’est pas fait en un jour et que l’adage punk qui dit que la première prise est toujours la bonne ne s’appliquait pas à cet album. Les morceaux sont encore bancals, imparfaits, les textes à l’état d’ébauche et il apparaît clairement que la fameuse question « comment faire pour marier la sensibilité pop de Kurt Cobain avec l’urgence et la spontanéité du punk ? » ne fut résolue qu’après un dur labeur, de longues heures de répétitions et de travail préliminaire en studio. Et c’est tout le mythe romanesque de l’explosion créatrice soudaine, instinctive et spontanée qui s’effrite. Malgré tout, il y a une différence entre savoir cela (à vrai dire, on s’en doutait plus que légèrement) et devoir s’en convaincre en écoutant les hésitations et les atermoiements d’un groupe encore irrésolu en pleine séance de tâtonnement. Personne ne devrait avoir à subir l’épreuve de ces répétitions chaotiques interminables et pas franchement dignes d’intérêt. Il y a des choses qui devraient rester à jamais tues.

L'effet Boombox Rehearsals

LES DEVONSHIRE MIX : « 200 fois meilleurs » que la version officielle ?

En revanche, sans aller jusqu’à dire que le Devonshire Mix du dernier CD justifie pleinement l’achat de ce coffret dispendieux (pour 14 euros seulement, vous pouvez les acheter en intégralité sur le iTunes store), il est le plus intéressant des bonus et contrairement à tout le reste, le seul véritablement essentiel. Pour reprendre le titre d’un article paru sur Slate.fr, il est « Le Nevermind que vous n’avez jamais entendu ».
En mai 1991, Nevermind fut mixé une première fois par Butch Vig aux studios Devonshire de Los Angeles. Ce mix fut refusé par Geffen qui à Butch Vig, préféra le producteur slayer-friendly maintes fois Grammy-Awardé Andy Wallace pour mixer la version finale du Saint-Graal.

Kurt Cobain, insatisfait notoire, haïssait plus que tout la façon dont la version finale de l’album avait été produite, voire surproduite : le son, assez typé « grosse pointure du metal » était très compressé, presque noyé dans une reverb de principe et finalement le résultat était plutôt lisse. Le mix de Butch Vig, radicalement différent, conserve au contraire certaines maladresses qui n’auraient probablement pas passé à la postérité mais qui éclairent Nevermind d’un jour radicalement nouveau, chose qui relevait jusqu’à présent de l’impensable. Plus sale, plus cru, assez proche de celui de Bleach, il restitue sans doute plus fidèlement – du moins c’est ce que l’on imagine – l’ambiance et l’urgence des prises brutes. La guitare est placée très en avant, la voix de Cobain conserve ses aspérités et la batterie baigne naturellement dans le son de la pièce ce qui a complètement disparu de la version officielle. On découvre – ou on redécouvre – des solos, des feedbacks qui traînent, des boucles et des grésillements absents du mix final.
Il va de soi qu’historiquement, les Devonshire Mixes ne remplaceront jamais la version d’Andy Wallace mais le parti-pris de Butch Vig entérine l’éternelle controverse entre les deux producteurs. Dès le départ et sans surprise, Steve Albini (qui deux ans plus tard produira In Utero, le dernier album de Nirvana) avait choisi son camp : « Le premier mixage (brut) de Nevermind (…) était au moins 200 fois meilleur que ce dont je me rappelais de la version officielle. ».

En conclusion, si on l’isole de ce coffret hors-de-prix, on peut dire que ce Devonshire Mix jouissif et assez émouvant – si tant est qu’on est encore perméable à un disque aussi encombrant – vaut bien le titre de meilleur disque posthume de Nirvana après le MTV Unplugged.

"Hin hin hiin" (Dave Grohl, 2011)

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #7 (nov/dec 2011)
couv (new) NOISE MAG#7couv (new) NOISE MAG#7

Benoît Delaune -CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND(S)

7 Nov


(Formes/Le Mot et le reste)

Le 17 décembre dernier, la mort de Don Van Vliet, mieux connu sous le nom de Captain Beefheart, nous rappelait combien le désert de la littérature Beefheartienne était aride, et notamment en France où le seul ouvrage digne de ce nom (Captain Beefheart de Guy Cosson, Editions Parallèles, 1994) est déjà épuisé depuis plusieurs années. Alors, l’annonce d’un nouveau livre sur le sujet fut comme d’apercevoir un oasis que l’on n’atteindrait jamais.

Car Benoît Delaune, en preux chevalier de la vérité Beefheartienne, décide de s’attaquer à la légende, pourfendant mythes et rumeurs, démêlant le vrai du faux et rétablissant avec fierté et courage l’honneur bafoué des membres du Magic Band. Parce que – ne l’oublions pas, ça n’est pas comme si on nous l’avait déjà rabâché un petit millier de fois – derrière le génie visionnaire Captain Beefheart se cache l’ubuesque Don Van Vliet, personnage paranoïaque, rabougri et tyrannique, piètre musicien, chanteur médiocre, mégalomane sectaire, irascible et parfois même violent n’ayant eu de cesse de saborder les différentes incarnations de son propre groupe, le Magic Band (*yawn*), dont les principales figures (John French, Jeff Coton, Doug Moon, Ry Cooder, Alex Snouffer, Bil Harkleroad, Mark Boston, etc.) apparaissent toutes, en comparaison, en véritables martyrs, agneaux sacrificiels serviles, vassaux rampants sans dignité mais néanmoins organes vitaux « possédant une éducation musicale » au service du maître (qui lui en est dénué) mais aussi au service de l’Art et sans qui, naturellement, Captain Beefheart ne serait à peu près rien ni personne. Tu vois l’genre.

Mais après tout, ce lieu-commun absolu sur la personnalité de tortionnaire halluciné de Don Van Vliet, son amateurisme patent et son emprise totalitaire sur le Magic Band aurait pu être présenté avec une certaine classe littéraire et dans ce cas, n’importe quelle trace, aussi infime fut-elle, de mauvaise foi passionnée ou de légèreté sarcastique aurait été accueillie avec mansuétude et bienveillance. Malheureusement, loin s’en faut et le récit professoral très souvent factuel de Benoit Delaune se veut d’une prudence anémiante, d’un didactisme infantilisant et d’une neutralité regrettable pour un résultat que l’on peut difficilement qualifier autrement que de terne et de laborieux, ce qui est, à une ou deux exceptions près, à l’extrême opposé de la musique de Captain Beefheart et de son Magic Band. Exemple : quand l’auteur s’aventure dans les images Deleuziennes pour nous démontrer que la formule attribuée à Franck Zappa (« un mélange de delta blues et de free jazz ») n’est quand même pas tout à fait exacte d’un point de vu constructiviste et qu’elle manque visiblement de précision musicologique, on pousse un grand OUF de soulagement et on dit merci Benoît, heureusement que tu es là pour remettre les points sur les i.

Mais enfin, on est encore très loin du niveau tragi-comique de la tentative d’analyse des paroles de Trout Mask Replica, traduites par l’auteur avec un acharnement grotesque frisant l’obscénité attentatoire : « Rêve néon viandeu d’un pieusson / Artefact sur des pétales de rose / eh pétales de chair eh pots / Futre eh feste eh tubes tubs bulbes / En geste inceste ingerste injuste en feste inceste […] ». On vous renvoie immédiatement aux pages 96 et 97 de l’ouvrage pour une grande partie de bouillabaisse lexicale presque aussi hilarante que consternante.

Parce qu’à trop vouloir cerner, décoder et démythifier la musique, son message et ses protagonistes, à force de les déposséder de leurs mystères, de leurs ambiguïtés et de leurs résonances, on prend le risque de vider l’oeuvre de son substrat ésotérique et de briser les liens intimes et ontologiques qui la rattachent au groupe lui-même et à son public. Cela a visiblement échappé à Benoît Delaune, docteur en littératures comparées (on vous jure), dont le discours redondant, indigeste et lardé de fautes flirte avec les frontières de la platitude et de la négligence.

http://atheles.org/lemotetlereste

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #6 (sept/oct 2011)
couv (new) NOISE MAG#6

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