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DEATHSPELL OMEGA – Paracletus

20 Fév


(Norma Evangelium Diaboli, 2010)
BLACK METAL

Chaotiques, denses, presque informes, les premières minutes de Paracletus, dernier volet de la trilogie entamée en 2004 avec Si Monumentum Requires Circumspice, ne ressemblent à rien de tout à fait connu jusqu’ici. Un flux continu, du blast en rafales, des cassures rythmiques enchaînées dans une cadence infernale, une basse omniprésente (le black metal l’avait presque bannie), une masse de sons enchevêtrés impénétrable, une vélocité implacable, des dissonances à en pleuvoir : c’est la guerre.C’est la guerre ou plutôt, c’est l’une des grandes batailles de cette guerre menée de front, depuis quelques années, par une petite poignée de musiciens technovores (pour la France, on citera Blut Aus Nord, Spektr et Deathspell Omega) contre le conservatisme black metal de la fin des années 90 et dont on se demande si elle n’atteint pas aujourd’hui ses limites.

Dans l’ensemble et en tout état de cause, Paracletus est un album soufflant : construit à la manière d’un Catch 33 (une longue plage découpée en plusieurs pistes qui s’appréhende comme un tout ; la comparaison avec la monomanie rythmique de Meshuggah n’est d’ailleurs pas superflue), Deathspell y pratique allègrement le jeu de la volte-face et du grand écart permanent entre les tempi (du plus lent au plus rapide), les emprunts stylistiques (outre le black metal, le doom, la musique industrielle, le post-rock, voire la noise), les passages clean, crasseux ou cabalistiques. La surenchère (en terme de technique, de brutalité, de stratification, de rapidité et de versatilité) abasourdit littéralement, c’est indéniable. Mais on peut se demander si elle ne traduit pas aussi l’épuisement du discours et la perte de sens qui fait place au trop-plein de tentatives pour réduire le vocable black en bouillie, comme si l’éclatement des repères et la recherche de l’hétérodoxie à tout prix étaient devenues des fins en soi, au lieu de servir de véhicule à l’expression et à la singularité. C’est la guerre, mais pourquoi faut-il que dans cette guerre, chaque cessez-le-feu tourne invariablement au mélo à l’italienne ? D’où vient cette affreuse manie du parlé-chanté (Burzum, suivez mon regard), cette théâtralité surjouée et ces logorrhées pathétiques dignes des pires bluettes de Pelican ou d’Isis période « pleureuses » ? Comment peut-on prétendre vouloir dézinguer un genre et ses scléroses et dans le même temps, céder à l’incontinence de tels clichés ? Après Si Monumentum et Kénôse (2004 et 2005) qui avaient remporté haut la main le pari de la cohérence, Fas (2007) ressemblait à une parenthèse que Paracletus aurait dû/pu refermer de fort belle manière si seulement Deathspell Omega avait mené la bataille jusqu’au bout sans céder aux sirènes du mauvais goût.
www.deathspellomega.com

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #2 (janvier/février 2011)
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BURZUM – Belus

29 Mai


(Byelobog Productions, 2010)
PAGAN FEST

On les voit d’ici les hordes noires, attendant, pantelantes, le grand retour discographique de Varg Vikernes, l’homme aux 23 coups de couteau et autant d’idéologies frelatées (satanisme, nazisme, pangermanisme, odinisme, paganisme, ufoisme, connerisme), craint par les uns et adulé par les autres, légende d’entre les légendes. On les imagine ces bataillons transis et nostalgiques, la salive au coin des lèvres, guettant Belus comme le Saint Graal, avec une avidité vorace, dans l’espoir que ce disque soit celui qui, peut-être, fera replonger notre monde consumériste dans l’anti-faste marécageux et chaotique qui avait accompagné la naissance de la deuxième vague du black metal en Norvège au début des années 90. Pauvres foules déguenillées, comme je vous plains ! Onze années de silence-prison sont passées depuis Hliðskjálf, onze années de réflexion, 132 mois à saliver, 3960 jours à n’en plus pouvoir et tout ce que Varg vous donne en pâture aujourd’hui, c’est ce disque de carnaval, d’Halloween, ce Filosofem du pauvre ! Ça la fout mal, car de fait, Belus marque la fin d’un règne. C’en serait presque touchant. Mais allons mes amis ! Ne pleurez plus, séchez vos larmes de suie, mieux vaut en rire, n’est-ce pas ? Surtout que, je vous le dis, il y a largement matière à en rire. Mais il vous faudra d’abord dépasser les effroyables cliquetis de l’introduction, largement aussi noirs qu’une coquille de moule puis, parvenir à percer l’ennui mortel des deux premiers titres (« Belus Doed » et surtout « Glemselens Elv » soit « Le Fleuve de l’oubli », qui porte rudement bien son nom : douze minutes de vide, à oublier), avec leur rythmique lente, répétitive, carrée, famélique et conne comme la lune, celle dont on louait pourtant les vertus hypnotiques sur un disque de la trempe de Filosofem. Il faudra encore accepter l’idée que l’organe de Varg a beaucoup perdu de sa superbe. Mais où sont passés les cris qui déchiraient la nuit ? Enfin, il faudra pouvoir résister à l’émotion qui nous submerge, à l’intériorité secrète de l’homme mûr et à l’insoutenable mélancolie qui tournicote comme une brise légère autour des guitares aux motifs païens. Passés ces obstacles mes amis, je vous l’assure, la fête pourra enfin commencer avec le premier titre d’anthologie : « Kaimadalthas Nedstigning », un morceau qu’on n’oublie pas, un refrain qui fait surgir des images mentales absolument insoupçonnées, comme un cours d’aérobic dans la rosée matinale perlant sur la prairie du parc du Puy du Fou, un beat quasiment technoïde et un parlé/chanté qui nous fait bouger les mains en cadence : « En haut ! En bas ! À droite ! À gauche ! ». Parions que même Enslaved n’aurait pas osé. Ah, je vois poindre un sourire, un rire même, sur vos faciès livides et émaciés. C’est qu’on commence à s’amuser. La grand-messe païenne bat pas son plein mais attendez encore « Sverddans » (« La Danse des Épées ») si vous voulez atteindre le grand climax, l’ultime frisson Burzumesque. Le morceau démarre assez convenablement sur un black thrash de bonne facture, cru, guerrier et assez proche du Darkthrone des années 2000. Et soudain, tout bascule, on est pris de court, un cowboy dancer nous prend par le bras, on entre dans la ronde. Polka ? Country ? On tourne, on tourne encore et tous les acadiens et toutes les acadiennes vont sauter, vont danser sur le violon ! Mes amis, il faut l’entendre pour le croire. C’est magique, bucolique, complètement authentique et il ne fait aucun doute qu’à eux seuls, ces deux titres balayeront d’un revers de manche votre première déception. Il y a quelques semaines, Varg devançait modestement son auditoire en écrivant, à propos de Belus : « If I can make you dream when listening to this album, I believe I have done a good job ». Ce à quoi nous ne pouvons que lui répondre : Beau travail, l’artiste!
3/10
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #15 (avril/mai 2010)
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BLUT AUS NORD – Memoria Vetusta II : Dialogue With The Stars

14 Juil


(Candlelight, 2009)

BLACK METAL (EPIQUE PARTOUT)

La première fois que j’ai écouté Memoria Vetusta II : Dialogue With The Stars, j’étais franchement à deux doigts de faire sous moi. De rire, d’écœurement, des deux ? Je ne sais pas. Ce que je sais en revanche, c’est que ça a commencé dès les première nappes de synthé ultra-New Age de l’introduction et que ça ne m’a pas lâché jusqu’à la fin de ce pavé symphonique éperdument, furieusement romanesque. Je dis romanesque, je pourrais dire aussi théâtral, épique, grandiloquent, emphatique ou violemment émotif. J’ai eu des crampes d’estomac mais aussi des visions fantastiques : une licorne, un barde, un paysage enneigé, un lutin, un guerrier solitaire coiffé d’une cervelière en maille dessiné par Frank Frazetta. Je crois que j’avais espéré que quelque-chose au moins aurait survécu de la froideur dissonante des derniers albums de Blut Aus Nord, celle qui culminait avec MoRT. Pourtant, ce n’était pas faute d’avoir été prévenue. D’une part, Odinist se posait déjà là, comme un disque de transition manifeste entre la période la plus expérimentale, la plus abstraite du groupe et ce retour à un Black franchement chevaleresque. Et puis ce Memoria Vetusta II était clairement annoncé comme la suite, treize ans plus tard, du premier volet Memoria Vetusta I: Fathers Of The Icy Age. Je l’ai repassé le lendemain et les visions ont continué. Mais ce que j’ai vu alors était pire que tout : oui, j’ai vu Opeth, le seul groupe de metal progressif capable de me faire rendre tripes et boyaux à tous les coups. Brisée, j’ai rangé l’album dans un coin, loin, sous une pile et je l’ai chassé de mon esprit jusqu’à ce que se mette à sonner le glas assourdissant de la deadline. Avec la plus grande circonspection, j’ai donc extirpé une nouvelle fois Memoria Vetusta II de son fourreau transparent. Et alors, il se passa l’impensable. Brusquement, je compris que ce disque était bon, même très bon. Il fallait un sacré aplomb à Blut pour balayer treize années passées à désarticuler froidement et minutieusement la syntaxe Black traditionnelle et revenir, encore plus royalistes que le roi, avec cette valeureuse débauche mélodico-symphonique à l’ancienne. Ainsi, faisant fi des canons du bon goût et de la surcharge carillonnante de cette chevauchée black effrénée, tortueuse, excessive à bien des égards et beaucoup trop démonstrative pour être malhonnête, je rentrais enfin corps et âme dans le vif du sujet comme on rentre dans un livre dont vous êtes le héros. En chemin, j’eus même une nouvelle vision : le Emperor magistral de la période Anthems To The Welkin At Dusk pourfendant Opeth à grands coups de fléau.
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #10 (mai/juin 2009)
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DOSSIER 2008 – Noir c’est noir (enfin presque)

23 Mar

Il y a quelque chose de pourri au royaume du black metal. Depuis la sortie du Black One de Sunn O))) en 2005, le genre n’a cessé de se démocratiser, mutant, abandonnant ses oripeaux archaïques pour sortir du marigot putride mais confortable dans lequel il était confiné jusqu’alors pour se pavaner sous les lumières fragiles du renouveau. Du jeune geek au bon père de famille, le fan n’est plus le jeune paria esseulé qu’il était autrefois et le black s’écoute désormais en famille. Non, rien ne va plus, tout fout le camp. Mais comment voulez-vous que l’ancien monde – celui des traditions, celui des purs, des durs, des vrais, de ceux qui fondèrent le mythe d’un true black evil, viril et sataniste – ne s’écroule pas à l’heure où le chanteur de l’un des groupes les plus cultes de la scène fait son coming-out à la presse musicale allemande ? Mesdames et Messieurs, en 2008 la nouvelle est tombée : le grand Gaal (de son VRAI nom Kristian Espedal, c’est beau comme un poème) de Gorgoroth aime les hommes, et l’on ne compte plus le nombre d’ados corpspaintés qui se sont autoflagellés avec leur ceinture à clous en apprenant la nouvelle. On attend avec impatience les aveux de Varg Vikerness quant à son appartenance au parti communiste.

Qui encore aurait pu prédire que l’autodérision s’inviterait au cœur du chaos et qu’Attila Csihar, la plus grande voix du black metal originel, celle de l’immense, du légendaire De Mysteriis Dom Satanas, se commettrait sur scène avec Mayhem déguisé en Bugs Bunny, en Leguman ou en sapin de Noël ? C’est une question de survie. Les vieux pandas en voie d’extinction n’ont désormais plus d’autre choix que de faire peau neuve face à la déferlante USBM. Car s’il ne fait plus peur à personne, le black metal est devenu un terrain d’expérimentations et d’hybridations plus ou moins heureux (on vous laisse la liberté d’appréciation) dont le foyer d’activité numéro un se situe de l’autre côté de l’Atlantique. De microbuzz en microbuzz, on a assisté cette année encore à un pullulement de sorties black metal/ambient/shoegaze dans la lignée de Leviathan, Crebain ou Xasthur sur des labels pas forcément dédiés au genre : Cobalt, Wolves In The Throne Room, Velvet Cacoon, Striborg, Mick Barr et ses divers projets (Krallice et Ocrilim) ou encore Nachtmystium pour la face psychédélique du genre. Nordvarg (Suède), Wold (Canada), Gnaw Their Tongues (Pays-Bas), Blut Aus Nord et Gargouillax (France), les autres parties du monde non plus n’ont pas failli, les terres encore fertiles ont été cultivées et les accros à la newsletter d’Aquarius Records savent même qu’un petit génie du black metal s’est réveillé au cœur d’une nation des plus improbables, la Corée, et que son nom est Pyha. L’ordre black mondial s’inverse et c’est tout à son honneur. Prions juste pour qu’en 2009, à force d’être porté, nettoyé et essoré, le metal noir ne finira pas par paraître complètement délavé.

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