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MESHUGGAH – Koloss

21 Mai


(Nuclear Blast, 2012)

Techno thrash mental

Soyez certain qu’à chaque nouvel album de Meshuggah, vous subirez fatalement un premier choc frontal abrutissant en découvrant l’artwork, toujours plus hideux que le précédent, ce qui du reste relève de la véritable prouesse artistique : on vous avait déjà fait un laïus sur l’ignominieux bonze crotté d’Obzen en 2008 ; la grappe de merde reptilienne de Koloss fait encore plus fort. Le bouleversement esthétique à la vue du contenant est tel qu’on est toujours un peu décontenancé en découvrant le contenu (le disque) pour la toute première fois. Là, on s’est d’abord dit qu’ils avaient mis un peu d’eau dans leur vin trafiqué. Qu’était-il advenu de l’outrance digitale, de la surenchère synthétique, de ce son glacial d’enfer cyborg boosté aux pads et aux effets ? A vrai dire, on n’était pas loin de penser que les Judas en avaient appelé à Steve Albini et à ses pouvoirs analogiques, ce qui reviendrait, pour ces maîtres absolus de l’extrémisme musical, à commettre une hérésie de première catégorie.
Bien sûr, il n’en est rien. En revanche, ce glissement vers un son, disons-le, un peu plus « classique » viendrait de l’abandon partiel de la monstrueuse guitare 8-cordes détunée de Thordendal au profit de la composition sur 6-cordes traditionnelle. Il n’empêche que comme tous les albums de Meshuggah, Koloss est aussi ce qu’en anglais on appellerait un grower, c’est à dire un disque qui va se révéler graduellement au fil des écoutes, ce qui peut sembler curieux sinon paradoxal au regard de la brutalité inégalable de leur math metal mental à faire frémir tous les djents de la planète.
Koloss est donc bien un album d’une violence inouïe mais celle-ci réside moins dans la combinaison technicité/vélocité – qui semble avoir atteint son apogée avec I, Catch 33 et Obzen – que dans une dynamique dérangeante de l’entre-deux dominée par des tempi moyens à la limite de l’inconfort. Si James Brown était le fils du groove, Meshuggah en sont les antéchrists, une incarnation de sa face la plus rigoriste, la plus millimétrée et la plus sèche dont l’implacable homorythmie voix/guitare de « The Demon’s Name Is Surveillance » offre un parfait exemple au même titre que la puissance dévastatrice de « Marrow » (qui s’achève dans la frustration la plus totale sur l’un des riffs les plus jouissifs de l’histoire du metal), les solos jazz-rock plus WTF que jamais ou la polka post-nucléaire de « The Hurt That Finds You First ». Si les velléités de technocrates absolus de Meshuggah ont été vaguement mises en veilleuse, Koloss n’en reste pas moins un tacle magistral, sans doute leur plus meurtrier à ce jour.
www.meshuggah.net

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #9 (mars/avr 2012)
couv (new) NOISE MAG#9

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Interview avec Eugene S.Robinson

27 Avr

Pour fêter les trois dernières dates de la tournée française d’Eugène Robinson à l’occasion de la parution française de son excellent roman Paternostra (A Long Slow Screw, éditions Inculte) et de la sortie du DVD consacré au 20ème anniversaire d’Oxbow (A Luxury Of Empire, réalisé par Mariexxme), voici l’intégralité de l’interview en partie publiée dans mon article pour le n°76 de Chronicart (encore en kiosque pour quelques jours).

Qu’est-ce qui fait une bonne fiction selon toi ?
Je pense, très simplement, qu’une bonne fiction est celle qui appelle le désir. Je donnerais des points supplémentaires aux auteurs qui écrivent de bonnes histoires. C’est important. Je n’aime pas tellement le style de Paul Auster mais j’adore les histoires qu’il raconte.
Est-ce que dès le début, tu voulais inscrire Paternostra dans un genre particulier, le roman noir, le roman hardboiled ?
Ça va peut-être te surprendre mais je n’ai jamais pensé – et je ne pense toujours pas – Paternostra en termes de genre. Pour moi, ça n’est pas un roman de braquage. Je le considère, et je suis très sérieux, comme une monographie philosophique dont l’auteur est trop paresseux ou bien trop talentueux pour écrire un ouvrage philosophique sur la nature du lucre. En quelque sorte, c’est mon Opera de quat’sous.
Toutes les histoires, toutes les fictions possèdent une part de réel. Quelle est la part autobiographique dans Paternostra ?
Ce serait mon appétit existentiel profond, mes difficultés émotionnelles insolubles, mon incapacité à développer de l’empathie envers les autres êtres humains, et de sombres désirs pour le cash. Principalement. Et bien sûr, tu as raison : l’ensemble de mon travail est d’une manière ou d’une autre imprégné d’expériences très personnelles. Mais je pense que si j’avais voulu être totalement transparent sur le pourquoi du comment, j’aurais écrit des mémoires. Ce que ce livre n’est pas.


Tu dis souvent, à propos d’Oxbow, que les paroles que tu écris documentent ta vie. En quoi l’écriture d’une fiction ou d’une non-fiction comme Fight, la documente également ?
Ce que j’ai voulu dire, c’est que les disques d’Oxbow sont des journaux intimes virtuels. Par conséquent, les morceaux pris individuellement n’ont pas vraiment d’importance en dehors de leur contexte général et de l’œuvre dans sa globalité qui elle, est représentative de ma vie – voire qui en contient même une part d’absolue vérité.
Mais tu me demandes quelle est la différence entre les deux formes d’écriture ? C’est comme demander si manger des œufs est différent de manger des fruits. Les paroles de chansons sont de brèves esquisses qui doivent porter leur charge émotionnelle de façon suggérée sur une durée qui n’excède pas 5 minutes. La non-fiction est peut-être plus facile à condition que les recherches soient bien faites. La forme fictionnelle longue est très satisfaisante. Comme un bon bain chaud.
Dans ton livre, tu décris un New-York chaotique, sombre, dangereux et omniprésent. Est-ce que c’est le New-York dans lequel tu as grandi ?
Oui. Mais le New-York dans lequel j’ai grandi n’existe plus depuis longtemps. D’ailleurs, personne n’aurait imaginé le contraire. Le photographe Richard Kern est le premier à m’avoir dit que ça serait bientôt fini. Cette forme de chaos était trop bien pour durer. Et puis franchement, qui l’aurait souhaité ? Les immeubles cramés, la coke, les agressions, la merde de chien, l’émergence de formes extrêmes d’expression sexuelle… La liste peut continuer encore longtemps. Quand j’y vivais, tout cela était alimenté par l’héroïne. L’héroïne et la coke – le crack n’est arrivé que plus tard, après que je sois parti pour la Californie. C’était très chargé, le vieux New-York jouxtait le nouveau monde. C’était sauvage comme une Far West sans l’Ouest. La dimension est devenue urbaine, c’est-à-dire qu’elle avait perdu toute organisation de classes. Les gosses de riches regardaient les transsexuels se faire tabasser par leurs macs dans toute la ville. Joey Gallo s’est fait tirer dessus en plein milieu de la rue devant une Clam house. Chaque instant était réellement aussi intense que tout ce qu’on a pu entendre à ce sujet. Moins le crack et le sida. Ça, c’est arrivé seulement en 1980.

La forme fictionnelle longue est très satisfaisante. Comme un bon bain chaud.

T’es-tu inspiré de tes activités de journaliste pour te documenter, par exemple sur les milieux criminels ?
Je pense que la plupart des écrivains ne dorment JAMAIS. Autrement dit, l’enregistreur est toujours en marche. Si ce que disait Hemingway contient quelque vérité, alors oui, j’ai effectivement écrit à partir de ce que je sais et des lieux où je suis allé. J’appelle ce livre mon livre New-Yorkais. En tant que New-Yorkais, même si j’ai vécu plus longtemps en Californie qu’à New-York, il m’a fallu tout un livre pour sortir cette ville de mon système. Donc oui, les recherches additionnelles sur les milieux criminels et surtout, la faculté de se souvenir des choses sans être constamment connecté à un enregistreur m’ont sûrement aidé et m’aident encore.
Pour Jake, le personnage principal, les dilemmes habituels, les questions morales (Dois-je prendre les diamants? Dois-je tuer pour prendre les diamants ?) ne se posent pas vraiment. En dehors du fric, de la vie rêvée et du pouvoir qui vont avec, qu’est-ce qui motive ses actions ? Le pur désir d’aller jusqu’au bout ?
La beauté du personnage de Jake est qu’il est étranger à ses propres motivations, comme le sont d’ailleurs beaucoup de gens qui, quand ils obtiennent enfin ce qu’ils ont toujours voulu, n’ont aucune idée de COMMENT FAIRE avec. Comme une sorte de compréhension animale, ils sait qu’avoir PLUS rendrait, d’une certaine façon, sa vie meilleure. Mais le fait que ça n’arrive pas ne change rien à la manière dont il projette ses propres pouvoirs de représentation.
Ceci est en dehors de la morale puisque celle-ci nous apprend généralement que les bons prospèrent alors que les mauvais souffrent. Que se passe-t-il pour ceux qui pensent être des hommes vertueux ayant fait « tout ce qu’il fallait faire » et qui s’aperçoivent que pour autant, les choses ne se sont pas améliorées pour eux ? Ne sont-ils pas sous l’emprise de la morale ? Mais pour répondre à ta question : Jake est motivé par ce « PLUS » qui affecte tous les individus du monde occidental.
La fin du livre hésite entre absurde et pessimisme : tout ce que les personnages ont mis en oeuvre est vain parce qu’au final, personne n’y a rien gagné,. On pense à la fameuse interrogation de Brecht : « Quel est le plus grand crime, braquer une banque ou en ouvrir une ? » Quelle est ta conception de la moralité ?
Je suis un amoraliste. Mon sens du fairplay est ce qui se rapproche peut-être le plus d’une forme de morale. Cela signifie juste que je n’aime pas voir un homme battre un enfant. Je n’aime pas voir dix hommes en tabasser un, sauf s’il l’a vraiment mérité. Tout le reste est équitable selon moi. Un contrepoint du fairplay. Mais en vérité, je me fiche de tout ça. Nous sommes plus disposés à l’amoralité qu’à n’importe quoi d’autre. Ma conception de la moralité est qu’elle est une valeur utile en tant que structure normative mais que seuls les fous s’en font une religion.
Tous les personnage du livre, sans exception, sont à un moment ou à un autre attirés par le fric. Quelle est ta relation à l’argent ?
Dans ma vie, il m’est arrivé d’avoir beaucoup d’argent et d’horribles, horribles moments sans argent. Dans ma relation avec l’argent, il y a l’idée que la vie est clairement meilleure avec que sans. La nourriture, la boisson sont meilleures. Ça sent meilleur. Chaque lieu est mieux que le précédent. Sans argent ? La vie est un fardeau. Mais c’est une relation de haine. Même si je suis intimement persuadé que l’argent est une abstraction qui devrait par conséquent être ignorée, je suis néanmoins attiré par son pouvoir et je n’ai jamais éprouvé la moindre honte à ça. L’argent est comme un rayon-x qui te permet de voir à l’intérieur de toi et ça, c’est bien plus précieux que toutes les valeurs standard qu’on peut lui assigner.
Que peux-tu faire gratuitement ? Que-ce que tu ne ferais pas sans être payé ?
Je baise gratuitement, bien que je pourrais aussi le faire pour de l’argent si son cours actuel était répercuté sur le marché. Tout ce qui implique un travail physique DOIT être payé. Ça inclut aussi le chargement du matériel dans un van quand tu vas jouer quelque part.


Tu évoques l’enfance de Jake, particulièrement sa relation (ou non-relation) au père. En quoi est-elle déterminante sur sa vie d’adulte ?
L’absence de relation avec son père sert à souligner la réalité qui est que dans son monde, Dieu est mort.
Certains écrivains élaborent leurs livres de manière ultra-structurée (je pense, par exemple, à James Ellroy qui part de fiches historiques, de chronologies et de notes de fictions très détaillées avant de construire un synopsis et une séquence d’événements et de s’atteler enfin à la partie subjective de l’écriture). Quelle a été ta démarche pour l’écriture de Paternostra ?
Je pense que tu peux facilement dire quels sont les écrivains qui ont une démarche très structurée et les autres. J’adore Ellroy et son travail bénéficie vraiment de cette approche. Ça correspond tout à fait à sa personnalité et au ton littéraire emprunté aux gazettes à sensations. Mais mon approche est très intuitive parce que je crois que les livres s’écrivent tout seuls. Je commence avec une structure élémentaire et une histoire et ensuite, je plonge à pieds joints dans les profondeurs, précisément là où l’histoire commence. A ce moment-là, je ne suis plus que le dactylo. Et quand bien même je saurais comment je veux que l’histoire se termine, rien ne garantie que j’y parviendrai si les personnage ne le veulent pas.
Quand et pourquoi as-tu commencé à écrire ?
J’ai commencé à écrire vers l’âge de 8 ans sans vraiment pouvoir l’expliquer. Je trouvais ça amusant et j’aimais bien lire donc pour atteindre la joie ultime, il fallait parvenir à créer, à écrire des choses que j’aurais moi-même aimé lire.
Quels sont les écrivains qui t’ont poussé à lire et à écrire ?
Nabokov, Martin Amis, Jose Saramago, Kerouac, McCarthy, Durrell, Bukowski, Heller… J’ai pris beaucoup de plaisir a essayer de comprendre leur façon de travailler. Avant eux, ceux qui m’ont amené à la lecture furent Hemingway, Kerouac, Jack London, Dickens, Mark Twain et tous ceux dont l’oeuvre pouvait être comprise par un garçon de mon âge. J’ai commencé à lire à 7 ans. En revanche, je ne me souviens pas avoir jamais établi de connexion entre les auteurs que j’aimais lire et mon propre passage à l’écriture. Pour moi, écrire, c’était un peu comme quand un enfant rapide se met à courir très vite. Je pouvais le faire et le faire bien, j’aimais ça et en le faisant, j’avais l’impression de faire exactement ce que pourquoi j’étais là.
En général je suis plutôt indulgent quand il s’agit de littérature même si j’apprécie vraiment les livres qui fonctionnent sur plusieurs niveaux avec une réelle maîtrise du langage. Ce que je déteste par dessus tout – c’est le cas de beaucoup de gens que je connais, dont certains sont même des amis et qui ont tous beaucoup plus de succès que moi – ce sont les auteurs qui sont au-dessus de leurs capacités réelles. Ecrire hors-catégorie et écrire mal. Pourtant les mauvais livres remplissent les librairies. Mais puisque j’ai toujours voulu m’amuser, je suis sûr de remplir ma vie agréablement en songeant que tous ces mauvais livres rapportent des millions, alors que pour moi, écrire me permettra juste de passer du temps sur cette terre sans faire trop de mal aux autres.
Même question en ce qui concerne la musique.
En ce qui concerne la musique, je suis réellement très indulgent. Je sais à quel point c’est difficile. Et qu’est-ce que ça peut bien foutre que je n’aime pas un truc ? Quand j’étais môme, j’adorais Ray Charles, Little Richard, Elvis et les Beatles. Ce que je trouve rédhibitoire en musique ? C’est très simple : les mecs idiots sans imagination qui seraient plus à leur place à servir dans une épicerie et les chanteuses qui pensent/qui ont l’impression que la seule façon d’y arriver c’est de me donner envie de les baiser avec chaque chanson, chaque pub, chaque concert, chaque mot prononcé. J’ai la flatterie en horreur.

NIRVANA – Nevermind : 20th Anniversary Super Deluxe Box Set (4 CD+1 DVD)

6 Jan
Super ET Deluxe

$uper ET Deluxe ?

(Universal)

A l’heure où l’on en est quasiment rendu au point où l’industrie discographique branlante serait prête à célébrer les 6 mois d’existence insignifiante de n’importe quel groupe de troisième zone pourvu qu’elle en retire un infime avantage financier, pour un peu ce 20ème anniversaire aurait pu passer pour un événement honorable si le chiffre 20 n’avait pas fait grincer des dents tous ceux qui y étaient et qui pensaient encore très naïvement que c’était hier. Il y a 20 ans donc, les adolescents cafardeux de la fin des 80s qui étaient nés au milieu de la décennie précédente avaient soudain vu apparaître ce type nimbé d’une blondeur prophétique dans un halo de fumée et sous un déluge de pom-pom girls anarchistes. Et puis, ils l’avaient vu cramer, imploser et enfin disparaître aussi vite qu’il était arrivé. Entre temps, tout avait changé ou presque, pour le meilleur mais surtout pour le pire. Les groupes à l’aura planétaire étant aussi les plus affreusement copiés, s’ensuivirent des dommages cataclysmiques pour l’industrie discographique.
Pour cette génération, baptisée, à tort ou à raison, la « génération Nirvana », comme pour la génération suivante et celle de la décennie précédente, la vraie question est : en 2011, est-il encore possible de redécouvrir Nevermind ?

"Mmh ghh chhhh" (Dave Grohl, 1991)

Après plusieurs milliers d’écoutes, Nevermind est a priori un album du passé, une affaire classée, une rivière dont le lit s’est tari au fil du temps. Bien sûr, en inconditionnel blasé, vous connaissez les paroles par coeur et sur le bout des doigts ; vous vous souvenez de tous les breaks de batterie, du moindre dérapage de la voix de Kurt Cobain, de chaque solo de guitare ; vous êtes capable de reproduire les enchaînements des morceaux à la seconde près et dans la bonne tonalité sans jamais vous tromper ; vous pourriez même chanter les lignes de basse (c’est d’ailleurs avec ce disque que vous avez réalisé pour la première fois que les bassistes jouaient en fait de vraies notes sur un vrai instrument). Oui mais seulement, comme un vulgaire appendice de vous-même, les morceaux semblent aujourd’hui vidés de leur substance, celle-là même qui pourtant vous avait littéralement affolé 20 ans plus tôt sur les bancs du lycée. Il y a même parfois un malaise nostalgique un peu ridicule à l’évocation de Nevermind, presque aussi dur à supporter que de voir ces hordes de trentenaires s’accrochant désespérément aux génériques de leur enfance perdue. Un disque mort, un souvenir un peu embarrassant dont on ne ne peut plus rien faire sinon s’en rappeler.

Alors, parmi l’avalanche de rééditions, de live indigestes, de bootlegs, de sorties posthumes et de whatever qui n’ont jamais cessé d’abonder depuis le suicide de Kurt Cobain en 1994, y’a t-il une chose, une seule, en dehors du pur réflexe nostalgique, qui pourrait motiver raisonnablement l’achat de cet imposante Super Deluxe Box comprenant quatre CD, un DVD, un méga booklet format 12’’, et que l’on peut acquérir pour la modique somme de 100 euros dans le commerce ? La réponse est non, oui. Enfin… presque.

"Deluxe ET $uper !" (Dave Grohl, 2011)

NI BON, NIRVANA

Passons rapidement sur le DVD, un live enregistré en octobre 91 au Paramount Theatre de Seattle et produit par Andy Wallace que l’on retrouve à l’identique en version audio sur l’un des quatre CD du coffret (un doublon parfaitement inutile) et soit-disant « previously unreleased ». Mais oui, bien sûr, on n’avait jamais entendu ces versions live ; on n’avait jamais vu non plus ces fameuses images de Chris Novoselic jouant au baseball avec la guitare déchiquetée de Kurt Cobain. Un live de plus parmi les 257 concerts archivés de Nirvana, ni plus ni moins intéressant que tous les autres et déjà vu un petit millier de fois.

"Dang!" (Novoselic, 1991)

Niveau CD, en plus de ce live audio, le coffret comprend évidemment la version studio officielle de Nevermind mixée par Andy Wallace, celle qui a fini par sortir des usines de Geffen, celle que nous connaissons tous. D’ailleurs, pour fêter dignement ce vingtième anniversaire, le mieux est encore de réécouter attentivement l’album tel qu’il est sorti en 1991, et que l’on aime, que l’on ait aimé ou pas, de se rappeler que Nevermind, fusion idéalement dosée et impeccablement interprétée de punk, de pop, d’indie rock et de heavy metal, se rapprochait quand-même d’une forme de perfection rock. En guise d’extra, le CD est augmenté d’une dizaine de faces B sorties à l’époque. Rien d’inédit, rien de spectaculaire.

En plus de deux extraits des BBC Sessions de 91, le troisième CD comprend les Smart Studio Sessions enregistrées et mixées par Butch Vig et les Boombox Rehearsals, des démos précoces quasiment inaudibles. Les premières datent d’avril 90 alors que Dave Grohl n’avait pas encore remplacé Chad Channing. Elles étaient au départ destinées à Sub Pop avant que Nirvana ne s’en sépare après les rumeurs d’un éventuel rachat du label et sont assez fidèles à l’album final. Les secondes ont été enregistrées à l’arrache par le groupe dans un studio de répètition de Tacoma au printemps 91. L’intérêt de ces dernières est relativement limité si ce n’est qu’elles ne servent à montrer que comme Rome, Nevermind ne s’est pas fait en un jour et que l’adage punk qui dit que la première prise est toujours la bonne ne s’appliquait pas à cet album. Les morceaux sont encore bancals, imparfaits, les textes à l’état d’ébauche et il apparaît clairement que la fameuse question « comment faire pour marier la sensibilité pop de Kurt Cobain avec l’urgence et la spontanéité du punk ? » ne fut résolue qu’après un dur labeur, de longues heures de répétitions et de travail préliminaire en studio. Et c’est tout le mythe romanesque de l’explosion créatrice soudaine, instinctive et spontanée qui s’effrite. Malgré tout, il y a une différence entre savoir cela (à vrai dire, on s’en doutait plus que légèrement) et devoir s’en convaincre en écoutant les hésitations et les atermoiements d’un groupe encore irrésolu en pleine séance de tâtonnement. Personne ne devrait avoir à subir l’épreuve de ces répétitions chaotiques interminables et pas franchement dignes d’intérêt. Il y a des choses qui devraient rester à jamais tues.

L'effet Boombox Rehearsals

LES DEVONSHIRE MIX : « 200 fois meilleurs » que la version officielle ?

En revanche, sans aller jusqu’à dire que le Devonshire Mix du dernier CD justifie pleinement l’achat de ce coffret dispendieux (pour 14 euros seulement, vous pouvez les acheter en intégralité sur le iTunes store), il est le plus intéressant des bonus et contrairement à tout le reste, le seul véritablement essentiel. Pour reprendre le titre d’un article paru sur Slate.fr, il est « Le Nevermind que vous n’avez jamais entendu ».
En mai 1991, Nevermind fut mixé une première fois par Butch Vig aux studios Devonshire de Los Angeles. Ce mix fut refusé par Geffen qui à Butch Vig, préféra le producteur slayer-friendly maintes fois Grammy-Awardé Andy Wallace pour mixer la version finale du Saint-Graal.

Kurt Cobain, insatisfait notoire, haïssait plus que tout la façon dont la version finale de l’album avait été produite, voire surproduite : le son, assez typé « grosse pointure du metal » était très compressé, presque noyé dans une reverb de principe et finalement le résultat était plutôt lisse. Le mix de Butch Vig, radicalement différent, conserve au contraire certaines maladresses qui n’auraient probablement pas passé à la postérité mais qui éclairent Nevermind d’un jour radicalement nouveau, chose qui relevait jusqu’à présent de l’impensable. Plus sale, plus cru, assez proche de celui de Bleach, il restitue sans doute plus fidèlement – du moins c’est ce que l’on imagine – l’ambiance et l’urgence des prises brutes. La guitare est placée très en avant, la voix de Cobain conserve ses aspérités et la batterie baigne naturellement dans le son de la pièce ce qui a complètement disparu de la version officielle. On découvre – ou on redécouvre – des solos, des feedbacks qui traînent, des boucles et des grésillements absents du mix final.
Il va de soi qu’historiquement, les Devonshire Mixes ne remplaceront jamais la version d’Andy Wallace mais le parti-pris de Butch Vig entérine l’éternelle controverse entre les deux producteurs. Dès le départ et sans surprise, Steve Albini (qui deux ans plus tard produira In Utero, le dernier album de Nirvana) avait choisi son camp : « Le premier mixage (brut) de Nevermind (…) était au moins 200 fois meilleur que ce dont je me rappelais de la version officielle. ».

En conclusion, si on l’isole de ce coffret hors-de-prix, on peut dire que ce Devonshire Mix jouissif et assez émouvant – si tant est qu’on est encore perméable à un disque aussi encombrant – vaut bien le titre de meilleur disque posthume de Nirvana après le MTV Unplugged.

"Hin hin hiin" (Dave Grohl, 2011)

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #7 (nov/dec 2011)
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Benoît Delaune -CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND(S)

7 Nov


(Formes/Le Mot et le reste)

Le 17 décembre dernier, la mort de Don Van Vliet, mieux connu sous le nom de Captain Beefheart, nous rappelait combien le désert de la littérature Beefheartienne était aride, et notamment en France où le seul ouvrage digne de ce nom (Captain Beefheart de Guy Cosson, Editions Parallèles, 1994) est déjà épuisé depuis plusieurs années. Alors, l’annonce d’un nouveau livre sur le sujet fut comme d’apercevoir un oasis que l’on n’atteindrait jamais.

Car Benoît Delaune, en preux chevalier de la vérité Beefheartienne, décide de s’attaquer à la légende, pourfendant mythes et rumeurs, démêlant le vrai du faux et rétablissant avec fierté et courage l’honneur bafoué des membres du Magic Band. Parce que – ne l’oublions pas, ça n’est pas comme si on nous l’avait déjà rabâché un petit millier de fois – derrière le génie visionnaire Captain Beefheart se cache l’ubuesque Don Van Vliet, personnage paranoïaque, rabougri et tyrannique, piètre musicien, chanteur médiocre, mégalomane sectaire, irascible et parfois même violent n’ayant eu de cesse de saborder les différentes incarnations de son propre groupe, le Magic Band (*yawn*), dont les principales figures (John French, Jeff Coton, Doug Moon, Ry Cooder, Alex Snouffer, Bil Harkleroad, Mark Boston, etc.) apparaissent toutes, en comparaison, en véritables martyrs, agneaux sacrificiels serviles, vassaux rampants sans dignité mais néanmoins organes vitaux « possédant une éducation musicale » au service du maître (qui lui en est dénué) mais aussi au service de l’Art et sans qui, naturellement, Captain Beefheart ne serait à peu près rien ni personne. Tu vois l’genre.

Mais après tout, ce lieu-commun absolu sur la personnalité de tortionnaire halluciné de Don Van Vliet, son amateurisme patent et son emprise totalitaire sur le Magic Band aurait pu être présenté avec une certaine classe littéraire et dans ce cas, n’importe quelle trace, aussi infime fut-elle, de mauvaise foi passionnée ou de légèreté sarcastique aurait été accueillie avec mansuétude et bienveillance. Malheureusement, loin s’en faut et le récit professoral très souvent factuel de Benoit Delaune se veut d’une prudence anémiante, d’un didactisme infantilisant et d’une neutralité regrettable pour un résultat que l’on peut difficilement qualifier autrement que de terne et de laborieux, ce qui est, à une ou deux exceptions près, à l’extrême opposé de la musique de Captain Beefheart et de son Magic Band. Exemple : quand l’auteur s’aventure dans les images Deleuziennes pour nous démontrer que la formule attribuée à Franck Zappa (« un mélange de delta blues et de free jazz ») n’est quand même pas tout à fait exacte d’un point de vu constructiviste et qu’elle manque visiblement de précision musicologique, on pousse un grand OUF de soulagement et on dit merci Benoît, heureusement que tu es là pour remettre les points sur les i.

Mais enfin, on est encore très loin du niveau tragi-comique de la tentative d’analyse des paroles de Trout Mask Replica, traduites par l’auteur avec un acharnement grotesque frisant l’obscénité attentatoire : « Rêve néon viandeu d’un pieusson / Artefact sur des pétales de rose / eh pétales de chair eh pots / Futre eh feste eh tubes tubs bulbes / En geste inceste ingerste injuste en feste inceste […] ». On vous renvoie immédiatement aux pages 96 et 97 de l’ouvrage pour une grande partie de bouillabaisse lexicale presque aussi hilarante que consternante.

Parce qu’à trop vouloir cerner, décoder et démythifier la musique, son message et ses protagonistes, à force de les déposséder de leurs mystères, de leurs ambiguïtés et de leurs résonances, on prend le risque de vider l’oeuvre de son substrat ésotérique et de briser les liens intimes et ontologiques qui la rattachent au groupe lui-même et à son public. Cela a visiblement échappé à Benoît Delaune, docteur en littératures comparées (on vous jure), dont le discours redondant, indigeste et lardé de fautes flirte avec les frontières de la platitude et de la négligence.

http://atheles.org/lemotetlereste

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #6 (sept/oct 2011)
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THE MEN – Leave Home

6 Nov

(Sacred Bones, 2011)

Il y avait Woman à Brooklyn. Il faudra désormais compter avec The Men, au pluriel. Quatre musiciens, trois songwriters, un seul groupe, une faculté ahurissante à ne pas savoir choisir son camp et une identité dont les contours resteront définitivement flous, dilués dans un bain de schizophrénie pathologique, d’indétermination et de caméléonite aiguë. En somme, au sortir de Leave Home, leur troisième album depuis 2008 et premier pour Sacred Bones (jeune label basé lui aussi à Brooklyn. Mais si, tu sais, Zzzzzola Jesus…), on ne sait toujours pas qui sont réellement The Men, sinon que leur musique ressemble vaguement à une compression dirigée de César, à un agrégat concassé de références plus qu’honorables aussi diverses et variées que :
1) Ride/Slowdive/My Bloody Valentine, triumvirat du shoegaze britannique des 90s à qui The Men a piqué la guitare glide et le wall of sound (toutes proportions gardées. Ben Greenberg et le Python Patrol studio n’avaient vraisemblablement pas le même budget que Creation Records à l’époque de Loveless). « If You Leave », le premier morceau, en est un bel exemple, vaporeux, hymnique et psychédélique. Cependant, ne pas se fier à cette entrée en matière.
2) Pissed Jeans. Oui, « Think », c’est « False Jesii Part 2 » (King Of Jeans) quasiment note pour note et glaviot pour glaviot. Et par extension, on mentionnera forcément le protopunk des Stooges et du MC5.
3) Savage Republic pour certaines guitares ambiance « surf sur la mer des Balkans » (« Lotus », « If You Leave »).
4) Après un départ musclé porté par un vent Mudhonesque, « ( ) » cache en fait une reprise bourdonnante de « Revolution » des Spacemen 3. On serait peut-être passé à côté sans le fameux talk over « It takes just 5 seconds of decision, to realize that the time is right, to start thinking about a little revolution ».
5) Khanate meets Black Flag (« L.A.D.O.C.H. »).
6) La pâte artcore/chaos-lo-fi de l’incontournable Ben Greenberg, guitariste/chanteur chez Pygmy Shrews et Z’s, producteur de The Men ainsi que de la quasi-intégralité des groupes noise/rock/punk/DIY du vivier local qui s’agite actuellement à Brooklyn (Twin Stumps, Pop 1280, Child Abuse, Drunkdriver, Zulus, Extra-Life, White Suns, etc, etc, etc.)
7) Les Wipers, Sonic Youth, Pygmy Shrews et Histoire de l’Oeil (« Bataille »).
8) Les Urinals dont le « Surfin’ With The Shah » devient « Shittin’ With The Shah »
9) Et puis aussi les Ramones si on y va par là (etc, etc.).
Dès lors, on aurait pu fantasmer gentiment et imaginer Leave Home comme une brillante synthèse de tout cela, une somme d ‘influences habilement maniées et transcendées, un brouhaha syncrétique à la fois dense et fourmillants. Malheureusement, on a plutôt l’impression que le groupe a déversé, en quelques pistes, tous les ingrédients qu’il rumine depuis toujours, un peu comme une vache fait remonter de sa panse de l’herbe encore mal digérée.

http://wearethemen.blogspot.com/

KOURGANE – Corps de Chasse

9 Sep


(A Tant Rêver Du Roi, 2011)
Wild Thing

« S’il est un groupe en France qui commence sérieusement à mettre tout le monde d’accord, c’est bien Kourgane » (Vicious Circle). C’est marrant, j’aurais dit tout le contraire. Il n’y a qu’à voir Kourgane en concert, c’est la division, le partage des eaux. A ma droite, les hermétiques incurables, ceux qui désertent systématiquement. A ma gauche, les fervents convaincus qui finissent généralement soumis par les boyaux et pulvérisés dans un tourbillon extatique. Entre les deux : le no man’s land. Si de toute évidence Kourgane ne mettra jamais tout le monde d’accord, le groupe ne laissera en revanche personne indifférent, singularité exceptionnelle oblige, d’autant qu’avec Corps De Chasse, il s’engouffre encore plus profondément « au milieu de nowhere », dans les arcanes de la radicalité monomaniaque et de l’obsession névrotique, celles qu’on avait fait bien plus qu’entrevoir avec l’étourdissant Heavy (2008, Relax Ay Voo / 2009, A Tant Rêver Du Roi) qu’on pensait relativement insurpassable.
Et pourtant, Corps De Chasse est une récidive de haute-volée, sauvage et tendue comme un arc, un taïaut assourdissant conjugué à l’assaut du carnivore, un disque de duel, de confrontations et d’antagonismes aussi salvateurs qu’hypnotiques et ce à tous les niveaux, macroscopique versus microscopique. D’abord, le macroscopique, parce que l’une des particularités de Kourgane, c’est de n’exploiter qu’une seule (ou presque) idée par morceau (prosaïquement, on appelle ça « bloquer »), d’en tirer parti jusqu’à la dernière goutte et de s’arrêter juste avant le point de rupture fatal. Délestée du format « chanson » traditionnel, taillée pour l’endurance et pour la transe, la musique se focalise uniquement sur la densité, progresse par dilatation, enfle comme une veine pressurée et tire sa force herculéenne de cette redoutable et minutieuse obstination dynamique. Mais en y regardant de plus près, ce qui rend réellement fou, c’est ce groove droit, implacable, rigoureux et mécanique résultant d’un procédé hautement machiavélique d’obédience quasiment Meshuggesque et qui réside dans le déphasage rythmique insidieux des guitares et de la batterie, dans un jeu sournois et incessant de superpositions, de décalages, de recalages et de télescopages démoniaques.

« Tiens ! / Pour toi Bouc Tiens ! / Tiens ! ».
Face à ce bloc instrumental compact et frontal, l’organe schizophrène, tout-puissant et sans égal de Frederic Jouanlong – mi-bête, mi-homme, véritable appeau vivant – s’affranchit de toutes les limites connues en matière de dissidence vocale (chante, hurle, grogne, murmure, parle, soliloque, strangule), de néologismes et de barbaries lexicales (« followed forest of le casseul »), démultipliant les faux selfs à l’infini (« des blocs d’orignaux dévalent solidaires / extrait du doigt ton cul la ronce du hangover ») sous l’auspice de la poésie dada d’Hugo Ball qui passait par la destruction volontaire du langage et la réinvention d’une langue onomatopéique libérée des conventions (« aumône rasée tenzin delek lava rinpoché / how much longer »). Mi-humain, mi-bestial… C’est exactement ce qu’est ce Corps de Chasse, un coup de maître carnassier en six chapitres où l’homme et l’animal se confondent scrupuleusement (à noter : le superbe artwork par Jean-Marc St Paul où des parties du corps humain émergent furtivement des représentations animales) dans un retour effréné à l’état de nature.

www.myspace.com/kourgane
Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #5 (juillet/août 2011)
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ONE LICK LESS – & We Could Be Quiet

28 Juil

(Autoproduit, 2011)

Folk / Rock / Experimental

C’est par une belle soirée d’avril, dans les moites profondeurs de la cave méphitique d’un rad-pizzeria-couscous aux portes de Paris que je découvrais One Lick Less, hommage à peine caché à William Faulkner et à son roman de 1930 As I Lay Dying (Tandis que j’agonise) et moins certainement à Unwound. Quelques jours plus tard, l’organisateur de la lecture de Fight à la librairie du Merle Moqueur improvisait une collaboration de dernière minute entre le duo parisien et Eugene Robinson – preuve qu’on avait été plusieurs ce soir-là à avoir succombé avec fébrilité à leur spleen semi-acoustique de haute-volée. Formation bicéphale – et donc minimale – pour élégance maximale, One Lick Less est la réunion de Basile Ferriot (Xnoybis), batteur élastique de classe internationale, et de Julien Bancilhon, guitariste aux mains d’argent (un plectre ou un bottleneck vissé sur chaque doigt), chanteur mais aussi artisan, puisque qu’il fabrique ses propres instruments (guitares et double pedal steel home-made). Il ne faut pas trop se fier à l’entrée en matière math/post-rock de ce premier 7-titres autoproduit. Si « Alameda » empiète légèrement sur les plates bandes de Cheval de Frise ou de Tortoise, la musique de One Lick Less va plutôt puiser son souffle magnétique du côté de la folk et du blues – et plus largement de l’Americana (Charley Patton en version romanesque, et contemporaine, ou John Fahey et son America) – parasités de quelques expérimentations, bruits rares, passages improvisés (c’est très flagrant en live, un peu moins sur disque en fait). Mais quand bien même les emprunts à la musique américaine de grands chemins seraient limpides, Ferriot et Bancilhon lui découvre un faciès sombre, tordu et grimaçant, une carapace écorchée et une atmosphère sous haute-pression (voir le vibrant « Mechanic Fever »). La simplicité désarmante des galops d’arpèges de Bancilhon qui finissent souvent par exploser en plein vol nous font bizarrement penser à une version moins hachée et aussi moins libidineuse de ce qu’a pu faire le français Yann Tambour (actuel Stranded Horse) au temps de Encre. Au niveau du chant, quelque-chose, dans la conduite de la voix pourrait parfois rappeler celle de Greg Lake de King Crimson (écoutez « Fuzzy Rat », par exemple) mais ces parentés restent d’une part extrêmement hasardeuses et surtout, elles n’enlèvent rien à la singularité de cette étrange entité dont la profondeur habitée et nettoyée de tout artifice donne un souffle d’air colossal au microcosme parisien perclus dans sa routine et tassé sur lui-même. A voir en live, absolument.
www.myspace.com/onelickless

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #4 (mai/juin 2011)
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THE FEELING OF LOVE – Dissolve Me

28 Juil

(Born Bad Records, 2011)

Garage-psyché

Pendant que l’Amérique fantasme la Lorraine comme la nouvelle Seattle, la Lorraine, elle, se la joue Providence : une scène tentaculaire, partouzarde et consanguine (Feeling Of Love, Scorpion Violente, Le Singe Blanc, Strong As Ten, Death To Pigs, Thee Verduns, Austrasian Goat, The Dreams, Plasto Beton ou 1400 points de suture, pour ne citer qu’eux) et une poignée d’increvables stakhanovistes qui pourraient facilement faire office de John Dwyer(s) locaux. JB Wizz, qui a du nez et des oreilles, a bien compris le truc et la nouvelle signature Born Bad sera donc marquée du sceau de la Grande Triple Alliance de l’Est (une loge mystérieuse dont les membres sont désignés par cooptation et dont, au passage, Cheveu fit – ou fait toujours – partie). The Feeling Of Love n’en n’est pas à son coup d’essai : une grosse poignée de splits, de sorties K7 et de démos, une dizaine de singles et de EP, un album live, un premier LP en 2008 (Petite Tu Es Un Hit, Yakisakana) suivi d’un second en 2010 (Ok Judge Revival, Kill Shaman). On en est là et musicalement, le groupe a fait du chemin depuis les tribulations solitaires de Guillaume Marietta jusqu’à la formule crapuleuse actuelle (pas systématique et pas forcément définitive), en trio avec Seb Joly et Seb Normal, deux autres figures décadentes de la micro-société messine. Sur la route, le garage pisseux des débuts a ramassé de nouveaux compagnons de débâcle, unis au service d’une stratégie purement machiavélique qu’on pourrait qualifier de « conservatisme psychédélique » et qui répond à un objectif majeur : la transe. Parce qu’en cherchant à dresser des ponts entre Dissolve Me et tout ce qui précède, on se retrouve tout bonnement avec une liste scandaleuse sur laquelle se télescopent, dans un halo rugueux de sueur, de stupre et de schnouff, la lie du rock/garage-psyché des quatre dernières décennies, des Gories à Coachwhips, en passant par Pussy Galore, le 13th Floor Elevator post-Altamont, le brouillard fuligineux des Spacemen 3, la noirceur dandy du Velvet (de plus en plus évident), le rockab mutilé de Suicide, les errances électroniques mutantes de Silver Apples, la morgue de The Fall ou encore les guitares post-stoogiennes noyées dans la reverb des Scientists. On passe même par la case Gainsbourg avec une reprise tropicold assez géniale de « Là-bas c’est naturel » chantée en duo avec une certaine Lili dont on ne sait à peu près rien. The Feeling Of Love ne réinventent pas la roue, ils la font tourner… tourner… tourner….
www.myspace.com/thefeelingoflove

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #4 (mai/juin 2011)
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Figure Imposée : KEN MODE – Venerable

5 Juil

(Profound Lore, 2011)
NOISECORE VÉNÈRE

– Enregistré et mixé par Kurt….? Cob… Ballou !
– Masterisé par Alan…? Douches !
– Graphisme et mise en page par Josh…? Graham !
– Logo Ken Mode par Aaron…? Turner !
ça, c’est le jeu des devinettes que j’ai proposé à mon camarade Bil en ouvrant le livret du quatrième album de Ken Mode, avec la bande-son en arrière-plan. Il a obtenu un beau 4/4, easy (on applaudit bien fort). En même temps, le niveau était élémentaire, voire rudimentaire, entre 0 et 1 sur un barème de 10 catégorie « petit catéchisme du post-coreux débutant », option « figures incontournables pour street cred maximale ». J’aurais pu corser un peu les choses en lui demandant d’où venait le nom du trio de Winnipeg, Manitoba, Canada, et ce qu’il signifiait, et s’il m’avait répondu « The shows were great. Kill Everyone Now was the agenda. KEN mode all the time. » Henri Rollins – Get In The Van : On The Road With Black Flag, p. 81, il décrochait immédiatement son diplôme de fin de troisième cycle. Mais c’est ce que l’histoire ne dira jamais.
Elle ne dira pas non plus les raisons pour lesquelles il m’est difficile d’apprécier ce Venerable album à sa juste valeur. Il fut un temps où je visitais volontiers le rayon préfixe-core de ma discothèque, et il est facile d’imaginer qu’en ce temps-là, j’aurais pu venter Venerable comme un nouveau parangon en matière de hardcore rèche et méthodique, que j’aurais irrémédiablement hissé Ken Mode au même rang que ses pairs, Botch, Coalesce, Today Is The Day, Unsane ou Converge, que j’aurais salué d’un signe de la bête la machiavélique ingéniosité des travailleurs de l’ombre Ballou et Douches, que j’aurais pu glorifier le tranchant des guitares comme on sanctifie Excalibur, que je me serais probablement fendue d’une plaidoirie militante sur l’incroyable virilité instrumentale de Thérèse Lanz – la bassiste récemment recrutée chez Mares Of Thrace – preuve supplémentaire et irréfutable de l’égalité, voire de la supériorité des femmes dans le post-hardcore et dans le monde, et qu’enfin, frappée par la démence, entraînée malgré moi par la puissance inexorable cette machine de guerre, j’aurais sacrifié une vierge et trois buffles aux frères Matthewson sur l’autel de la violence cathartique. Malheureusement, ce temps-là est révolu et le fait est que je décroche toujours après le troisième morceau pour retourner irrémédiablement à « The Goat » (Mennonite, 2008), le seul titre de Ken Mode dont je ne me suis pas encore lassée. Mais toi, si tu vénères les groupes sus-cités, alors fonce, tu en auras pour ton argent.
www.ken-mode.com
Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #4 (mai/juin 2011)
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THE SKULL DEFEKTS – Peer Amid

4 Mai

(Thrill Jockey, 2011)
Rock extatique

Craindre le pire ou espérer le meilleur : à l’annonce de la collaboration du groupe suédois avec Daniel Higgs, barbu illuminé et ex-chanteur de Lungfish, on n’entrevoyait que deux possibilités radicalement opposées. Parce que, outre leur amour commun pour une certaine transe vibratoire pétrie d’effluves mystiques, l’un comme l’autre étaient capables de produire aussi bien de l’excellence (côté Defekts, leurs deux albums orientés « rock » / côté Higgs, toute la discographie de Lungfish ainsi que l’unique album post-Lungfish de The Pupils) que de l’infiniment chiant (les diverses tentatives drone-bruitiste du quintet / toutes les baba cooleries solo de Higgs). Heureusement et en tout état de cause, Peer Amid est non seulement une association parfaitement réussie, mais sans doute ce que les scandinaves ont produit de plus captivant jusqu’ici. The Temple (2009) souffrait encore un peu du syndrome des montagnes russes, les hauts et les bas… Cette fois, en séparant le bon grain de l’ivraie, les deux parties n’ont gardé que le meilleur, à savoir huit titres de rock hypnotique sublimes à la lumière desquels l’horripilant revival tribaliste de fils-à-papa auquel il fut si difficile d’échapper ces derniers temps apparaît tout à coup franchement moribond. La première écoute confirme ce qu’on savait déjà : on a affaire à des types qui ont potassé très sérieusement (et à grands coups d’acides en ce qui concerne Dan Higgs) leurs bibles du krautrock, de la boucle extatique, du minimalisme répétitifs ou des râgas indiens,, propageant leur toxique odeur de sainteté et de mysticisme au coeur d’un psychédélisme bien profane, d’un post-punk cyclique à la fois sauvage et austère, souvent sombre, nourri de rythmiques obsessionnelles, de guitares squelettiques savamment désaccordées, de percussions vaudou, de fréquences, de bourdons telluriques et de parasitages abrutissants. Evidemment, il y a les imprécations chamaniques de Higgs, qui, tout en sortant un tant soit peu de son registre formel habituel (on lui prêterait volontiers un vieux cuir élimé sur l’épopée psyche-garage « No More Always ») se fond dans l’appareil instrumental avec un naturel assez déconcertant, comme si Skull Defekts avait toujours été son groupe. Mais après tout, on voyait mal comment le barde druidique qui, entre 1987 et 2005, c’est-à-dire pendant toute la période d’activité de Lungfish, n’a eu de cesse rabâcher inlassablement les mêmes mantras (et quels mantras) sur une musique héritée de la transe psychédélique du Velvet aurait pu dépareiller ici. « Gospel Of The Skull » est d’ailleurs la rencontre parfaite entre la ferveur lancinante de « Venus In Furs » et les antiennes itératives si singulières de Lungfish. Peer Amid se termine d’ailleurs sur un impératif rauquement murmuré par Daniel Higgs, « Be as one », dont on se demande s’il n’a pas servi de credo à cette réunion de hippies hallucinés au sommet. En ce qui nous concerne, on a trouvé nos meilleurs dealers de drogue dure pour 2011.
www.skulldfx.com

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #3 (mars/avril 2011)
couv (new) NOISE MAG#3

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