Tag Archives: stephen o’malley

SUNN O))) – Monoliths & Dimensions

5 Oct

(Southern Lord, 2009)

MAXIMAL SUNN

On a parfaitement le droit de ne pas aimer Sunn O))), on a parfaitement le droit de trouver ça chiant, vous savez, les goûts et les couleurs… On a le droit sauf quand la seule justification du contradicteur relève de la posture facile, de la pure paresse intellectuelle (Combien de « c’est pas de la musique ! » ou de « moi et mon gosse de quatre ans aussi on peut le faire » a-t-on pu entendre dans les conversations d’initiés ?), ou encore du paradoxe le plus ridicule et le plus vaseux de ces dernière années : « le refus de la hype » brandit comme le valeureux slogan d’un nouvel esprit critique, comme si refuser la hype (?) valait acte de résistance. On en rirait presque. Oh et puis Sunn O))) n’est certainement pas non plus le meilleur groupe du monde mais il n’empêche que depuis dix ans, Greg Anderson et Stephen O’Malley ont le mérite d’être toujours restés fidèles dans leur quête du bourdonnant. Sunn O))) est donc avant tout un groupe qui cherche et qui, à force de chercher, de tâtonner, de se tromper et de persévérer, a parfois trouvé. Trouvé la passerelle qui reliait le sacré au profane, la tradition à l’expérimentation, l’abstraction au sensible, le populaire à l’underground et à l’avant-garde ou bien encore la beauté à la hideur. Et pour la première fois, Monoliths & Dimensions réconcilie aussi l’ombre et la lumière. Oui, ce septième album de Sunn est assurément le plus lumineux, le moins linéaire, le plus audacieux et comme si ça ne suffisait pas, le plus abouti de tous. Curieusement, à l’heure où les deux architectes de la machine Sunn se produisent sur scène en formation originelle (et donc minimaliste) pour jouer leur œuvre fondatrice, les GrimmRobe Demos, Monoliths & Dimensions est au contraire le plus maximaliste des disques du groupe (« Maximum volume yields maximum results »).

Pour cette nouvelle entreprise discographique singulière, O’Malley et Anderson ont donc convoqué l’artillerie lourde. On retrouve, dans les premiers rôles, les collaborateurs désormais consacrés du duo : la voix légendaire du black metal Attila Csihar et le guitariste australien Oren Ambarchi qui ont tous deux contribué activement à la construction de ce gigantesque édifice sonore et puis Dylan Carslon et Steve Moore de Earth ou bien encore le claviériste Rex Ritter. À leurs côtés, une trentaine d’invités plus inattendus (on ne les citera pas tous) participe également à cet effort de guerre et de paix. Outre l’intervention des trombonistes Stuart Dempster et Julian Priester (le premier vient de la musique contemporaine, le second a fait ses classes aux côtés de Bo Diddley, Sun Ra, Max Roach, McCoy Tyner, John Coltrane, Herbie Hancock ou Charlie Hadden), de la chanteuse Jessica Kinney (Asva, Gamelan Pacifica) ici promue en chef de chœur et de Randall Dunn aux manettes, il faut souligner le travail d’arrangement absolument remarquable d’Eyvind Kang, altiste et violoniste qu’on a notamment vu à l’œuvre avec Secret Chiefs 3, John Zorn, Mark Ribot ou Mike Patton, travail d’autant plus remarquable que ces arrangements traitent avec des timbres qui se distinguent largement du tout-venant de l’instrumentarium rock et metal. Dung Chen (longue trompe utilisée dans les rituels tibétains), conques, chœurs féminins et masculins, harpe, hydrophone, violon, alto, contrebasse, clarinettes, flûtes, cor anglais et cor d’harmonie, cymbale à moteur, piano, trompette, timbale d’orchestre, hautbois, orgues ou cloches tubulaires, autant de textures, de tessitures, de jeux de couleurs qui, associés au vrombissement des guitares désormais familier, viennent brouiller les pistes et étendre encore plus loin le champs d’expérimentation, ouvrant sur des territoires (souvent cosmiques, parfois cinématographiques) qui jusque-là, n’avaient pas encore été foulés au pied par les encapuchonnés.

Le principe du bourdon n’étant pas l’apanage de l’Occident, loin s’en faut, les références aux traditions bouddhiques de l’Asie Orientale sont finalement parmi les moins surprenantes de ce Monolith, des trompes et conques du morceau d’ouverture, « Aghartha » (un titre qui évoque le mythe du monde souterrain développé dans la littérature occidentale de la fin du XIXe siècle mais aussi et bien sûr le Agharta de Miles Davis), aux psalmodies gutturales incantatoires de « Big Church ». Et alors que ce « Aghartha », justement, s’achève sur les mots granuleux de Csihar pris entre l’eau et le vent, comme une macabre poésie sonore, « Big Church » s’ouvre sur la splendeur des chœurs féminins dirigés par Jessica Kinney, dans le sillage simplifié de certaines œuvres chorales stupéfiantes de Ligeti, et notamment de son Requiem ou de Lux Æterna que Kubrick utilisa dans 2001, L’Odyssée de l’Espace pour illustrer les diverses apparitions du monolithe noir. Tiens tiens… Et si l’on file la coïncidence 2001, la solennité des cuivres de « Hunting & Gathering » (sous-titré « Cydonia », soit le nom attribué à deux reliefs martiens) fait irrémédiablement écho au célèbre poème symphonique de Richard Strauss composé d’après Nietzsche Also Sprach Zarathustra, jusqu’à ce que des synthétiseurs que l’on croirait sortis d’une bande originale de Goblin ou de John Carpenter viennent renforcer encore la sensation d’impressionnisme et d’anachronisme musical, intentionnel et parfaitement cohérent. Enfin, l’album se clôture sur le colossal (et toujours très kubrickien) « Alice », peut-être celle de Lewis Carroll mais dont les dernières minutes (les harmonies se font de plus en plus lumineuses, les guitares se retirent peu à peu, laissant le mot de la fin aux cuivres et à la harpe) sont en tout cas un hommage explicite au jazz cosmique et rayonnant d’Alice Coltrane.

L’hommage justement… Sunn O))) a débuté en tant que groupe-hommage à Earth et dix ans plus tard, il n’est pas surprenant que l’hommage aux pairs soit plus que jamais au centre de sa musique. Les références ont changé, se sont multipliées, elles ont pris la tangente, elles puisent désormais dans la tradition aussi bien que dans la modernité et même dans des univers extra-musicaux, elles sont sous-entendues ou carrément explicites mais ce qui est certain, c’est que jamais le groupe ne les avait maniées avec autant d’habileté que sur ce très impressionnant Monoliths & Dimensions.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #11 (août/septembre 2009)
couv NOISE MAG#11

Publicités

KHANATE – Clean Hands Go Foul / GNAW – This Face

14 Juil


(Hydra Head, 2009)

(Conspiracy, 2009)

DUBIN INSIDE

Depuis la sortie de Capture & Release en 2005, on retenait notre souffle. Parce qu’on savait que ce très grand disque n’était qu’un point d’orgue, une suspension passagère dans l’œuvre essentielle d’un groupe déclaré mort prématurément. Parce qu’on voulait voir Khanate cracher enfin son dernier glaviot et crever une bonne fois pour toute, histoire d’en faire son deuil et de passer à autre chose. Presque quatre ans plus tard, le voilà l’ultime sursaut, Clean Hands Go Foul, le point final tant attendu, l’épilogue de l’affaire Khanate, soit l’entité avant-doom la plus intense et la plus noire de ces dernières années. Et quelle fin. Pendant ces quatre années, le bassiste et metteur en son du groupe, James Plotkin, a eu tout le loisir de redessiner à posteriori la carcasse anguleuse de ces quatre pièces monstrueuses improvisées lors des sessions de Capture & Release. Embaumée avec soin et enveloppée dans une couche d’effets en tous genres légèrement plus marqués que de coutume (delays, echos, reverbs, guitare et basse doublées à l’octave inférieure…), la masse oppressante des cordes bourdonne et ronfle dans un dernier souffle de vie, pendant que la batterie de Tim Wyskida flue et reflue (Elvin Jones, sort de ce corps !) comme un miasme au fond de la gorge, invoquant sans cesse le et les silence(s), un ressort dramatique presque infaillible dont peu de groupes ont l’intelligence d’user ou usent avec intelligence. Et alors que le lent engrenage de la rigor mortis se met en branle, perçant le brouillard de sa voix la plus glaçante et méphistophélique, Alan dubin pousse une dernière fois son effroyable chant du cygne…
… puis il ressuscite le troisième jour, et il monte un groupe, et il siège à la droite de Jamie Sykes (batterie, ex-Burning Witch, Atavist) et de Carther Thornton (basse/field recordings, Enos Slaughter) et il siège à la gauche des deux sound-designers Jun Mizumachi (ex-Ike Yard, une petite légende de la musique industrielle des 80’s) et Brian Beatrice, et ensemble ils se manifestent sous le nom de Gnaw, et This Face est leur premier commandement. Un raz-de-marée d’abstraction, un magma de sons concassés toujours en mouvement, une mixture orageuse de fréquences psychotoniques persistantes, de textures saturées et de field recordings grippés. Et c’est Sykes qui impulse la cadence, choisissant, au gré des morceaux, d’être tantôt percutant et rythmique, tantôt flottant et a-rythmique, donnant à This Face l’allure d’une grosse mécanique industrielle avançant lourdement contre les vents électroniques contraires. Au centre de la mécanique, Dubin le coyote ronge son frein, Dubin déchire la surface de son organe strident, Dubin murmure, Dubin chuchote, Dubin râle et (on n’ose y penser) Dubin chante (« Watcher »).
On s’en doutait, on le pressentait mais maintenant on peut le dire : ce premier album souffre un peu de la comparaison avec Khanate et, double concordance (de temps et de voix) oblige, cette comparaison était quasiment inévitable. Jour après jour, les deux disques se passaient le relais sur la platine : Khanate puis Gnaw, Khanate versus Gnaw, Dubin contre Dubin, noir sur noir… Sauf que plus la rigueur jusqu’au-boutiste conjuguée à l’implacable cohérence du premier sautait à la face, plus le second donnait l’impression d’avancer en roue libre ; plus le premier sujet apparaissait nettement à la mise au point et plus, incontestablement, le second devenait artistiquement flou.
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #9 (mar/avr 2009)
couv NOISE MAG#9

Interview – Alan Dubin (Khanate/Gnaw) : A Long Way To The Top

14 Juil
Gnaw

En 2005, un volcan s’éteignait. Le funeste Capture & Release venait à peine d’être mis sur les rails que le super-groupe Khanate (Stephen O’Malley, James Plotkin, Tom Wyskida et Alan Dubin) annonçait déjà sa dislocation en même temps que la préparation d’un ultime album posthume. Au même moment, Alan Dubin, la voix détraquée de Khanate (et avant ça de Old Lady Driver avec James Plotkin) fomentait un nouveau coup crapuleux sous le nom de code Gnaw (prononcer /‘no/) avec quatre de ses vieilles connaissances : Jamie Sykes (ex-Burning Witch, Thorr’s Hammer et Atavist), Carter Thorton (Enos Sluaghter, Pigeons), Jun Mizumachi (ex-Ike Yard) et le sound designer Emmy-Awardé Brian Beatrice. Et soudain, après quatre années passées à écouter voler les mouches, voilà que sortent simultanément Clean Hands Go Foul de Khanate et This Face de Gnaw. Le premier signe définitivement (et magistralement) l’arrêt de mort de l’abomination avant-doom, le second est l’acte de naissance discographique de la hideur post-industrielle. Un scénario digne d’un bon Slasher : (scène finale) tu croyais vraiment t’être débarrassé du MAL, Kevin ?
Dubin inside…

Quand, comment et pourquoi le projet Gnaw a-t-il commencé ?
L’idée m’est venue en 2006. C’était le moment où Khanate était en berne. On ne faisait plus rien si ce n’est attendre que Clean Hands Go Foul soit enfin mixé, ce qui a finalement pris plusieurs années. La plupart des membres de Gnaw sont des amis de longue date et ça faisait déjà un petit moment qu’on envisageait de faire de la musique ensemble. J’ai donc parlé à Jamie, Carter et Jun de l’idée de tenter une nouvelle expérience musicale basée sur des sons et des textures étranges. Ils étaient tous très motivés. Ces mecs ont des parcours musicaux très différents et comme ils ne se connaissaient pas, j’ai pensé que les réunir pourrait donner quelque-chose d’assez dingue et improbable. Au moment du mix, Brian est devenu le cinquième membre du groupe.

Tu disais que vous veniez tous d’horizons musicaux très différents. Quel a été l’apport particulier de chacun d’entre vous ?
Pour Gnaw, l’idée globale était de tenter tout ce qui était possible sans se soucier de savoir si ce qu’on faisait rentrait ou pas dans une catégorie musicale préexistante. On voulait créer, mais créer quoi ? On n’en savait rien et c’était justement ce qui nous amusait.
Jun est sound designer. Il a bossé pour la télé et le cinéma. Ses connaissances dans le domaine des musiques électroniques sont énormes. Il est responsable d’une grande partie des bruits industriels indéterminés et de toutes les strates de sons inquiétants qui émergent de la surface musicale.
Carter est un maître de la création sonore lo-fi. Il arrive à produire un son de guitare incroyablement cru. Il fabrique ses propres instruments électroniques. Il aime aussi enregistrer le mauvais temps. D’ailleurs, sur « Backyard Frontier », tu peux entendre la pluie qui tombe sur sa véranda, et d’autres sonorités humides qu’il a probablement enregistrées plongé jusqu’à la taille dans une substance visqueuse et couvert de sangsues. Carter a aussi arrangé certains morceaux.
Jamie, c’est le percussionniste freak à trois bras, un batteur ultra-malade obsédé par le black metal. Il s’est vraiment surpassé cette fois avec son jeu tribal et ses patterns biscornus.
Comme Jun, Brian est aussi sound designer pour la télé et le cinéma. Il s’est occupé du mix de l’album et a rajouté quelques sons trafiqués. Brian est un excellent guitariste/bassiste. Carter et lui devraient se relayer à ces deux instruments pour la version live de Gnaw, sur laquelle on est en train de bosser.
En ce qui me concerne, j’ai écrit les textes et j’ai enregistré toutes les parties de voix. J’ai fait une paire d’arrangements et j’ai aussi trouvé quelques sons pour l’album. Tout ce que je viens de te citer n’est bien sûr qu’une petite partie du boulot qu’on a dû fournir pour ce disque.

Il y a un concept ou un fil rouge qui sous-tend l’album ?
Non, on n’avait aucune idée ni aucun concept préétablis pour le disque. Au niveau des textes, les images et la thématique sont le plus souvent centrées sur les idées d’auto-apitoiement, du dégoût qu’on peut ressentir à l’égard des autres, de l’envie, de la paranoïa et d’autres trucs en marge comme des types sans maison qui errent dans les ruelles ignorés de tous et qui se repassent indéfiniment le film de leur vie d’avant. L’un de nos morceaux, « Watcher », parle d’un mec qui est gardien d’une tour et qui a été élevé uniquement dans ce but : surveiller un royaume, comme l’ont fait ses ancêtres avant lui, pour se prémunir contre un danger mortel imminent qui pourrait survenir à l’horizon un jour… C’est un thème assez « doom trad » dans l’esprit. On a un morceau qui s’appelle « Shard », qui est la version déconstruite électro dark-wave de « Talking Mirrors », sur une idée de Jun. « Shard » et « Talking Mirrors » évoquent l’idée d’un dialogue intérieur avec son « moi » profond, rassembler tout le courage nécessaire pour se suicider parce que tu estimes que vivre c’est de la connerie et que ton « moi » profond c’est aussi de la connerie. La plupart des morceaux traitent de sujets plutôt lugubres et pour moi, ils sont très visuels dans le sens où ils forcent naturellement l’imagination à vivre ces histoires – en même temps, je suis un mec cheulou, alors il se peut que je parle uniquement en mon nom.

D’ailleurs tu utilises beaucoup le « je » et le « moi » dans tes textes.
La plupart des textes que j’écris sont une exagération extrême de ce que je ressens sur le moment, mais j’aime par-dessus tout me mettre au centre de situations imaginaires et raconter des scénarios de ce point de vue là. Pour moi, les paroles doivent être « visuelles » et c’est ce que j’essaye de faire passer. Feel me eat… Pour en revenir à l’album, les morceaux sont musicalement reliés les uns aux autres par une sorte de rideau sonore industriel qui apparaît au-dessus ou sous la surface. Les morceaux ont tous quelque-chose de bien crade, comme on aime, mais pris dans son ensemble, This Face ne se rallie à aucun genre.

Comment avez-vous construit l’album ?
C’était un processus très différent de tout ce que j’avais pu faire avant. On a eu beaucoup de mal à réunir tout le monde, surtout au début, parce que Jamie vivait à plus de 1500 bornes du reste du groupe. C’est Jun qui a envoyé la balle le premier. Il a commencé à trouver des tonnes et des tonnes de sons étranges qu’il nous a envoyés à Carter et moi. Là-dessus, nous avons rajouté des éléments. Depuis Memphis, Jamie a enregistré des rythmes à la batterie et nous a envoyé les pistes séparées. J’ai mis un peu d’ordre dans tout ça avec l’aide de Carter. Et puis j’ai commencé à écrire des textes et quelques lignes de voix pendant que Carter rajoutait des guitares, des basses, des pianos, des effets, ses field recordings et des sons provenant des instruments bizarres qu’il construit. Jun a rajouté du bruit, des sons percussifs, des synthés. J’en ai rajouté à mon tour, puis Carter, puis Jun, etc. Pour finir, on est arrivé en studio avec ces démos et mon ami Brian a mixé le tout, morceau par morceau, en rajoutant quelques éléments : guitares, basses, piano… Brian s’est vraiment impliqué dans l’enregistrement, pas seulement en mixant l’album, mais parce que c’est lui qui a joué toutes ces parties additionnelles. Il était évident qu’il devait faire partie du groupe.

khanate
khanate

Est-ce que pour This Face, tu as abordé le chant différemment de ce que tu faisais avec Khanate ?
Au moment où je crie ou chante, j’aime bien pouvoir visualiser ce qui, selon moi, se passe dans le morceau et dans le texte. Ça, c’est valable pour les deux groupes. Par contre, j’ai un peu diversifié ma manière de chanter avec Gnaw, mon « style ». Comme j’ai fait moi-même la plupart des prises de voix, j’avais un contrôle plus grand sur la façon de les placer et je savais immédiatement si il manquait quelque-chose, s’il fallait doubler une partie, rajouter un cri… J’ai eu tout le loisir de bidouiller, de faire joujou avec des boucles et des effets. Dans Khanate, Plotkin enregistrait les voix brutes de décoffrage plus tous les extras dont il avait besoin. Ensuite, il assemblait le tout lui-même.

Ça a été facile de séparer et de cloisonner les choses entre les deux projets ?
J’ai fait la part des choses avec Gnaw, dès le début. C’était très excitant, d’une part de jouer avec un nouveau groupe et de nouveaux musiciens, et de l’autre de ne pas savoir du tout vers quoi on allait. Je savais que ça serait féroce et bruyant, mais en revanche, je n’avais aucune idée de la couleur que j’allais donner à mes textes ni de la manière dont Jamie aborderait la batterie sur ce projet, ni des sons étranges que Jun et Carter allaient pondre. J’ai eu le même sentiment d’excitation pour chaque nouvel album de Khanate, mais la différence à ce moment-là, c’est que Gnaw ne faisait que commencer alors que Khanate agonisait.

Aussi bien dans Khanate que dans Gnaw, l’aspect sound-design et post-production est crucial. C’est un des points communs entre les deux projets ?
Pour Clean Hands, Plotkin s’est occupé de tout le mix ainsi que des « enjolivures ». Il a aussi assemblé/arrangé les morceaux à partir de ce qu’on avait enregistré pendant les sessions de Capture & Release. La plupart des voix ont été enregistrées peu de temps après. James les a trafiquées puis les a assemblées à la musique. En ce qui concerne This Face, si Brian a effectivement mixé l’album, on a tous joués un rôle important dans la construction et la direction globale du son, et ce jusqu’aux toutes dernières minutes de l’enregistrement.

Les morceaux de Clean Hands ont été improvisés pendant les sessions C&R. Tu as enregistré tes parties de voix après ces sessions. C’était compliqué (ou bizarre) de bosser là-dessus en sachant que le groupe était mort ?
Effectivement, on m’a envoyé les prises brutes et j’ai écrit et enregistré les parties des voix à posteriori. Sauf qu’à ce moment-là, il n’était pas encore question d’arrêter Khanate. Ça ne m’a donc pas semblé spécialement bizarre. La difficulté résidait plutôt dans le fait qu’il n’y avait aucune pulsation ni aucune structure palpables dans les morceaux – il y a bien des structures, mais elles ne sont pas vraiment taillées pour la voix. J’ai rajouté des refrains répétitifs auxquels je pouvais me raccrocher. Quelques années plus tard, quand James a eu terminé les morceaux, il m’a dit que certaines parties manquaient de voix. J’ai donc dû réenregistrer des voix et des murmures et je les ai renvoyés à James qui a pu finir l’album. Plotkin a fait du bon boulot. Je suis encore bluffé par l’atmosphère morbide du disque.

Après O.L.D, Khanate était ton deuxième groupe avec Plotkin. Tu penses qu’il y en aura un troisième un jour ?
Non. La roue a tourné.

Tu as réussi à conserver une forme d’excitation par rapport à la sortie de Clean Hands ou cet épisode est définitivement derrière toi ? Ce disque, c’est un peu le dernier clou dans le cercueil, non ?
Fuck yeah ! J’aime ce disque et je suis vraiment impatient ! J’ai entendu les versions définitives presque deux ans après les avoir enregistrées, ce qui fait que je vois vraiment Clean Hands comme un album totalement nouveau. C’est une sacrée belle fin, glauque as fuck ! J’espère que les gens le détesteront, ça légitimera les paroles de « Every God Damn Thing ».

À propos de Khanate, O’Malley disait qu’il voyait le groupe un peu comme un « groupe de post-rock, dans la tradition de Shellac ». De mon côté, j’ai toujours considéré Khanate comme une version doom de Public Image Limited période Flowers Of Romance qui dépouillait les formes punk/dub de tout élément superflu, qui les plongeait dans un bouillon de noirceur et d’abstraction jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’essentiel. Voilà, à ton tour, Dubin (sauf si tu penses qu’on dérive dans un mauvais trip érudit-rock. Si c’est le cas, appuies sur le buzzer pour passer la question).
Ha ha ! Je trouve que ces deux comparaisons tiennent la route. Rock ? Oui, quelque-part. Metal ? Oui, c’est clair. Doom, expérimental, punk, mentalement et oralement éprouvant? Oui, oui, oui. Mais pour moi, Khanate est juste cette grande “chose” noire innommable. La plus noire de toutes.
Quelqu’un a un jour comparé ta voix à celle d’un Bon Scott ressuscité d’entre les Morts. Personnellement, je trouve ça très juste.
Je suis le cadavre vivant de Bon Scott !!!!!

ala dubin
alan dubin

Pour finir, tu peux me parler de ton boulot de monteur vidéo ?
Mon père était lui-même monteur donc je m’y suis intéressé très tôt. J’allais souvent le voir sur son lieu de travail. L’endroit était jonché de bandes et rempli de machines monstrueuses. Il me montrait les pubs sur lesquelles il bossait. Je trouvais ça fascinant. Quelques années après le lycée, j’ai décroché un boulot d’assistant. J’ai beaucoup travaillé, je suis devenu monteur et je me suis fait une réputation. Je travaille surtout sur des pubs télé à gros budget. J’ai bossé sur quelques documentaires et sur des émissions de télé. L’année dernière, j’ai aussi terminé une comédie noire, Buzzkill (Ndlr : voir la page myspace de Dubin), qui attend toujours d’être distribuée. J’ai hâte que ça sorte, ce truc est mortel ! J’ai de la chance d’avoir un boulot que j’aime – et un boulot tout court en ce moment…

KHANATE – Clean Hands Go Foul (Hydra Head) // GNAW – This Face (Conspiracy)
http://www.myspace.com/alandubin // http://www.myspace.com/gnaw666

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #9 (mar/avr 2009)
couv NOISE MAG#9

Interview – STEPHEN O’MALLEY / SUNN O))) & BORIS: Le mariage? C’est la robe

1 Mar

SOMA

photo (c) © Eirik Lande

Stephen O’Malley a raison. Quoi qu’il fasse, il est désormais attendu au tournant. De procès de chapelles en procès de chapelles, Sunn O))) poursuit inlassablement sa route, bravant les vents contraires de la dithyrambe et du réquisitoire. Laissant derrière lui le <i>Black One</i> et ses spectres noirâtres, le duo s’associe avec les japonais Boris, compagnons de label, disciples orientaux et psychédéliques de la confrérie du Metal d’avant-garde, de l’improvisation et de l’expérimentation, encapuchonnés pour l’occasion. <i>Altar</i> est le fruit de cette union. Un fruit dont la saveur aurait peut-être été moins généreuse sans la contribution d’une pléthore d’invités : la chanteuse country-goth Jesse Sykes, Kim Thayil de Soundgarden, Joe Preston (Thrones, Melvins, Earth, High On Fire), Steve Moore (Earth), Bill Herzog et Phil Wandescher (Jesse Sykes and The Sweet Hereafter), Tos Nieuwenhuizen (GOD, Beaver), Rex Ritter (Jessamine) et enfin, Dylan Carlson (Earth) sur la bonus track de l’édition limitée. Stephen O’Malley évoque la genèse du disque, le rapport à la critique, la fin de Khanate et ses différents projets en cours.

Quand vous êtes entrés en studio, aviez-vous une idée plus ou moins précise de ce que vous alliez enregistrer ?
Absolument pas. Tu sais c’était marrant, on buvait un verre quelques jours avant l’enregistrement, et j’ai demandé à Atsuo (Ndlr : batteur de Boris) « – Alors, vous avez des idées, de la matière pour les sessions ? – Non, et toi ? – Non. » (rires). En fait, seul Greg avait vaguement préparé un ou deux riffs. Mais à vrai dire, ça n’était vraiment pas un problème pour nous. On savait qu’au moment de l’enregistrement, on se retrouverait instantanément sur la même longueur d’onde. Et surtout, on voulait que l’improvisation soit au cœur du processus de création.

Comment l’idée d’une collaboration a-t-elle germée ?
Nous avons partagé l’affiche avec Boris plusieurs fois à Londres, et à chaque fois, l’idée de faire un disque ensemble revenait sur le tapis. Finalement, on a fait quelques concerts en Europe pendant lesquels Atsuo nous a rejoint sur scène. Ça commencé comme ça. Que ce soit Boris ou Sunn, nous aimons multiplier les projets et les collaborations.

Avez vous eu le sentiment d’une réelle alchimie pendant l’enregistrement ?
Tout à fait. L’enregistrement n’a duré que sept jours et déjà, il s’est passé beaucoup de choses du point de vue de la création et de la compréhension. D’ailleurs, j’aurais beaucoup aimé avoir la possibilité de prolonger cette semaine d’enregistrement. Je pense qu’il en serait ressorti encore beaucoup de choses. J’ai le sentiment que cette réunion a été avant tout la rencontre entre nos différentes personnalités, bien plus que la rencontre entre deux groupes.

Comment avez-vous procédé avec les différents invites de l’album? Est-ce que vous avez dû les avez diriger ou bien ont-ils également improvisé leurs parties respectives ?
Les deux. Ça dépendait vraiment des personnes. Jesse Sykes a posé sa ligne de voix sur une carcasse instrumentale quasi-définitive. Avec elle, on a plutôt discuté du contenu des paroles. Sa voix est comme un serpent et sa présence se suffit à elle même. Nous n’avons pas éprouvé le besoin de la diriger plus que ça. Quant à Joe Preston, on voulait vraiment qu’il utilise un vocoder sur «Akuma No Kuma».

Justement, je trouve que l’utilisation du vocoder donne à ce morceau des airs lointains de Kraftwerk un peu malade, ou d’Harmonia. Est-ce que c’est un fantasme, une projection de mon esprit, ou ces influences te parlent-elles?
Bien sûr, elles me parlent, mais je ne suis pas certain qu’elles parlent à tout le monde ! (rires). Ce morceau en particulier est peut-être plus cinématographique que Krautrock. L’influence du Krautrock est sans doute un peu plus manifeste sur «Fried Eagle Mind». On y retrouve cette saveur, cette vibration… Si l’album avait été enregistré en 1975, oui, on aurait probablement fait du Krautrock. Mais à l’époque, ils étaient bien plus perchés que nous.

Sur Altar, peut-être plus encore que sur vos album précédents, il y a des connexions évidentes entre tous les musiciens qui y participent, que ce soit du point de vue de leur passé musical (Ndlr : Joe Preson a quitté Earth et Dylan Carlson pour rejoindre les Melvins au début des 90’s), ou de celui de l’influence (Ndlr : les Melvins et Earth sont deux des influences revendiquées de Sunn et Boris). C’est quand même assez surprenant d’avoir pu réunir Preston et Carlson sur le même disque quand on connaît les relations qu’ils entretiennent…
Joe et Dylan sont tous les deux présents sur le disque, mais ils ne se sont pas croisé en studio. Il n’en était pas question. Personne ne voulait arriver à une situation tendue. Cependant, la rencontre entre Joe et Boris s’est fait de manière très naturelle. En studio, les relations entre les gens étaient réellement amicales, à tel point que l’atmosphère qui y régnait était presque familiale. Nous n’avons rien prémédité. Les choses sont tombées au bon moment. Par exemple, on a eu de la chance que Joe soit à Seattle à ce moment là. Les choses se sont toujours déroulée naturellement pour les enregistrements de Sunn. Et de toute façon, je pense que tous les gens qui ont participé à Altar auraient été impliqués dans des projets communs à un moment ou à un autre.

Je me souviens d’ailleurs qu’il était question que Bubba Dupree de Void participe à l’enregistrement, or il n’est pas crédité sur l’album…
En fait, il est effectivement venu en studio. Il était question qu’il fasse un solo de guitare sur «Blood Swamp» mais… (rires), le résultat était tellement «over the top» qu’on a décidé de ne pas l’utiliser. C’était une prise très longue, vraiment cool. Peut-être qu’on en fera quelque chose un jour.

«Les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme « The Sinking Belle ». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.»

sunn o))) & boris

Depuis la sortie de l’album, il y a eu beaucoup de critiques du type : « Altar est la meilleure chose jamais réalisée par chacun des deux groupes“. Qu’en penses-tu ?
Ça n’est pas ce que j’ai lu de plus négatif. Les critiques de l’album ont été assez brutales de manière générale. D’un côté, c’est assez surprenant, mais de l’autre je dirais que c’est un retour à l’ordre normal des choses. Nous avons eu tellement de critiques positives l’années dernière avec la sortie du Black One et notre tournée. On ne s’attendait vraiment pas à ça. Avec Altar, les critiques se sont beaucoup durcies. Ca me rappelle la sortie de nos premiers albums avec des choses du genre: «ØØ Void est chiant à mourir». Je pense que ça s’explique en partie par le fait que nous sommes plus exposés aujourd’hui et par conséquent, les gens attendent beaucoup plus de Sunn et de Boris qu’il y a un an ou deux. Ce qui est certain, c’est que notre changement de direction avec Altar n’a été en aucun cas prémédité. Et je pourrais dire la même chose de tous nos disques. On ne se dit pas «on va essayer de sonner comme ci ou comme ça». La musique n’est que le résultat de ce que nous sommes et de l’alchimie entre les deux groupes. Et bien sûr, on n’aurait probablement jamais abouti à ça séparément et nous en sommes très heureux. Nous avons fait ce disque de manière extrêmement sincère. À partir de là, c’est d’autant plus intéressant de voir que les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme «The Sinking Belle». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.

D’un autre côté, ça doit aussi vous amuser de lire qu’Altar est un album Pop…
Oui, c’est marrant. Bien sûr, je ne dis pas qu’on a pas le droit de faire des critiques négatives. Seulement, je les trouve parfois déplacées. Je me dis «merde, tu es qui pour dire des trucs pareils?». J’ai remarqué qu’elles viennent souvent de types qui n’ont jamais assisté à un seul de nos concerts et qui ne connaissent même pas le concept. Je lis ces critiques, et même s’il est clair qu’elles n’ont aucune espèce d’influence sur ce que je fais, c’est intéressant de voir comment elles évoluent et aussi d’où elles viennent.

Tu as l’impression que les gens ont du mal à comprendre et à accepter vos différent changements de direction ?
À la limite je m’en fous. La seul chose qui compte, c’est ce que Greg et moi faisons. J’en n’ai rien à foutre si des gamins en Allemagne ne sont pas contents. Mais tu as probablement raison.

Dans une interview pour Rock’A’Rolla Magazine, Atsuo disait qu’Altar était sans doute «la dernière carte à abattre dans le jeu du Drone». Est-ce que ça signifie que vous pensez malgré tout à passer à autre chose ?
Je ne sais pas. J’ai déjà l’impression d’avoir fait beaucoup de choses très différentes. Je ne me suis jamais cantonné à un genre en particulier. J’ai fait ce que je devais faire. C’est ma vie, ma créativité, et mon point de vue. Je n’ai aucun sentiment conservateur par rapport à ce que j’ai fait. Je ne regarde pas en arrière.

Mais ne penses-tu pas que de toute façon, avoir érigé le Drone en un «genre» à part entière était en soi un malentendu ? Ce que je veux dire par là, c’est que le principe du Drone contient déjà ses propres limites et qu’on ne peut pas en parler comme on parle du Rock.
Le premier problème, c’est que « drone » est un verbe, pas un nom (Ndlr : «bourdonner» en anglais, ou bien «bourdon» soit le terme usuel utilisé dans la terminologie musicale française).

Ici, c’est un nom.
Vraiment ? Toujours est-il que ce mot devrait être utilisé en tant que verbe. C’est devenu un genre par accident. Le second problème, c’est que toute chose devient limitée quant on l’enferme dans telle ou telle catégorie.

Après l’expérience Sunn et tes différents projets qui sont tous plus ou moins basés sur l’improvisation et l’exploration du son, penses-tu pouvoir retourner un jour à une manière plus traditionnelle de composer et envisager la musique ?
C’est à dire ? Tu penses à un groupe de Rock ?

Par exemple.
Oui, j’aimerais beaucoup mais je ne sais pas si je pourrais le faire. C’est un rêve éveillé. J’adorerais pouvoir faire uniquement des disques comme ceux que j’ai fait avec Burning Witch ! (rires). Mais c’est très difficile de trouver des gens prêts à se lancer là-dedans. Bien qu’on ait réussi à le faire avec Khanate, en quelque sorte.

Parlons donc de Khanate. Plotkin a invoqué le «manque d’engagement de Dubin» pour justifier le split du groupe…
C’est un peu le sida de tous les groupes. Parler de «manque d’engagement», ça n’est jamais qu’une manière de voir les choses, qui pour moi manque de réalisme. De la même manière, on pourrait aussi bien parler de manque d’aptitude à diriger un groupe vers ses propres attentes. Quoi qu’il en soit, je crois que le temps était venu. C’est dommage, mais je sentais moi-même que le groupe arrivait au bout de quelque chose. On a tous notre propre manière de légitimer nos choix, n’est-ce pas ? C’est intéressant de voir comment chacun utilise le langage à ses propres fins. Par exemple, James a dit avoir «quitté» Khanate, et de son côté, Tim Wiskida est également parti à cause de ce soit-disant manque d’engagement. Vu de l’intérieur, c’est assez paradoxal. Tu parles de quitter un groupe alors que finalement, tu abandonnes un navire en train de couler. C’est le sentiment que j’ai eu. Quand c’est arrivé, j’ai ressenti un mélange de libération et de déception. J’ai été impliqué dans ce projet pendant des années, c’est difficile de se dire que c’est fini, et en même temps, c’est un soulagement.

Ce qui est curieux, c’est qu’à l’époque du split de Old Lady Drivers, Plotkin avait dit exactement la même chose à propos de Dubin.
Tu sais, James a tendance à penser que ses objectifs personnels sont non seulement ce qu’il y a de plus important, mais que tout le monde devrait avoir les mêmes. Tu peux avoir des buts en commun et avoir aussi d’autres projets en tête sans pour autant être dans le compromis. Il fait partie de ces personnalités qui pensent être le centre de l’univers, qui donnent autant d’importance à leur travail qu’à leur ego. Personnellement, je pallie justement à ça en multipliant les expériences. Et alors? Les choses ne doivent pas être uniformes. Pourquoi se limiter? Au contraire, dans une collaboration, tu ne peux pas demander au gens de tout arrêter. On n’est pas des putains de dictateurs. Malgré tout, je suis très heureux de ce qu’on a fait. Je pense que c’est une des meilleures choses sur lesquelles j’ai jamais travaillé, un des groupes les plus originaux que j’ai jamais eu.

Vous avez tout de même un album à venir. Est-ce qu’il a été conçu à partir des sessions de Capture & Release?
Non. Nous avons enregistré ce disque très peu de temps après les sessions de Capture & Release. Ce nouvel album a été entièrement improvisé. Capture & Release est le seul album qu’on a arrangé intégralement avant d’enregistrer. Sur les deux premiers albums, il y avait bien quelques pistes pour lesquelles nous avions procédé de cette façon, mais nous ne l’avions jamais fait sur toute la longueur d’un disque.

Et pour ce nouvel album, Plotkin a-t-il travaillé sur les arrangements à posteriori?
Non, c’est vraiment de l’improvisation du début à la fin, sauf pour les voix qui ont été enregistrées après. Plotkin a surtout travaillé sur le mix, les voix et la spatialisation du son.

Revenons à Sunn, Greg Anderson avait parlé d’une possible collaboration avec Pan Sonic. C’est toujours d’actualité?
J’espère, oui. Ca fait longtemps qu’on en parle mais malheureusement nous n’avons jamais trouvé le temps d’aller plus loin. Ça a failli se faire en septembre dernier, mais finalement personne n’avait vraiment la tête à ça.

J’ai vu que vous alliez prochainement sortir un LP du nom d’Oracle?
Oui, on l’a presque terminé. Ca sera un LP deux titres, avec la participation d’Attila Csihar, Atsuo Mizuno, Joe Preston, Greg et moi. Il y aura une première piste qui sera très… «guitare», et une autre piste qui sera «très pas guitare» (rires).

«Très pas guitare» …c’est à dire ?
Cette piste sera surtout basée sur des sons provenant directement des amplis. Le LP a été originellement composé pour une performance artistique en collaboration avec Banks Violette qui s’est tenue à Londres l’année dernière. À la base, le LP était sensé sortir en tant que programme pour cet évènement, mais nous avons eu des problèmes de timing. Finalement, on a décidé d’en faire un album, avec un gros travail sur l’artwork, dont je m’occuperai avec Banks Violette. Les textes d’Attila sont tous extraits de manuscrits hongrois du XIIIème siècle. Ça va être un objet assez lourd !

Tu viens également à Brest dans quelques mois pour les représentations de Kindertotenlieder
Oui, c’est une pièce de théâtre par Denis Cooper et Gisèle Vienne. On commence les répétitions en décembre. La première aura lieu à Brest fin février, puis on fera quatre représentations là-bas. Je travaille sur la partie musicale avec Peter Rehberg (Ndlr : A.K.A PITA. O’Malley et Rehberg ont sorti cette année un album sous le nom de KTL sur le label autrichien Mego), qu’on jouera en direct pendant chaque représentation. C’est une expérience intéressante, je n’avais encore jamais travaillé avec une compagnie de théâtre.

www.southernlord.com
www.ideologic.org
www.inoxia-rec.com/boris
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

KHANATE – Capture & Release

11 Juil

KHANATE - Capture & Release (Hydra Head 2005)
(Hydra Head, 2005)
Dead metal / Sonic sludge

Le temps et le recul seront sans doute nécessaires pour mesurer l’impact de cette bombe souterraine lâchée en plein été par quatre fous touchés par la grâce. Ce qui est certain, c’est que l’on a affaire à l’un des disques les plus aboutis, noirs et définitifs de tous les temps, au même titre que le Flowers Of Romance de Public Image.
Comme Lydon et Levene avaient réduit le punk en bouillie après l’avoir dégraissé jusqu’à l’os pour n’en conserver que la substantifique moelle, puis l’avaient transformé en une mixtion glaciale et inédite de démence, les deux premiers albums de Khanate avaient repoussé loin aux extrêmités les frontières du post-doom et du sludge, territoires que l’on pensait déjà être des zones de non-droit, où rien de pire ne pouvait arriver que ce qui existait déjà. Avec Capture & Release, James Plotkin (OLD, Scorn, Atomsmasher), Alan Dubin (OLD), Stephen O’Malley (Sunn O))), Burning Witch), et Tim Wyskida (Manbyrd, Blind Idiot God), au sommet de leur art funèbre, règnent désormais en maîtres absolus de ces terres décharnées. En reprenant à leur sinistre compte les bases du sludge de la Nouvelle Orléans (ce métal rampant de pestiférés issu des profondeurs du bayou tel que le pratiquaient Eyehategod ou Buzzoven, remarquable pour son ultra-lenteur, ses atmosphères sales et poisseuses, et ses soliloques vocaux d’écorchés vifs), les rois maudits de Khanate réussissent l’impensable: la radicalisation par l’expérimentation d’un genre déjà extrême et corrompu, au sens Shakespearien du terme. Et puisqu’on évoque la tragédie, évoquons en les ressorts : les longs apartés d’un Dubin magistral, possédé et théâtral, tour à tour chuchotés puis hurlés à la mort, le roulement feutré des toms ponctué par une explosion de cymbales, la lourdeur et l’étirement maximum des guitares et du temps, le ronflement funeste d’une basse parfois réduite à un quasi-silence subsonique, la dynamique de l’ensemble d’un extrême à l’autre, la tension permanente, les grincements, le dépouillement, le sentiment d’absurde et de fatalité qui émane de ce magma fumant ; tout ici concourt à l’immensément tragique. Capture & Release possède un pouvoir délétère d’une intensité rare et renferme le génie pervers de ces albums jusqu’au-boutistes dans lesquels les silences prennent autant de place que les sons, où les murmures se font aussi déchirants que les cris, où la lenteur, loin de donner le répit, devient l’ultime supplice.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)
couv VERSUS MAG #4

%d blogueurs aiment cette page :