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JOSEPH GHOSN – La Monte Young : une biographie suivie d’une discographie sélective sur le minimalisme.

28 Mai


(Le Mot et le reste, 2010)
Un livre en français, simple, sobre, intelligible et parfaitement digeste sur le pape du minimalisme radical, il fallait le faire. Joseph Ghosn a travaillé plus de huit ans en tant que rédacteur et journaliste aux Inrockuptibles, et ceux qui sont un tant soit peu familiers avec sa plume, qui connaissent ses inclinations musicales ou qui l’ont aperçu errant entre les rayonnages des marchands de culture de la capitale ne s’étonneront guère qu’à travers ce portrait de La Monte Young, Ghosn se soit attaché à transmettre sa passion pour ce compositeur américain non-conformiste parmi les plus mythiques, les plus influents et paradoxalement les plus insaisissables de ces dernières décennies.
C’est donc par le prisme de la « petite » histoire – celle du parcours initiatique de l’auteur, fan de musique, d’abord intrigué par un nom sur la pochette d’un album de Spacemen 3 et qui croisera souvent, par la suite, l’univers de La Monte Young, sa musique et ses disques (des objets extrêmement précieux, rares, inaccessibles) mais sans jamais croiser l’homme – que Ghosn nous raconte l’histoire, plus large, du minimalisme américain avec son lot de protagonistes, de figures incontournables et d’héritiers directs ou indirects : Marian Zazeela (sa compagne), Terry Riley, Tony Conrad, Pandit Pran Nath, John Cale, Angus MacLise et le Velvet Underground, Yoko Ono, Terry Jennings et le mouvement Fluxus, Rhys Chatam, Phil Niblock, Charlemagne Palestine…
Le récit est court, concis et ne s’embarrasse guère de considérations sur la portée philosophique et esthétique de l’œuvre expérimentale de La Monte Young. Il livre plutôt l’expérience sensuelle de l’auteur-profane au contact d’une musique « à vivre » sans compromis, parfois âpre et agressive, parfois hypnotique et psychotrope mais toujours infiniment physique.
Cette biographie est d’ailleurs agrémentée d’une première discographie sélective de Young, qu’on aurait pu dire aussi « subjective » et qui, outre les rares objets plus ou moins officiels, comporte un détour obligatoire par la case non-officielle, bootlegs et autres pirates.
La deuxième discographie « sélective sur le minimalisme » met en lumière, sans exhaustivité mais avec beaucoup de pertinence, l’étendue du legs de Young sur plusieurs générations de musiciens et expérimentateurs de tous bords : disciples et minimalistes de la première vague, compositeurs, DJs, électroniciens, droneux, répétitifs et groupes de rock d’hier et d’aujourd’hui, des plus fameux (Steve Reich , Philippe Glass, Sunn O))), Lou Reed pour son Metal Machine Music, Tangerine Dream) aux plus méconnus (Henry Flynt, John Gibson ou Franco Battiato) en passant par les un peu moins obscurs (Jim O’Rourke, Nurse With Wound, Earth, Oren Ambarchi, Pauline Oliveros, Eliane Radigue). Les dépositaires sont nombreux et on n’y a vu qu’un seul grand absent, Rioji Ikeda, le maître japonais des fréquences post-techno ultra-minimales.
A l’heure où les formations de drone n’ont jamais été aussi nombreuses et bien portantes, il bon de rappeler qu’elles ne sont pas nées de la cuisse de Jupiter.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #15 (avril/mai 2010)
couv NOISE MAG#15

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BLIND-TEST- FAUST : So Far, So Good

1 Mar

FAUST (par F.Massacre)

Plus de 30 ans après ses débuts – 30 ans d’expérimentation, de déformation, reformations et de mutations -, le groupe le plus barjot et libre de la scène Krautrock allemande poursuit inlassablement sa quête païenne et inachevée à grand renfort d’explorations soniques, de bétonneuses musicales, et de machines cracheuses de copeaux à l’odeur de chaussette. Des membres originaux, il ne reste que Jean-Hervé Péron et Zappi Diermaier pour maintenir le Feu Sacré, secondés à la scène par Amaury Cambuzat d’Ulan Bator.
Petit quizz matinal trilingue à l’hôtel Cosmos (si, si, c’est vrai), au lendemain d’un concert parisien aux allures de rituel du Marteau dans un Larzac post-nucléaire.

ZAPPA Jazz From Hell

FRANK ZAPPA «G Spot Tornado» (extrait de Jazz From Hell, 1986)
Jean-Hervé Péron : J’ai le sentiment que je connais, mais je n’arrive pas à mettre un nom dessus. Ça n’est ni Kraftwerk, ni Tangerine Dream, ça serait beaucoup plus chargé que ça…
C’est un Américain.
J.H.P : Je ne sais pas.
Zappa. Un morceau de 1986.
J.H.P : Ha oui ? Nom de Dieu, tu m’en bouches un coin !
Zappi Diermaier : C’est la vitesse normale ?
Oui ! Dans le livre d’Andy Wilson Faust – Stretch Out Of Time 1970-75 qui vient de paraître, il y a, je crois, un chapitre entier sur l’influence de Zappa sur Faust…
J.H.P : Oui. Je pense que dans ce livre, que je n’ai pas encore lu mais dont je connais très bien l’auteur – c’est un copain -, il s’agit plutôt d’une analyse sur Zappa qui comporte quelques remarques sur l’influence qu’il a eue sur de nombreux musiciens, dont Faust. Andy Wilson n’est pas un fan de Faust dans le sens de «fanatique», mais plutôt un amateur éclairé qui ne reste pas bloqué exclusivement sur notre musique.

Et Zappa, c’est un musicien que vous écoutiez beaucoup à l’époque de la formation de Faust ?
Z.D : Je l’ai écouté à partir de 1968, et ce qui m’a le plus frappé, c’est la diversité de sa musique. C’est de là que vient mon surnom. À l’origine, on m’appelait Zappa. J’avais l’habitude d’aller au Grünspan, un Beat-Club de Hambourg où les Beatles ont fait leurs premiers concerts. J’arrivais avec ma collection de vinyles de Zappa et je demandais au disc-jockey qu’il les passe. Il a commencé à m’appeler Zappa. Puis ça s’est transformé en Zappi.
J.H.P : Zappa a eu une grande influence sur nous. Sur Zappi, c’est certain, mais aussi sur Rudolf Sosna, aujourd’hui décédé, qui était l’élément génial de Faust. Il était très impressionné par Franck Zappa.

Et Beefheart ?
J.H.P : Ha ! Captain Beefheart me plaisait encore plus. Il était nettement plus sale.

ART BEARS - Hopes & Fears

ART BEARS «Collapse» (extrait de Hopes & Fears, 1978)
J.H.P (reconnaissant immédiatement la voix féminine) : C’est Dagmar Krause

Bravo. C’est un morceau d’Art Bears.
J.H.P : Oui, j’ai reconnu la voix tout de suite. Cette voix… c’est comme si elle me montrait sa carte d’identité. Attends… (il tend l’oreille) Je vais te dire pour la batterie… mais il faudrait que le rythme change un peu… C’est Chris Cutler, n’est-ce pas ? (Ndlr : Chris Cutler a fondé Henry Cow, était batteur dans Art Bears aux côtés de Fred Frith, et fut également l’un des chefs de file du mouvement Rock In Opposition)

Oui. Je crois que vous avez des liens étroits avec lui ?
J.H.P : Chris Cutler a réédité trois de nos albums sur son label Recommended Records à la fin des années 70. Il nous a surtout permis de réactiver la machine Faust à un moment où on avait complètement disparu de la circulation à la fin des années 80, en sortant Munich. Et puis, il est aussi venu jouer à mon Festival d’Avant-Garde, à Schiphorst en Allemagne. Malheureusement, nos relations se sont un peu dégradées. Zappi a des petits problèmes de communication avec lui. Il faut dire que Chris Cutler est bien plus un artiste qu’un businessman, et le fait d’être sur son label a parfois été problématique.

Est-ce que vous vous reconnaissiez dans la grande liberté artistique de toute la constellation de musiciens apparentés au mouvement Rock In Opposition (Ndlr : Univers Zero, Fred Frith, Etron Fou Leloublan, Albert Marcoeur, Chris Culter…) ?
J.H.P : Dans un sens oui, la liberté a toujours été un élément primordial dans la musique de Faust.

Paradoxalement, on a beaucoup parlé de Faust comme d’un groupe «monté de toutes pièces» par le producteur Uwe Nettlbeck et Polydor au début des années 70. Est-ce que c’est vrai ?
J.H.P : Cette idée est complètement fausse ! Nous n’étions pas et nous n’avons jamais été une sorte de Boys Band, et je voudrais que cela soit bien clair ! Nous faisions tous de la musique avant Faust. Faust est né de la réunion de deux groupes : le mien, avec Rudolf Sosna et Gunther Wüsthoff, qui n’avait pas vraiment de nom, mais que j’appelais Nukleus, le «noyau», et Campylognatus Citelli, c’est à dire le groupe de Zappi, avec Hans Joachim Irmler et Arnulf Meifert. On s’est rencontré chez Zappi, et c’est là que nous avons décidé de fusionner les deux groupes. La vérité, c’est qu’Uwe Nettlbeck et Polydor nous ont permis d’aller plus loin et d’expérimenter en nous donnant les moyens d’investir le studio à Wumme. Les gens sont très influencés et impressionnés par ce que disent les médias. Aujourd’hui, on recherche la star, on prend des gens comme ça, on les met à la télé, alors qu’à notre époque – ça fait vieux schnock de dire «à notre époque» – ça ne marchait absolument pas comme ça.

THIS HEAT - st

THIS HEAT «24-Track Loop» (extrait de This Heat, 1978)
Encore une histoire de batteur…
J.H.P : Ça n’est pas un morceau récent de Robert Wyatt ?

Non, c’est un groupe anglais qui n’existe plus aujourd’hui, mais dont le batteur fait encore des concerts en solo.
J.H.P : This Heat !
Z.D : Charles Hayward ! (Ndlr : le batteur de This Heat). J’aime tout ce qu’il a fait.

C’est une vieille histoire entre vous ?
Z.D : Je ne le connais personnellement que depuis le dernier festival d’Avant-Garde de Schiphorst. J’éprouve une grande sympathie pour lui et j’aime plus particulièrement quand il joue en solo. Il vient d’intégrer un nouveau groupe et ça me plaît un peu moins.
J.H.P : J’ai fait venir Charles Haywards deux fois à Schiphorst, et il a été l’un des personnages les plus marquants de tout le festival. Quand il a quitté les lieux le matin – tout le monde était dehors autour du feu pour le petit-déjeuner – il a eu le droit à une véritable standing ovation complètement spontanée, tant sa prestation musicale avait été magique.

Zappi, tu as donc déjà joué avec lui ?
Z.D : Oui. Nous étions 5 ou 6 batteurs. Charles jouait un rythme binaire à 4 temps, et je jouais un rythme composé à 5 temps. Toutes les 20 pulsations, nous nous rejoignions. C’était incroyable.
J.H.P : C’était très impressionnant ! Zappi et Charles Hayward construisaient la base géométrique du rythme, tandis que les autres – le percussionniste américain Z’ev, Franck Lantignac, ancien batteur d’Ulan Bator et Sawada du groupe psychédélique japonais Marble Sheep – venaient se greffer sur cette base et faisaient monter la mayonnaise.

BRAIN DONOR - Drain'd Boner

BRAIN DONOR «Where Do We Take U?» (extrait de Drain’d Boner, 2006)
J.H.P : J’aime bien ! Mais je ne connais pas.
Z.D : C’est un truc des sixties ou des seventies ?

Non. C’est très récent. C’est le nouvel album de Brain Donor, l’un des groupes de Julian Cope. Vous avez lu son bouquin, Krautrocksampler ?
Z.D : Non.
J.H.P : Moi non plus. J’en ai entendu parler évidemment. Ce qui est clair, c’est que si le phénomène Krautrock est bien né en Allemagne, il a été lancé et conceptualisé par les médias anglo-saxons, et surtout par Julian Cope.

Est-ce que vous aviez conscience d’appartenir à un mouvement commun à l’époque ou est-ce au contraire un phénomène qui n’a pu être souligné qu’a posteriori par les médias ?
J.H.P : Bien sûr, c’est une construction a posteriori. À l’époque, nous étions dispersés. Il y avait l’école Berlinoise, l’école de Cologne, les musiciens du Sud de l’Allemagne, et il y avait Faust. Je nous mets à part volontairement, parce que nous étions vraiment coupés du monde. À Berlin par exemple, ils se réunissaient au Zodiac, un club fondé par Conrad Schnitzler, ils communiquaient, passaient de groupe en groupe. À Munich, c’était la même chose avec la constellation autour d’Amon Düül. Nous, nous étions à Wumme, complètement coupés de tout, et nous n’avions pas le sentiment de faire partie d’un mouvement. Nous étions en plein dedans, une particule de ce mouvement, un arbre dans la forêt. Seuls les gens de l’extérieur avaient le recul nécessaire pour comprendre ce qui se passait.
Z.D : Nous étions souvent seuls, et nous n’avions pas spécialement envie de rentrer en contact avec les autres musiciens. On ne voulait faire partie de rien.
J.H.P : Notre style, c’était de ne pas en avoir. Aujourd’hui, nous payons un peu le prix de cet isolement. Nous ne sommes pas populaires. Faust est apprécié seulement d’une minorité de gens.

TONY CONRAD Inside

Tony Conrad, John Cale, Angus McLise, La Monte Young et Marian Zazeela «Volume 1 : Day Of Niagara» (extrait de Inside The Dream Syndicate, 1965)
J.H.P : Est-ce que c’est du violon que j’entends ?

Oui.
J.H.P : C’est Tony Conrad.

Exact.
J.H.P (en riant, apparemment, le sujet s’annonce vaste) : Zappi, c’est Tony Conrad !
Z.D : C’est Uwe Nettlbeck qui nous avait mis en contact en 1972. Je crois qu’il était en tournée.
J.H.P : Il présentait un film à Berlin.
Z.D : Il est passé dans notre studio à Wumme, nous a dit qu’il faisait de la musique expérimentale, et nous a demandé de jouer avec lui. Il voulait que je joue ce rythme répétitif par dessus un drone de cordes. (Ndlr : le résultat de cette collaboration entre Tony Conrad et Faust est Outside The Dream Syndicate, sorti originellement en 1972 sur Caroline/Virgin)

Oui, le fameux Faust-beat. Ta Ta Ta Ta…
Z.D : À ce moment-là, je ne comprenais pas vraiment où il voulait en venir. On jouait ces rythmes ultra-répétitifs, il jouait une seule note tenue au violon, et ça a duré 6 jours ! Au bout de deux jours d’enregistrement, il nous dit «oh, j’ai fait une fausse note au violon, on va devoir tout recommencer» (rire général). Le septième jour, on n’en pouvait plus !

Donc vous ne le connaissiez pas avant d’enregistrer Outside The Dream Syndicate ?
J.H.P : Non. Cependant, la rencontre avec Conrad a eu un impact très fort sur moi. Pas immédiatement ceci dit. C’était comme une bombe à retardement. Plusieurs années après cette collaboration, j’ai vraiment ressenti le message de sa musique, physiquement et intellectuellement, et j’ai compris combien sa démarche musicale était juste. Tu sais qu’il a eu une grande influence sur le Velvet Underground ?

Avec John Cale, oui. Je me demandais d’ailleurs si ce fameux Faust-beat ne venait pas du morceau «Heroin» du Velvet…
Z.D : En fait, si influence il y a, elle viendrait plutôt des musiques militaires. Mon père était Tambour, et je lui portais ses partitions pendant les défilés.

Vous avez rejoué plusieurs fois avec Tony Conrad par la suite.
J.H.P : Oui, ces rencontres ont été organisées par Jeff Hunt du label Table Of The Elements, dont Tony Conrad est, en quelque sorte, le cheval de trait. Il nous a fait venir aux États-Unis en 1994, et c’est là qu’on a revu Conrad. Depuis notre dernière rencontre à Londres cependant, il semble qu’il n’éprouve plus vraiment le désir de réitérer l’expérience… et je m’en fous pas mal.

C’est à dire ?
J.H.P : On a fait un bout de chemin ensemble, c’est très bien, mais si il n’a plus envie de marcher avec nous, que veux-tu que j’y fasse ? Ce qui est certain, c’est que si nous étions amenés à rejouer avec lui, je n’accepterais plus d’être là uniquement pour l’accompagner. Pendant ces six jours d’enregistrement, je n’ai joué qu’une seule note. Le dernier jour, j’ai essayé de jouer une deuxième note, une fois, la tierce mineure, sans rien changer à la tonalité mais juste pour donner un souffle. Et là, Tony a dit : «Non, non, non! Il ne faut rien changer!» (Rires). Si c’était à refaire, je l’accompagnerais jusqu’à un certain point, mais ensuite, il faudrait aussi que je puisse m’épanouir, qu’il apprécie ou non.

NURSE WITH WOUND - Chance Meeting

NURSE WITH WOUND «The Six Buttons Of Sex Appeal» (extrait de Chance Meeting On A Dissecting Table Of A Sewing Machine And An Umbrella, 1979)
J.H.P : Ça c’est japonais ! Keiji Haino? Michael Mooney (Ndlr: premier chanteur de Can)?

Non. C’est quelqu’un que vous connaissez personnellement je crois, et sur qui Faust a eu une grande influence.
J.H.P : Nine Inch Nails ? Throbbing Gristle ?

Non. C’est Steven Stapleton, Nurse With Wound.
J.H.P : Ja ! J’adore !

Beaucoup de groupes de musique industrielle se revendiquent de Faust.
J.H.P :C’est vrai. Nous n’avons peut-être pas inventé quoi que ce soit, mais nous avons ouvert un chemin qui n’était pas encore balisé.

Vous avez rencontré Stapleton ?
J.H.P : Je ne l’ai encore jamais vu. Mais je peux te dire que lorsqu’il avait 14 ou 15 ans, il est venu en stop jusqu’à Wumme pour nous voir. Il a frappé à la porte mais nous n’étions pas là. Alors il est reparti. 30 ans plus tard, j’ai enfin essayé de le joindre – d’ailleurs, si tu as le temps, appelle-le, son répondeur vaut le détour, complètement planant! Ça a duré des semaines jusqu’à ce qu’on arrive enfin à se parler.

Vous avez travaillé ensemble ?
J.H.P: Mentalement, oui. On a des projets.

Julien Perrin (Ndlr: Un jeune Français qui prépare en ce moment un documentaire sur Faust) m’a dit qu’il était peut-être question que Stapleton produise votre prochain album ?
J.H.P (son visage s’illumine) : Julien Perrin ! Il faut parler de Julien Perrin (Ndlr: http://nokrautrockstory.blogspot.com). Si ça se trouve, dans 10 ans, il sera devenu quelqu’un de vraiment important, mais ce qui compte vraiment c’est son enthousiasme, sa ténacité, et sa simplicité.

JIM O'ROURKE Eureka

JIM O’ROURKE «Through The Night Softly» (extrait de Eureka, 1999)
Z.D (aux premières notes de piano) : Faust ? (Rires)

Non. Mais ça n’est pas évident. C’est un morceau de Jim O’Rourke.
J.H.P : On pourrait parler de Jim O’Rourke pendant des heures, mais je n’aurais rien de gentil à dire sur lui. Et c’est dommage parce que c’est un grand musicien. Il a fait un énorme travail sur Rien (Ndlr : Rien a été produit par Jim O’Rourke. Publié en 1996 sur Table Of The Elements, cela faisait alors près de 20 ans que Faust n’avait pas sorti de véritable album studio). J’ai fait sa louange partout à l’époque : chapeau, bravo, merci. Par contre, l’attitude qu’il a eue vis à vis de nous après est lamentable. C’est un petit con ! Je l’ai déjà dit à la presse ouvertement et je suis tout à fait d’accord pour que tu l’écrives. À l’époque, il disait : «C’est Rien de Faust», pas au sens de la plaisanterie facile, mais dans le sens «Faust n’a Rien à voir dans ce disque». Il ne nous l’a même pas dit en face, mais par personnes interposées. Je ne l’ai appris que des années après, et je n’ai vraiment pas apprécié. Il prétend aussi qu’on lui doit du fric… Il n’a pas travaillé seul, nous avons travaillé ensemble. On lui a donné notre matériel, et il a fait un disque super. Mais au final, c’est un travail commun ! Faut pas déconner. Tu sais, Faust n’est pas un groupe de perfectionnistes mais de dilettantes. Bref, ce type a des problèmes intérieurs… Il est toujours tout goubliné, comme ça… (Ndlr : il se lance alors dans une imitation comique de Jim O’Rourke, courbé avec tout le poids du monde sur ses épaules). Un petit con!

DALEK - From Filthy Tongue

DÄLEK «Black Smoke Rises» (extrait de From Filthy Tongue Of Gods And Griots, 2002)
C’est vache, j’avoue. Ce morceau n’est pas vraiment représentatif du musicien. C’est Dälek.
Z.D : Oui, ça aurait pu être n’importe quoi ! En fait, on ne s’est rencontré qu’une fois, le temps de la collaboration (Ndlr : Faust vs. Dälek, Nummer 3 en 2003, puis Derbe Respect, Alder en 2004). Dälek était un fan de Faust depuis des années, et il m’a contacté. Ce qui m’intéressait, c’est que le hip-hop est très loin de ce que je fais d’habitude. Le mélange entre nos deux univers était vraiment nouveau. We did it!

Pour finir, j’aimerais savoir comment les deux groupes Faust font (ou ont fait) pour cohabiter?
Z.D : Hans-Johachim Irmler (Ndlr : membre de la formation originale, qui a tenté de monter un groupe Faust parallèlement à celui de Jean-Hervé Peron et Zappi Diermaier) a essayé de faire de la musique sous le nom Faust, en invitant des musiciens qui n’avaient rien à voir avec le groupe. Ça a duré deux ou trois semaines. Il était le seul membre de la formation originale. En 2005, 35 ans après les débuts de Faust, il a tourné en Angleterre en essayant de reprendre des vieux morceaux du groupe. Il était incapable de les jouer et de les reproduire correctement sur scène, même si par ailleurs, c’est un bon musicien. On s’était déjà rendu compte de ça au moment où on s’est reformé dans les années 90. C’est comme s’il ne comprenait plus ces vieux morceaux. Pour moi, ce qu’il a fait à ce moment-là n’était pas du Faust et je crois qu’aujourd’hui, il a compris de lui-même que ça n’était pas le vrai Faust.
J.H.P (toujours à propos de H.J Irmler) : Il me déteste et je le déteste.

À ce point-là ?
J.H.P : Oui. Si l’un de nous deux, Zappi ou moi, allait rejoindre Irmler, alors peut-être que ça deviendrait le vrai Faust, parce qu’à deux, on a toujours plus de matière et plus d’éléments. Le seul Faust est celui qui vit ! Et pour le moment, c’est nous : le trio avec Momo (Ndlr : Amaury Cambuzat). D’ailleurs demain, ça fera précisément 10 ans qu’Amaury a joué avec nous pour la première fois sur scène. C’est un excellent musicien, unique. Il comprend l’esprit de Faust et en même temps, il nous apporte énormément. En plus, il est beau et il sent bon ! (Rires)

Et maintenant, quels sont vos plans ?
Z.D : Nous avons encore plusieurs dates, en France, à Cracovie, et à Londres en décembre. Il y a aussi le livre d’Andy Wilson sur Faust qui vient de sortir. Et puis nous aimerions sortir un nouveau disque l’année prochaine.
J.H.P : Après le concert de Londres, nous arriverons à la fin de l’année 2006. On refermera la page que l’on a ouverte en 2005 – nous avons beaucoup travaillé pendant ces deux ans, entre les concerts et les enregistrements -, pour en rouvrir une nouvelle en début d’année prochaine. Nous avons encore énormément de projets.
Z.D : Nous aimerions monter des concerts très différents de ce que l’on a fait jusqu’à présent. Soit très minimalistes, soit beaucoup plus explosifs, avec des énormes machines. Des hélicoptères par exemple.

Comme Johnny ?
J.H.P : (Rires) Oui, ou plutôt comme Stockhausen ! Il a composé une pièce pour six hélicoptères.
Z.D : Enfin, nous voudrions intégrer des films et de la vidéo à nos concerts de manière interactive. Nous réagissons à la vidéo, et la vidéo réagit à ce que l’on joue.
www.faust-pages.com
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

V/A – Earth : A Legacy Of Dissolution Remixes

4 Avr

Legacy Of Dissolution Remixes (No Quarter 2005)
(No Quarter, 2005)

2005 sera l’année de la consécration pour Earth ou ne sera pas. Un album de remixes et une reformation avec un nouvel opus à la clef, c’est beaucoup pour un groupe dont le leader déchu, le « Sisyphe du Rock » Dylan Carlson, est presque plus célèbre pour ses accointances avec Kurt Cobain, dont il fut l’ami, le dealer, et le pourvoyeur en armes – notamment celle qui lui servira à se faire sauter le caisson en 1993 -, que pour ses frasques musicales. Et pourtant, aujourd’hui, c’est toute la crème de l’underground qui paye son tribut à ce groupe (cet homme) pionnier, méconnu et sous-estimé, dont l’album sobrement intitulé Earth2 (Sub Pop, 1993), fut la véritable pierre angulaire du renouveau de la drone music et du sacre absolu du genre dans les sphères du rock, du metal et des musiques expérimentales. Oui mais voilà, malgré un casting de rêve (trié sur le volet par Carlson lui-même) qui ferait baver n’importe quel lecteur du Wire (Sunn O))), Autechre, Jim O’Rourke, Russel Haswell, Mogwai et Justin Broadrick), on peut néanmoins remettre en question la légitimité musicale de cet exercice de style périlleux qui consiste à tordre ou à détordre des originaux d’une beauté qu’on oserait pas égratigner. De même qu’on n’oserait pas couper un grand cru, même avec un autre grand cru, la musique de Earth doit se déguster pure et sans additifs.
Les remixes les plus anecdotiques sont sans doute ceux du musicien harsh-noise digitale Russel Haswell, et des écossais de Mogwai, tentative fourre-tout peu inspirée pour faire vaciller le titanesque « Teeth Of The Lion Rule The Divine » dans un chaos semi-électronique entiché de glitchs carrément agaçants.
Le même morceau est néanmoins réinterprété avec maestria par les doomlords de Sunn O))), groupe-tribut à Earth et revendiqué comme tel. Il ne pouvait en être autrement, quand on sait que O’Malley et Anderson avaient poussé leur dévotion mystique à Earth jusqu’à monter un super-groupe de drone-doom du nom de Teeth Of The Lion Rule The Divine, le temps d’un album magistral.
La palme du remix le plus torché revient à Autechre, qui revisite « Coda Maestoso in F(Flat) Minor », en filtrant et en compressant très légèrement l’enveloppe de la piste de guitare. Pas d’autre ajout, et pas de soustraction. Foutage de gueule ou revisitation suprêmement intelligente ? : En conservant intacte la structure de ce morceau, répétition fataliste jusqu’à l’absurde, il a le grand mérite de ne pas étouffer le désespoir catatonique latent qui flotte dans toute la discographie de Earth.
Enfin, Justin Broadrick (Godflesh, Jesu, Napalm Death) et Jim O’Rourke (homme à tout faire, hyperactif, multi-instrumentiste, prescripteur, compositeur, producteur et cinquième membre de Sonic Youth) parviennent à mettre de la lumière et de la vie dans la tourmente sombre et désolée de Carlson. Et c’est bien lui, O’Rourke, qui signe de loin le remix le plus réussi, le plus personnel et le plus généreux, en redonnant au drone sa couleurs primitive, celle de l’expérimentation telle que la pratiquait La Monte Young, Tony Conrad et le Dream Syndicate à la fin des années 60.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #3 (Avril 2005)

couv VERSUS MAG #3

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