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BORIS – Smile

5 Oct
Boris - Smile

Boris - Smile

(Southern Lord, 2008)

Le texte qui accompagne le CD promo de Smile nous prévient : «[Boris] n’a pas peur d’englober des sons différents, qui ne sont pas considérés comme hip ou cool au sein du consensus Rock, Noise ou Drone». Une note presque suspecte puisqu’elle tend déjà à immuniser l’album contre toute critique qui mettrait en doute la valeur artistique des récentes tentatives de Boris pour faire fusionner ces «sons différents», cette critique pouvant alors être suspectée d’être conditionnée par le degré d’adhésion à la hype et à la coolitude de celui qui la formule.

C’est vrai que quand on fait ce boulot, on se pose régulièrement la question (et quand on ne se la pose pas, on nous la pose) de notre légitimité critique dont on conclue d’ailleurs à chaque coup qu’elle n’existe pas et qu’au fond, ce mélange d’intuition et de réflexion n’aboutira jamais qu’à un jugement esthétique péremptoire n’ayant de pertinence que pour nous-mêmes et qui ma foi, en vaut bien un autre. Souvent aussi, une sorte de confiance rassurante en son propre jugement frisant la mauvaise foi vient balayer d’un revers de main le questionnement précédent, et c’est heureux parce que sans cela on aurait tout largué depuis longtemps pour une activité qui nous affranchirait définitivement de ce genre de doutes torturants permanents. Bénies soient la mauvaise foi et les contradictions salvatrices. L’autre questionnement crucial étant celui de son positionnement hip-cool, nous avons décidé en notre âme et conscience que cette critique emballée en quelques secondes se devrait d’être d’une mauvaise foi réactionnaire hip-cool totale et totalitaire ainsi que d’un niveau de consensus inversement proportionnel à celui qu’a atteint Boris en rejoignant officiellement les rangs des groupes incroyablement surestimés de la planète souterraine sur l’échelle artistique et marchande. Parce que tout se passe comme si ce groupe qui avait livré une paire de très bons albums dans sa prime jeunesse était condamné à l’excellence jusqu’à la fin de ses jours ce qui est faux, archi-faux et non-avéré, mais ce qui est également en contradiction parfaite avec la règle du « c’était mieux avant » hâtivement et injustement brocardée dans notre chronique de Nude With Boots des Melvins dans ce même numéro : Boris, c’était mieux avant ! (Okay, pas si loin de nous Altar était un très beau disque mais nous ne sommes pas à une contradiction près).

Mais voyons quels sont ces « sons différents » unhype, uncool et non-consensuels dont parle le texte du CD promo ? Heavy rock, psychédélisme hurlant ou atmosphérique, doom-ballades, ça on connaissait déjà, c’est ce que Boris a fait de mieux jusqu’à présent tant qu’ils s’en tenaient à des instrumentaux purs. Passons maintenant aux nouveaux ingrédients magiques : Cock-rock, hair-metal 80’s, J-pop neuneu dégoulinante type bande originale des Japanimes de notre enfance et pas parmi les meilleurs (Juliette je t’aime, Sailor Moon, Olive et Tom que la gent masculine trentenaire aura sûrement adoré) interprétée par Takeshi, bassiste-guitariste 2 en 1 qui chante consensuellement aussi mal qu’un peigne-zizi ce qui est bien sûr tellement uncool que ça en devient totalement cool -, ou encore l’orchestra-hit dont Boris use et abuse sur la deuxième moitié de « Laser Beam », l’orchestra-hit étant un preset disponible sur tous les synthétiseurs numériques du monde, l’une des pires émulations de son d’orchestre qui, agglutinée sur un bon speed-metal maison bien cradingue, devient une trouvaille si insoutenablement décalée, facétieuse et géniale qu’on se demande vraiment ce que vient faire la hype là-dedans.

Ô Smile, éclatement stylistique impertinent ! Composite révolutionnaire de musiques et d’artefacts à la fois populaires et sélectifs parmi les plus audacieux ! Délivre-nous du mal de ne pas voir en toi l’expérience musicale hybride ultime et définitive, nous qui, aveugles et sourds, te prenons pour ce que certainement tu n’es pas : un amalgame sonore outrancier aussi fin et gracieux qu’un pet de mammouth.
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #6 (été 2008)

couv NOISE MAG#6

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Interview/Discographie – DYLAN CARLSON & ADRIENNE DAVIES (EARTH): Le Miel dans les dents du lion

15 Juin

earth 2008

La Terre vue du Ciel. Interviewer Earth dans l’une des chambres de l’hôtel Cosmos était déjà en soi une superbe allégorie.
Il faut imaginer la scène. Assis, Dylan Carlson dans son éternelle chemise de cow-boy, casquette vissée sur la tête, le regard fixé sur les motifs rococo du couvre-lit anachronique, évoquant, de sa voix fluette et hésitante les 17 années qui le séparent de son tout premier disque. Debout, Adrienne Davies, sa compagne à la ville et batteuse à la scène, aussi volubile que lui semble réservé, ponctuant souvent la conversation depuis la salle de bain, peigne dans une main, séchoir à cheveux dans l’autre.
Au fil de ces 17 années, celui à qui l’on doit notamment l’intrusion du drone dans la sphère du rock avec Earth 2 au début des années 90 a élaboré patiemment une œuvre singulière et hypnotique, cimentée par les trois piliers immuables de sa musique : lenteur, spleen et répétition. Et c’est justement et paradoxalement cette substantifique invariabilité qui a permit à Dylan Carlson de ne jamais se répéter puisque la forme, elle, n’a cessé d’évoluer depuis les empilements distordus et menaçants de ses débuts sur Sub Pop jusqu’à l’Americana ample et désolée de ses deux derniers albums.

« Les premiers disques de Earth, c’était le concept d’abord et la musique ensuite »

extra capsular extraction 1991 : EXTRA-CAPSULAR EXTRACTION (SUB POP)

Dylan Carlson: Pour Extra-Capsular Extraction, on a tout payé de notre poche, une somme dans les… 300 dollars.

Vous avez payé vous-mêmes le disque, donc vous l’avez enregistré avant la signature sur Sub Pop ?
DC : Oui. On n’avait pas encore signé. On est allé à Portland aux studios Smegma…

C’était votre tout premier enregistrement ? Tu n’as jamais rien enregistré avec Slim Moon (Ndlr : fondateur du label Kill Rock Stars) et Greg Babior ?
Dylan Carlson:
Non, on a fait seulement deux concerts avec cette formation avant le départ de Slim. Ensuite, c’est Dave Harwell qui a rejoint le groupe le premier, puis Joe Preston qui avait emménagé dans la maison dans laquelle je vivais à l’époque à Seattle. Je l’avais rencontré à un concert des Hard-Ons. A ce moment-là, il jouait dans Snakepit avec Mike Johnson (Ndlr : Dinosaur JR, Mark Lanegan).
Adrienne Davies : Tim Kerr jouait aussi dans ce groupe, non ?
DC : Snakepit ? Non. Tu confonds avec Monkeywrench ou les Big Boys. Quoi qu’il en soit, Preston faisait un fanzine sur Matt Lukin. (Rires)
AD : Ça s’appelait Matt Lukin’s Legs !
DC : Et puis Kelly Canary et Kurt (Ndlr : Cobain) se sont joint à nous pour faire quelques voix.

Qui était Kelly Canary ?
DC : Kelly jouait dans Dickless, un groupe qui avait sorti un 7’’ sur Sub Pop avant de splitter. Elle est avocate maintenant.

A ce moment-là, est-ce tu avais déjà une vision de ce j’appelle le « fil rouge » de Earth, c’est-à-dire, les trois éléments qu’on retrouve systématiquement dans tous tes disques : la lenteur, la répétition et un certain spleen.
DC : Oui, et d’ailleurs, c’est la raison pour laquelle Joe est parti. Même s’il y a quelques voix sur ce disque, ça ne fonctionnait pas du tout en live. C’est pour ça que sur le disque on les utilise comme des instruments et pas de la manière traditionnelle dont on place généralement les voix. Joe ne comprenait pas ça. Il est parti rejoindre les Melvins juste après l’enregistrement. Il y a aussi toutes ces histoires de merde comme quoi il aurait volé le master du disque pour en faire des bootlegs, ce genre de trucs… mais on ne va pas rentrer là-dedans.

Comme tu veux. Par contre, en regardant à nouveau la pochette d’Extra-Capsular, je me disais, wow, elle est incroyablement sinistre, entre les instruments chirurgicaux, les drogues, les listes d’anesthésiants…
DC : Au départ, j’avais eu l’idée de la pochette en rentrant dans un magasin de disques. Ils avaient ces deux albums qui parlaient de diabète. Mais j’avais un livre sur la chirurgie oculaire à la maison et j’ai finalement décidé d’utiliser ce thème et de laisser tomber le diabète. Le premier paragraphe au dos de la pochette vient du film d’Ingmar Bergman L’Heure du loup… au moment où cet acteur est en train de mourir… La phrase « A Bureaucratic Desire for Revenge » est également issue de ce film.

On retrouve aussi le fameux « Teeth Of Lions Rule The Divine » dans le deuxième paragraphe.
DC :
Oui, pour ce second paragraphe, j’ai utilisé la méthode de cut-up de Burroughs. J’ai mélangé des textes issus de trois livres : la Bible, un livre sur la Process Church Of The Final Judgement (Ndlr : secte ou « église » anglaise sataniste et apocalyptique dérivée de la Scientologie et fondée en 1964) et un vieux texte cabalistique.

Ce qui est intéressant, c’est qu’avec le titre « Ouroboros Is Broken », tu évoques déjà le caractère cyclique du temps, donc une certaine forme de répétition, celle qu’on retrouvera continuellement dans ta musique par la suite (Ndlr : issu du grec ancien, Ouroboros est représenté par un serpent ou un dragon qui se mord la queue. Il symbolise à la fois l’infini, la continuité, l’eternel retour, la répétition : un cycle d’évolution clos).
DC :
Oui. A l’époque je lisais énormément de choses sur le temps et comment certaines religions majeures, comme l’hindouisme, ou le paganisme croient en la nature cyclique du temps alors que les religions messianiques pensent au contraire qu’il va s’arrêter, qu’il y aura une cassure du temps. Voilà d’où ça vient même si je crois que je n’étais pas vraiment dans un processus conscient à l’époque. Mais pour en revenir à ta remarque sur les premiers disques de Earth, c’était le concept d’abord et la musique ensuite.

earth 2 1993 : EARTH 2 – SPECIAL LOW FREQUENCY VERSION (SUB POP)

Dylan Carlson : C’est le premier disque qu’on devait sortir en CD. C’était un support assez récent à l’époque, et tu ne pouvais pas dépasser les 73 minutes. On s’est dit ok, remplissons les entièrement. Le problème c’est que tu es limité quand tu enregistres sur bandes magnétiques puisque chaque bande ne dure environ qu’une demi-heure. On a donc dû découper en trois parties différentes ce qui était initialement prévu pour n’être qu’un seul long morceau. Cette fois, on n’était que tous les deux avec Dave Harwell. On a essayé beaucoup de choses en studio qui n’étaient pas… techniquement correctes. (Rires)

C’est-à-dire ?
DC :
On a enregistré plusieurs pistes avec le même son de guitare. Il y avait six haut-parleurs sur l’ampli guitare et on a posé un micro par HP. Généralement, quand tu utilises beaucoup de micros, ça produit ce qu’on appelle des annulations de fréquences et bien sûr, c’est l’inverse de ce qu’on voulait obtenir. Le son aurait été bien plus ample si on avait pris chaque piste séparément au lieu de tout enregistrer d’un coup. Je n’entendais pas en grand chose en techniques d’enregistrement à l’époque…

Il n’y avait personne pour vous guider en studio ?
DC :
Disons que le budget était plutôt réduit. On a tout enregistré en moins d’une semaine. L’ingénieur du son préférait fumer des joints avec nous. (Rires) Mais c’était un mec cool, il a fait de son mieux je crois. Il n’était pas super sérieux mais il y avait des décisions à prendre et nous-mêmes n’étions pas les meilleurs dans un contexte d’enregistrement. Quoi qu’il en soit, l’album est sorti tel quel et les gens ont eu l’air de l’apprécier comme ça. Et même si avec du recul, tu te dis que beaucoup de choses auraient pu être faites différemment… ainsi soit-il.

J’imagine qu’à l’époque tu n’as pas pensé un seul instant au fait que cet album deviendrait un classique du genre?
DC :
Quand l’album est sorti, on a eu des retours plutôt corrects mais les gens ne savaient pas trop où nous caser… Même les employés de Sub Pop… J’attendais un certain nombre de choses du label qui ne sont jamais arrivées. Je veux dire… Je suis sûr qu’il y a des gens qui auraient pu apprécier ce disque, mais qui ont été un peu effrayés par l’étiquette Sub Pop, ou au contraire, qui s’attendaient à un disque de rock traditionnel. On s’est fait connaître grâce à Sub Pop, mais je crois que ça nous a aussi desservis parce que le label était identifié comme sortant des disques vraiment rock.

Tu veux dire que Earth n’était pas « formaté Sub Pop » ?
DC :
Peut-être. A l’époque, tout le monde s’attendait à ce que les groupes issus de Seattle fassent du grunge.

J’imagine aussi que ton amitié avec Kurt Cobain a dû accroître la confusion.
DC :
Exactement. Sub Pop était labellisé grunge, et ce qu’on faisait n’avait rien à voir. Enfin, ça a pris un peu de temps mais finalement ce disque a fait son chemin.

Ceci-dit, comme tu le disais, les retours étaient déjà plutôt bons quand le disque est sorti.
DC :
Oui, pas aussi bons qu’aujourd’hui mais c’était déjà bien. La preuve, tout le monde voulait un second Earth 2. (Rires)

phase 3 1995: PHASE 3 – THRONES AND DOMINIONS (SUP POP)

Tout le monde attendait donc un Earth 2 – 2, mais vous ne l’avez pas fait.
Dylan Carlson :
Bien sûr que non. Il était temps de passer à autre chose. Refaire toujours le même truc, encore et encore, ça ne m’intéresse pas. Je n’en suis pas capable. Cet album a failli ne jamais voir le jour. Ça n’était pas une très bonne période de ma vie. On a fait deux sessions d’enregistrement à un an d’intervalle. Pour la première session, je me suis pointé au studio sans rien parce que je n’avais plus de boulot. J’ai dû emprunter un ampli et une guitare à l’ingénieur du son et j’ai commencé à composer une fois en studio. Et puis Sub Pop a pété un plomb et m’a coupé les vivres. Il a fallu changer de studio.

Pourquoi ? Le label n’était pas satisfait de ton travail ?
DC :
Ils m’en voulaient pour je ne sais quelle raison. Ils devaient penser que je n’étais pas assez productif. Donc un an plus tard, on est retourné en studio pour finir l’album.

Les morceaux de Phase 3 sont tous assez flous, certains sonnent un peu comme des brouillons…
DC :
Parce que la plupart des morceaux n’ont jamais été complètement achevés. Les seuls qu’on a vraiment pu terminer sont (il attrape les notes d’interview pour consulter la tracklist) « Harvey », « Tibetan Quaaludes », « Thrones And Dominions » et « Agni Detonating Over The Thar Desert … ». « Thrones and Dominions » est le meilleur morceau de l’album. C’est mon préféré, avec ce solo… et les différentes couches de guitares empilées. Sur certaines couches, la bande tournait plus vite et lorsqu’on la remettait à la vitesse normale, les guitares sonnaient à l’octave inférieure. On faisait aussi la manipulation inverse.

L’impression que j’ai eu en réécoutant le disque, c’est que certains morceaux ont été totalement improvisés.
DC :
Oui, tout a été fait en studio sur le vif, rien n’avait été écrit au préalable.

Est-ce que tu considères Phase 3 comme un album de transition entre Earth 2 et Pentastar ?
DC :
Oui, c’était une première tentative pour sonner comme un vrai groupe et faire de vrais morceaux. Pour moi, les morceaux de Phase 3 ont toujours été comme des sortes de bribes de morceaux plus longs. Les morceaux sont là, mais tu ne peux en entendre qu’une partie.

Comment les gens et les critiques ont-ils réagi à ce disque ? Tu n’as pas l’impression que beaucoup de gens sont passés un peu à côté ?
DC :
Oui, c’était un peu comme si nous avions fait notre premier disque. Au niveau des critiques, nous avons eu le meilleur comme le pire avec cet album.

Et toi, tu en penses quoi ? Est-ce que tu as des regrets par rapport à tel ou tel disque de ta discographie ?
DC :
Non. Évidemment, après coup, on peut toujours se dire qu’on aurait pu répéter plus, faire ça autrement ou mieux. Mais pour moi, ces disques sont comme un témoin de ce qui se passait alors. Et c’est quelque chose que tu ne peux pas changer. Tu ne peux pas revenir en arrière. C’est comme ça.

sunn amps 1995 : SUNN AMPS AND SMASHED GUITARS (Live) (BLAST FIRST / NO QUARTER)

Malheureusement, je n’ai pas ce disque…
Dylan Carlson :
T’as de la chance ! (Rires)

… en vrai. Sur le pressage original, je sais qu’il y a un long texte sur la front-cover qui commence par “We started with a concept” (Nous avons commencé avec un concept), mais je n’ai jamais pu lire la suite.
DC :
Oh… attends… C’était… Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas vu l’original… parce qu’il a été réédité par la suite (Ndlr : 2002, No Quarter). L’original est juste un extrait d’un live à Londres. Sur la réédition, il y a quatre morceaux qu’on a enregistrés à la même période qu’Extra-Capsular.

Et donc, ce « concept », c’était quoi ?
DC :
Je ne me souviens pas du tout. Ça fait trop longtemps que je n’ai pas eu l’original entre les mains.

« Le label m’offrait de meilleures conditions, plus d’argent, et pendant ce temps, moi, j’étais au plus bas… Alors pour moi ce disque… […] C’était comme continuer à sourire face au désastre. Ou comme le groupe qui continue à jouer pendant que le Titanic coule. C’est un peu comme ça que je vois Pentastar aujourd’hui »

pentastar 1996 : PENTASTAR – IN THE STYLE OF DEMONS (SUB POP)

Tu conserves donc les principes de lenteur et de répétition, mais formellement, ce disque est radicalement différent des précédents.
Dylan Carlson : Pentastar était vraiment un album de groupe.

C’était ton intention de départ ?
DC :
Oui, faire un album de groupe, un disque de rock avec de vrais morceaux.

Tes premiers disques sont assez désespérés – c’est ce que je ressens en tout cas. Cette fois, il y a un peu plus d’espoir, les morceaux sont plus généreux. « Coda Maestoso » par exemple… le solo arrive, et soudain… la lumière. (Rires)
DC : Oui, pourtant j’ai de nouveau traversé une période très sombre après ça. Les drogues, toutes ces histoires… J’ai commencé à accumuler les problèmes personnels et j’ai dû prendre le large pour me reposer pendant un long moment. Musicalement, j’avais beaucoup d’idées mais j’étais incapable des les mettre à exécution. Mes idées étaient bien meilleures que ma capacité à leur faire prendre corps.

C’est peut-être mon disque préféré de Earth. Même un morceau comme « Crooked Axis », fait de presque rien…
Adrienne Davies (depuis la salle de bain) : J’aime ce putain de morceau !

Il aurait pu être anecdotique, mais il ne l’est pas. Et c’est le cas pour la plupart des morceaux de l’album.
Dylan Carlson :
C’est bizarre. A ce moment-là, on avait un budget plus gros pour le disque, on a quitté Seattle pour enregistrer dans un grand studio, on discutait déjà de l’album d’après. Il était question d’avoir une section de cordes et des cuivres. Cet album aurait bénéficié d’une production plus importante encore. Le label m’offrait de meilleures conditions, plus d’argent, et pendant ce temps, moi, j’étais au plus bas… Alors pour moi ce disque… On a fait du bon boulot mais il y avait quelque chose de forcé. (Silence) C’était comme continuer à sourire face au désastre. Ou comme le groupe qui continue à jouer pendant que le Titanic coule. (Rires) C’est un peu comme ça que je vois Pentastar aujourd’hui.

Après ça, c’est le grand hiatus. Tu continuais quand même à jouer de la musique ou au moins à y penser ?
DC :
Non. J’étais dans la drogue jusqu’au cou et j’avais des problèmes avec la justice. J’ai complètement arrêté la musique pendant cette période.

A quel moment as-tu commencé à envisager d’en refaire ?
DC :
Vers 2000, quand je suis revenu à Seattle pour régler ces problèmes avec la justice. Quand j’ai réalisé que la musique était la chose la plus importante pour moi, ma vie a commencé à devenir meilleure. C’est quand tu fais passer tout le reste avant la musique que tu commences à avoir des problèmes.

C’est ce besoin de te remettre à jouer qui t’a aidé à sortir la tête de l’eau ?
DC :
Oui. Quand tu commences à faire de la musique, tu le fais parce que tu aimes ça. Ensuite, on commence à te payer pour jouer et ça change ton rapport à la musique. Ça devient ton boulot. Et c’est là que tu commences à examiner les choses sous un autre angle. Est-ce que je fais de la musique parce que j’aime ça ou parce que je suis payé ? Je crois qu’à un moment je me suis mis à douter et que c’est pour cette raison que j’ai commencé à faire passer tout le reste avant, quelles qu’en aient été les conséquences. Quand je suis revenu et que j’ai repris ma guitare, je me suis rendu compte à quel point ça me manquait. J’ai ensuite commencé à jouer avec Adrienne sans avoir aucune idée derrière la tête, juste pour le plaisir. On ne se disait pas, oh, c’est le retour de Earth.

Et ce « fil rouge » dont je parlais toute à l’heure – la lenteur, le côté cyclique de ta musique -, ces éléments sont aussi revenus naturellement au moment où tu as recommencé à jouer ?
DC :
Sans pouvoir l’expliquer, je crois qu’il y a certaines choses que je ferais toujours de la même façon en musique. C’est pour ça que je n’ai jamais essayé de jouer la musique des autres, en tout cas jamais à leur manière.

legacy of dissolution 2005 : LEGACY OF DISSOLUTION REMIX (NO QUARTER)
[Earth remixé par Autechre, Mogwai, Jim O’rourke, Sunn O))), Justin Broadrick et Russell Haswell]

C’est donc le premier disque estampillé Earth après une grande traversée du désert, même si ça n’est pas toi qui joue. Qui a choisi les remixeurs, toi, le label ?
Dylan Carlson : Le label avait fait une sorte de liste avec ces artistes. Puis Adrienne m’a demandé par qui j’aimerais faire réinterpréter les morceaux de Earth et il s’est avéré que mon choix correspondait à celui du label. Je savais qu’ils feraient tous des choses intéressantes. Et puis je connaissais bien Russell, j’avais joué avec Autechre et avec Jim O’Rourke en 1996. J’avais déjà rencontré Greg (Ndlr : Anderson de Sunn O)))) quand il était encore dans Goatsnake. Donc ça n’était que des gens que je connaissais personnellement où dont je connaissais bien la musique.

Tu as été surpris quand tu t’es rendu compte que beaucoup de gens s’intéressaient encore à ce que tu faisais ?
DC :
Oui, je ne m’attendais pas à ça. Généralement, quand un type revient après avoir totalement disparu pendant plusieurs années, personne n’en a plus rien à foutre.

hex 2005 : HEX – OR PRINTING IN THE INFERNAL METHOD (SOUTHERN LORD) >> lire la chronique

Est-ce que Hex a été une sorte de renaissance pour toi?
Dylan Carlson :
Hex a été le dernier disque que j’ai fait en trouvant le concept avant la musique. La deuxième chose, c’est que je voulais m’opposer à mon propre héritage (Ndlr : « against the legacy »). Ne pas refaire certaines choses que j’avais faites avant, comme ne pas mettre de la distorsion. C’était un disque de contradictions.

Comment tu expliques cette opposition ?
DC :
Je ne sais pas. (Silence) J’imagine que j’essayais de séparer mon présent de mon passé.

Pour ne pas tomber dans tes propres tics et clichés ?
DC :
Exactement. Ne surtout pas refaire un Earth 2, ne pas faire ce que les gens attendaient de moi et pouvoir dire : voilà qui et comment je suis maintenant, je ne suis pas la même personne.

hibernaculum 2007 : HIBERNACULUM (SOUTHERN LORD)

Est-ce que c’est aussi pour cette raison que tu as choisi de réinterpréter tes propres morceaux sur Hibernaculum ?
Dylan Carlson :
Tout à fait. Il y a aussi d’autres raisons : le documentaire que Seldon (Ndlr : Seldon Hunt) avait fait pendant la tournée en Europe (Ndlr : tournée Earth / Sunn O))), hiver 2005) et puis c’était aussi une manière de dire merci aux fans.
Adrienne Davies : Ça a été très difficile de choisir quels morceaux on allait rejouer. J’étais déjà une immense fan de Earth avant de faire partie du groupe. J’ai choisi les morceaux que je préférais mais aussi ceux auxquels on pouvait vraiment apporter quelque chose.
DC : C’était aussi une manière de faire du neuf avec du vieux. Et puis on savait qu’il y aurait beaucoup de temps entre Hex et le nouvel album. On voulait que quelque chose se passe en attendant. Enfin, le morceau « Plague Of Angels » n’était disponible que sur le vinyl de la tournée en Europe avec Sunn. On voulait que d’autres gens, notamment aux États-Unis, puissent aussi l’entendre.

the bees made hony 2008 : THE BEES MADE HONEY IN THE LION’S SKULL (SOUTHERN LORD) >> lire la chronique

Même si The Bees est moins désespéré et moins minimaliste que Hex, il évoque les mêmes grands espaces de l’Ouest américain. Votre démarche et vos sources d’inspiration ont ils été différents cette fois ?
Adrienne Davies : Cet album est différent de Hex à plusieurs titres. La principale démarche pour Hex, comme le disait Dylan, c’est qu’on est parti en sachant d’abord ce qu’on ne voulait pas faire ou refaire : on ne voulait pas de distorsion, on voulait beaucoup d’espace, on voulait aussi conserver le principe de répétition, des variations subtiles tout en faisant en sorte que ce disque reste très ouvert. Mais pour The Bees, on ne s’est fixé aucune limite, aucune contrainte. On ne s’est pas dit : on ne veut pas de ci ou de ça, ou bien : cet album parlera de telle ou telle chose. Tout s’est fait de façon très organique, en douceur. L’idée, le concept de l’album est venu à Dylan après la musique. La musique d’abord, les idées après.

Ces idées post-composition avaient trait à quoi, l’instrumentation, les timbres ?
AD :
Exactement. Sur Hex, on avait un son très désolé, sombre, assez épuré, avec très peu d’effets. La batterie était sèche et très compressée. Pour The Bees, on a cherché quelque chose de différent.

On dirait que The Bees est un peu moins centré sur les guitares, ce qui était le cas avec Hex.
AD :
Tout à fait. C’est un vrai travail de groupe. On s’est moins focalisé sur la guitare. Par exemple, la batterie a joué un rôle plus important dans la composition alors que sur Hex, elle avait plutôt un rôle d’accompagnement.

Vous avez tout enregistré en live ?
AD :
Une grande partie. Toutes les bases des morceaux ont été enregistrées en une semaine. Notre producteur, Randall Dunn, a voulu enregistrer le maximum de choses en une seule prise, pour obtenir une trame solide. On a juste rajouté quelques overdubs de tambourins, de cloches, quelques cymbales, et puis des sortes de percussions indiennes en peau naturelle qu’on a enregistrées en extérieur pendant les 45 minutes de grâce durant lesquelles il n’a pas plu ce jour-là à Seattle. (Rires)

Il y a eu un peu d’improvisation pendant l’enregistrement ?
AD :
Oui, on voulait que l’improvisation soit au centre de ce disque. On a volontairement laissé certaines parties ouvertes pour pouvoir improviser. Dylan a ensuite posé ses guitares par-dessus en overdub. Finalement, le plus difficile, mais aussi le plus intéressant, c’était d’arriver à s’arrêter au bon moment. Quand tu fais un disque, tu as toujours tendance à vouloir en rajouter plutôt que d’en enlever. Mais qui peut le plus peut le moins. Quand le bébé est là, il faut savoir le laisser partir.

Comme je sais lire, j’ai vu que Bill Frisell était invité sur une paire de morceaux. Mais à chaque fois que j’écoute l’album, je suis totalement incapable de distinguer ses guitares de celles de Dylan. (Rires)
AD :
Alors c’est parfait, c’est exactement ce qu’on voulait ! Quand tu écoutes des disques de rock ou de jazz avec un invité, le type arrive avec son banjo et (elle chante le thème de la bande-originale de Délivrance) : Voici la chanson de Monsieur l’invité ! (Rires) On ne voulait pas de ça. Voilà pourquoi Bill Frisell est si bon et pourquoi on voulait que ce soit lui. Il est arrivé sans jamais avoir entendu les morceaux. Steve (Ndlr : Moore), qui a beaucoup joué avec lui, lui avait écrit les partitions des morceaux. Il est arrivé en studio et en deux prises seulement, c’était bouclé. Brillant. Il n’essaye pas, il le fait. Et quand il joue, il n’y a rien entre lui et le son. Je n’ai jamais entendu un son de guitare pareil.

Ça vous a donné envie de pousser plus loin la collaboration ?
AD :
Oui, on aimerait beaucoup jouer avec lui en live, mais c’est un type très très occupé…

www.thronesanddominions.com
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Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #5 (avril 2008)
couv NOISE MAG#5

OM – Pilgrimage

11 Déc

om pilgrimage
(Southern Lord)

Quoi que vous lui demandiez en interview, Al Cisneros finira toujours par vous répondre : « Il n’y a qu’une seule substance. Le corps, l’esprit, l’homme et le monde ne font qu’un, et l’univers est infini» (et maintenant fait tourner le joint mon frère). Au fond, le discours de hippie lénifiant de l’ex-Sleep est on ne peut plus à l’image de sa musique de transe (molle) en mouvement perpétuel, pétrie de mysticisme, repliée sur elle-même dans un va et vient sans but. Et depuis le premier album en 2005, dont le titre, Variations On A Theme, pourrait s’appliquer aisément à n’importe quel disque de la discographie de Om, rien n’a changé, ou presque. On retrouve ici les mêmes errances méditatives du duo basse/batterie, les mêmes mantras monocordes de Cisneros, la même recherche de la vibration primitive, la même thématique œcuménique combinant mystique chrétienne, mythologie mésopotamienne et spiritualité hindou. Et puis, Pilgrimage emprunte toujours au stoner répétitif post-Sabbath à rallonge, celui qui avait fait les grands jours de Sleep (Dopesmoker) mais qui avait également précipité, par lâcheté, la défection de leur label de l’époque, London Records, et du même coup la fin du groupe. La première différence avec tout ce qui précède, c’est que Pilgrimage, prolonge et pousse un cran plus loin ce qui avait été ébauché sur « At Giza » (sur Conference Of The Birds) : le morceau-titre qui ouvre et qui clôture l’album (pilgrimage = pèlerinage, un aller-retour) est une variante védique, acoustique et austère de la systématique musicale de Om, exposée dans son plus simple appareil, une sorte de réappropriation simplifiée des timbres et des mouvements ascendants et descendants du râga indien, des maqams ottomans ou de certaines invocations de la confrérie des Gnaouas ou des muezzins d’Alep, au-dessus desquels flotterait un léger parfum de macramé. Ils font chier ces hippies. C’est du moins ce qu’on ne peut pas s’empêcher de penser au départ. Tout ça est même un poil effrayant. Seulement, une fois les premières réticences diluées dans ce bain sacré, les explorations modales de Haikus et Cisneros opèrent une sorte de satisfaction contemplative pas désagréable. Mais c’est bien dans les deux morceaux électriques blindés de distorsion («Bhima’s Theme» et «Unitive Knowledge Of The Godhead») que quelque chose se passe. Et ce quelque chose, c’est le son, à la fois puissant, saisissant, brut et large. Albini n’a pas fait que des miracles, mais là tout de même, il frappe fort. Parce que jusqu’ici, aucun morceau de Om ne s’était révélé avec autant de force et de détermination que ces deux là. Et quand la basse et la batterie déboulent enfin après les premières dix minutes passées en tailleur dans le boudoir feutré de «Pilgrimage», l’impact est tout simplement colossal. Rien que pour ça, le pèlerinage vaut largement le détour.
www.southerlord.com
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #3 (novembre 2007)
couv NOISE MAG#3

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