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EARTH – A Bureaucratic Desire For Extra-Capsular Extraction

9 Fév

(Southern Lord, 2011)
DRONE ROCK MANIFESTO

A la fin de l’année 1990, Dylan Carlson, Dave Harwell et Joe Preston (qui rejoindra les Melvins peu de temps après) enregistrent sept morceaux aux studios Smegma à Portland pour à peine 300 dollars. Trois d’entre-eux échoueront en versions écourtées sur le EP Extra-Capsular Extraction, édité par Sub Pop en 1991 et qui constituera le point de départ discographique de Earth. Les quatre autres seront ajoutés par No Quarter à la réédition du live Sunn Amps And Smashed Guitars près d’une dizaine d’années plus tard. A Bureaucratic Desire For Extra-Capsular Extraction présente la totalité de ces démos en versions intégrales, brillamment remasterisées pour l’occasion par Mell Dettmer.

Les premiers disques de Earth, c’était le concept d’abord, la musique ensuite », nous disait Carlson lors d’une interview il y a quelques années. Que ce concept ait été pleinement conscient ou pas, les morceaux de ces sessions obéissent déjà aux grands principes qu’on retrouve en filigrane dans toute la discographie de Earth : lenteur, spleen et répétition. On peut y ajouter l’étirement maximal du son, le riff érigé en culte, la distorsion massive et la vision cyclique du temps musical (comme en atteste la référence à la figure mythologique d’Ouroboros dans le titre Ouroboros Is Broken) qui évolueront au fil des errances musicales de Earth et qui prendront une tournure radicalement différente (formellement en tout cas) en 2005 avec Hex ; Or Printing In The Infernal Method. l’album qui mettait un terme à la traversée du désert de Carlson.

Si ces sessions encore maladroites ne sont pas ce que Earth a produit de plus indispensable d’un point de vue purement musical (rétrospectivement, elles s’apparentent à une sorte d’ébauche un peu voilée du séminal Earth 2 de 1993, mais qui aurait pu le dire à l’époque ?), elles restent un document essentiel au regard de l’histoire de la musique populaire moderne, en tant que témoignage cardinal d’une époque où l’underground rock renouait lentement avec les têtes chercheuses de la musique contemporaine et le minimalisme, plus de 15 ans après le Velvet Underground et la vague Krautrock en Allemagne. Via Earth, Dylan Carlson, ce « proche » de Kurt Cobain (qui fait d’ailleurs une apparition à la voix sur « Divine And Bright), invitait ainsi le drone, alors apanage d’une poignée de compositeurs avant-gardistes en occident (La Monte Young, Terry Riley ou Tony Conrad pour ne citer qu’eux) dans la sphère du rock. A ce titre, Carlson peut être considéré comme le géniteur du drone moderne et A Bureaucratic Desire For Extra-Capsular Extraction comme la matière brute et précoce du manifeste que Sunn O))) reprendra résolument à son compte quelques années plus tard, sans jamais pour autant se dérober à la question de l’héritage (« groupe-hommage à Earth » tel que le duo d’encapuchonnés s’est souvent décrit). Plus de 20 ans après ses débuts ombrageux, c’est à la lumière de l’apaisement que Earth poursuit sa quête de l’infiniment lent comme en atteste Angels Of Darkness, Demons Of Light 1, nouvel album à paraître début 2011.

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #2 (janvier/février 2011)
couv (new) NOISE MAG#2

Interview/Discographie – DYLAN CARLSON & ADRIENNE DAVIES (EARTH): Le Miel dans les dents du lion

15 Juin

earth 2008

La Terre vue du Ciel. Interviewer Earth dans l’une des chambres de l’hôtel Cosmos était déjà en soi une superbe allégorie.
Il faut imaginer la scène. Assis, Dylan Carlson dans son éternelle chemise de cow-boy, casquette vissée sur la tête, le regard fixé sur les motifs rococo du couvre-lit anachronique, évoquant, de sa voix fluette et hésitante les 17 années qui le séparent de son tout premier disque. Debout, Adrienne Davies, sa compagne à la ville et batteuse à la scène, aussi volubile que lui semble réservé, ponctuant souvent la conversation depuis la salle de bain, peigne dans une main, séchoir à cheveux dans l’autre.
Au fil de ces 17 années, celui à qui l’on doit notamment l’intrusion du drone dans la sphère du rock avec Earth 2 au début des années 90 a élaboré patiemment une œuvre singulière et hypnotique, cimentée par les trois piliers immuables de sa musique : lenteur, spleen et répétition. Et c’est justement et paradoxalement cette substantifique invariabilité qui a permit à Dylan Carlson de ne jamais se répéter puisque la forme, elle, n’a cessé d’évoluer depuis les empilements distordus et menaçants de ses débuts sur Sub Pop jusqu’à l’Americana ample et désolée de ses deux derniers albums.

« Les premiers disques de Earth, c’était le concept d’abord et la musique ensuite »

extra capsular extraction 1991 : EXTRA-CAPSULAR EXTRACTION (SUB POP)

Dylan Carlson: Pour Extra-Capsular Extraction, on a tout payé de notre poche, une somme dans les… 300 dollars.

Vous avez payé vous-mêmes le disque, donc vous l’avez enregistré avant la signature sur Sub Pop ?
DC : Oui. On n’avait pas encore signé. On est allé à Portland aux studios Smegma…

C’était votre tout premier enregistrement ? Tu n’as jamais rien enregistré avec Slim Moon (Ndlr : fondateur du label Kill Rock Stars) et Greg Babior ?
Dylan Carlson:
Non, on a fait seulement deux concerts avec cette formation avant le départ de Slim. Ensuite, c’est Dave Harwell qui a rejoint le groupe le premier, puis Joe Preston qui avait emménagé dans la maison dans laquelle je vivais à l’époque à Seattle. Je l’avais rencontré à un concert des Hard-Ons. A ce moment-là, il jouait dans Snakepit avec Mike Johnson (Ndlr : Dinosaur JR, Mark Lanegan).
Adrienne Davies : Tim Kerr jouait aussi dans ce groupe, non ?
DC : Snakepit ? Non. Tu confonds avec Monkeywrench ou les Big Boys. Quoi qu’il en soit, Preston faisait un fanzine sur Matt Lukin. (Rires)
AD : Ça s’appelait Matt Lukin’s Legs !
DC : Et puis Kelly Canary et Kurt (Ndlr : Cobain) se sont joint à nous pour faire quelques voix.

Qui était Kelly Canary ?
DC : Kelly jouait dans Dickless, un groupe qui avait sorti un 7’’ sur Sub Pop avant de splitter. Elle est avocate maintenant.

A ce moment-là, est-ce tu avais déjà une vision de ce j’appelle le « fil rouge » de Earth, c’est-à-dire, les trois éléments qu’on retrouve systématiquement dans tous tes disques : la lenteur, la répétition et un certain spleen.
DC : Oui, et d’ailleurs, c’est la raison pour laquelle Joe est parti. Même s’il y a quelques voix sur ce disque, ça ne fonctionnait pas du tout en live. C’est pour ça que sur le disque on les utilise comme des instruments et pas de la manière traditionnelle dont on place généralement les voix. Joe ne comprenait pas ça. Il est parti rejoindre les Melvins juste après l’enregistrement. Il y a aussi toutes ces histoires de merde comme quoi il aurait volé le master du disque pour en faire des bootlegs, ce genre de trucs… mais on ne va pas rentrer là-dedans.

Comme tu veux. Par contre, en regardant à nouveau la pochette d’Extra-Capsular, je me disais, wow, elle est incroyablement sinistre, entre les instruments chirurgicaux, les drogues, les listes d’anesthésiants…
DC : Au départ, j’avais eu l’idée de la pochette en rentrant dans un magasin de disques. Ils avaient ces deux albums qui parlaient de diabète. Mais j’avais un livre sur la chirurgie oculaire à la maison et j’ai finalement décidé d’utiliser ce thème et de laisser tomber le diabète. Le premier paragraphe au dos de la pochette vient du film d’Ingmar Bergman L’Heure du loup… au moment où cet acteur est en train de mourir… La phrase « A Bureaucratic Desire for Revenge » est également issue de ce film.

On retrouve aussi le fameux « Teeth Of Lions Rule The Divine » dans le deuxième paragraphe.
DC :
Oui, pour ce second paragraphe, j’ai utilisé la méthode de cut-up de Burroughs. J’ai mélangé des textes issus de trois livres : la Bible, un livre sur la Process Church Of The Final Judgement (Ndlr : secte ou « église » anglaise sataniste et apocalyptique dérivée de la Scientologie et fondée en 1964) et un vieux texte cabalistique.

Ce qui est intéressant, c’est qu’avec le titre « Ouroboros Is Broken », tu évoques déjà le caractère cyclique du temps, donc une certaine forme de répétition, celle qu’on retrouvera continuellement dans ta musique par la suite (Ndlr : issu du grec ancien, Ouroboros est représenté par un serpent ou un dragon qui se mord la queue. Il symbolise à la fois l’infini, la continuité, l’eternel retour, la répétition : un cycle d’évolution clos).
DC :
Oui. A l’époque je lisais énormément de choses sur le temps et comment certaines religions majeures, comme l’hindouisme, ou le paganisme croient en la nature cyclique du temps alors que les religions messianiques pensent au contraire qu’il va s’arrêter, qu’il y aura une cassure du temps. Voilà d’où ça vient même si je crois que je n’étais pas vraiment dans un processus conscient à l’époque. Mais pour en revenir à ta remarque sur les premiers disques de Earth, c’était le concept d’abord et la musique ensuite.

earth 2 1993 : EARTH 2 – SPECIAL LOW FREQUENCY VERSION (SUB POP)

Dylan Carlson : C’est le premier disque qu’on devait sortir en CD. C’était un support assez récent à l’époque, et tu ne pouvais pas dépasser les 73 minutes. On s’est dit ok, remplissons les entièrement. Le problème c’est que tu es limité quand tu enregistres sur bandes magnétiques puisque chaque bande ne dure environ qu’une demi-heure. On a donc dû découper en trois parties différentes ce qui était initialement prévu pour n’être qu’un seul long morceau. Cette fois, on n’était que tous les deux avec Dave Harwell. On a essayé beaucoup de choses en studio qui n’étaient pas… techniquement correctes. (Rires)

C’est-à-dire ?
DC :
On a enregistré plusieurs pistes avec le même son de guitare. Il y avait six haut-parleurs sur l’ampli guitare et on a posé un micro par HP. Généralement, quand tu utilises beaucoup de micros, ça produit ce qu’on appelle des annulations de fréquences et bien sûr, c’est l’inverse de ce qu’on voulait obtenir. Le son aurait été bien plus ample si on avait pris chaque piste séparément au lieu de tout enregistrer d’un coup. Je n’entendais pas en grand chose en techniques d’enregistrement à l’époque…

Il n’y avait personne pour vous guider en studio ?
DC :
Disons que le budget était plutôt réduit. On a tout enregistré en moins d’une semaine. L’ingénieur du son préférait fumer des joints avec nous. (Rires) Mais c’était un mec cool, il a fait de son mieux je crois. Il n’était pas super sérieux mais il y avait des décisions à prendre et nous-mêmes n’étions pas les meilleurs dans un contexte d’enregistrement. Quoi qu’il en soit, l’album est sorti tel quel et les gens ont eu l’air de l’apprécier comme ça. Et même si avec du recul, tu te dis que beaucoup de choses auraient pu être faites différemment… ainsi soit-il.

J’imagine qu’à l’époque tu n’as pas pensé un seul instant au fait que cet album deviendrait un classique du genre?
DC :
Quand l’album est sorti, on a eu des retours plutôt corrects mais les gens ne savaient pas trop où nous caser… Même les employés de Sub Pop… J’attendais un certain nombre de choses du label qui ne sont jamais arrivées. Je veux dire… Je suis sûr qu’il y a des gens qui auraient pu apprécier ce disque, mais qui ont été un peu effrayés par l’étiquette Sub Pop, ou au contraire, qui s’attendaient à un disque de rock traditionnel. On s’est fait connaître grâce à Sub Pop, mais je crois que ça nous a aussi desservis parce que le label était identifié comme sortant des disques vraiment rock.

Tu veux dire que Earth n’était pas « formaté Sub Pop » ?
DC :
Peut-être. A l’époque, tout le monde s’attendait à ce que les groupes issus de Seattle fassent du grunge.

J’imagine aussi que ton amitié avec Kurt Cobain a dû accroître la confusion.
DC :
Exactement. Sub Pop était labellisé grunge, et ce qu’on faisait n’avait rien à voir. Enfin, ça a pris un peu de temps mais finalement ce disque a fait son chemin.

Ceci-dit, comme tu le disais, les retours étaient déjà plutôt bons quand le disque est sorti.
DC :
Oui, pas aussi bons qu’aujourd’hui mais c’était déjà bien. La preuve, tout le monde voulait un second Earth 2. (Rires)

phase 3 1995: PHASE 3 – THRONES AND DOMINIONS (SUP POP)

Tout le monde attendait donc un Earth 2 – 2, mais vous ne l’avez pas fait.
Dylan Carlson :
Bien sûr que non. Il était temps de passer à autre chose. Refaire toujours le même truc, encore et encore, ça ne m’intéresse pas. Je n’en suis pas capable. Cet album a failli ne jamais voir le jour. Ça n’était pas une très bonne période de ma vie. On a fait deux sessions d’enregistrement à un an d’intervalle. Pour la première session, je me suis pointé au studio sans rien parce que je n’avais plus de boulot. J’ai dû emprunter un ampli et une guitare à l’ingénieur du son et j’ai commencé à composer une fois en studio. Et puis Sub Pop a pété un plomb et m’a coupé les vivres. Il a fallu changer de studio.

Pourquoi ? Le label n’était pas satisfait de ton travail ?
DC :
Ils m’en voulaient pour je ne sais quelle raison. Ils devaient penser que je n’étais pas assez productif. Donc un an plus tard, on est retourné en studio pour finir l’album.

Les morceaux de Phase 3 sont tous assez flous, certains sonnent un peu comme des brouillons…
DC :
Parce que la plupart des morceaux n’ont jamais été complètement achevés. Les seuls qu’on a vraiment pu terminer sont (il attrape les notes d’interview pour consulter la tracklist) « Harvey », « Tibetan Quaaludes », « Thrones And Dominions » et « Agni Detonating Over The Thar Desert … ». « Thrones and Dominions » est le meilleur morceau de l’album. C’est mon préféré, avec ce solo… et les différentes couches de guitares empilées. Sur certaines couches, la bande tournait plus vite et lorsqu’on la remettait à la vitesse normale, les guitares sonnaient à l’octave inférieure. On faisait aussi la manipulation inverse.

L’impression que j’ai eu en réécoutant le disque, c’est que certains morceaux ont été totalement improvisés.
DC :
Oui, tout a été fait en studio sur le vif, rien n’avait été écrit au préalable.

Est-ce que tu considères Phase 3 comme un album de transition entre Earth 2 et Pentastar ?
DC :
Oui, c’était une première tentative pour sonner comme un vrai groupe et faire de vrais morceaux. Pour moi, les morceaux de Phase 3 ont toujours été comme des sortes de bribes de morceaux plus longs. Les morceaux sont là, mais tu ne peux en entendre qu’une partie.

Comment les gens et les critiques ont-ils réagi à ce disque ? Tu n’as pas l’impression que beaucoup de gens sont passés un peu à côté ?
DC :
Oui, c’était un peu comme si nous avions fait notre premier disque. Au niveau des critiques, nous avons eu le meilleur comme le pire avec cet album.

Et toi, tu en penses quoi ? Est-ce que tu as des regrets par rapport à tel ou tel disque de ta discographie ?
DC :
Non. Évidemment, après coup, on peut toujours se dire qu’on aurait pu répéter plus, faire ça autrement ou mieux. Mais pour moi, ces disques sont comme un témoin de ce qui se passait alors. Et c’est quelque chose que tu ne peux pas changer. Tu ne peux pas revenir en arrière. C’est comme ça.

sunn amps 1995 : SUNN AMPS AND SMASHED GUITARS (Live) (BLAST FIRST / NO QUARTER)

Malheureusement, je n’ai pas ce disque…
Dylan Carlson :
T’as de la chance ! (Rires)

… en vrai. Sur le pressage original, je sais qu’il y a un long texte sur la front-cover qui commence par “We started with a concept” (Nous avons commencé avec un concept), mais je n’ai jamais pu lire la suite.
DC :
Oh… attends… C’était… Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas vu l’original… parce qu’il a été réédité par la suite (Ndlr : 2002, No Quarter). L’original est juste un extrait d’un live à Londres. Sur la réédition, il y a quatre morceaux qu’on a enregistrés à la même période qu’Extra-Capsular.

Et donc, ce « concept », c’était quoi ?
DC :
Je ne me souviens pas du tout. Ça fait trop longtemps que je n’ai pas eu l’original entre les mains.

« Le label m’offrait de meilleures conditions, plus d’argent, et pendant ce temps, moi, j’étais au plus bas… Alors pour moi ce disque… […] C’était comme continuer à sourire face au désastre. Ou comme le groupe qui continue à jouer pendant que le Titanic coule. C’est un peu comme ça que je vois Pentastar aujourd’hui »

pentastar 1996 : PENTASTAR – IN THE STYLE OF DEMONS (SUB POP)

Tu conserves donc les principes de lenteur et de répétition, mais formellement, ce disque est radicalement différent des précédents.
Dylan Carlson : Pentastar était vraiment un album de groupe.

C’était ton intention de départ ?
DC :
Oui, faire un album de groupe, un disque de rock avec de vrais morceaux.

Tes premiers disques sont assez désespérés – c’est ce que je ressens en tout cas. Cette fois, il y a un peu plus d’espoir, les morceaux sont plus généreux. « Coda Maestoso » par exemple… le solo arrive, et soudain… la lumière. (Rires)
DC : Oui, pourtant j’ai de nouveau traversé une période très sombre après ça. Les drogues, toutes ces histoires… J’ai commencé à accumuler les problèmes personnels et j’ai dû prendre le large pour me reposer pendant un long moment. Musicalement, j’avais beaucoup d’idées mais j’étais incapable des les mettre à exécution. Mes idées étaient bien meilleures que ma capacité à leur faire prendre corps.

C’est peut-être mon disque préféré de Earth. Même un morceau comme « Crooked Axis », fait de presque rien…
Adrienne Davies (depuis la salle de bain) : J’aime ce putain de morceau !

Il aurait pu être anecdotique, mais il ne l’est pas. Et c’est le cas pour la plupart des morceaux de l’album.
Dylan Carlson :
C’est bizarre. A ce moment-là, on avait un budget plus gros pour le disque, on a quitté Seattle pour enregistrer dans un grand studio, on discutait déjà de l’album d’après. Il était question d’avoir une section de cordes et des cuivres. Cet album aurait bénéficié d’une production plus importante encore. Le label m’offrait de meilleures conditions, plus d’argent, et pendant ce temps, moi, j’étais au plus bas… Alors pour moi ce disque… On a fait du bon boulot mais il y avait quelque chose de forcé. (Silence) C’était comme continuer à sourire face au désastre. Ou comme le groupe qui continue à jouer pendant que le Titanic coule. (Rires) C’est un peu comme ça que je vois Pentastar aujourd’hui.

Après ça, c’est le grand hiatus. Tu continuais quand même à jouer de la musique ou au moins à y penser ?
DC :
Non. J’étais dans la drogue jusqu’au cou et j’avais des problèmes avec la justice. J’ai complètement arrêté la musique pendant cette période.

A quel moment as-tu commencé à envisager d’en refaire ?
DC :
Vers 2000, quand je suis revenu à Seattle pour régler ces problèmes avec la justice. Quand j’ai réalisé que la musique était la chose la plus importante pour moi, ma vie a commencé à devenir meilleure. C’est quand tu fais passer tout le reste avant la musique que tu commences à avoir des problèmes.

C’est ce besoin de te remettre à jouer qui t’a aidé à sortir la tête de l’eau ?
DC :
Oui. Quand tu commences à faire de la musique, tu le fais parce que tu aimes ça. Ensuite, on commence à te payer pour jouer et ça change ton rapport à la musique. Ça devient ton boulot. Et c’est là que tu commences à examiner les choses sous un autre angle. Est-ce que je fais de la musique parce que j’aime ça ou parce que je suis payé ? Je crois qu’à un moment je me suis mis à douter et que c’est pour cette raison que j’ai commencé à faire passer tout le reste avant, quelles qu’en aient été les conséquences. Quand je suis revenu et que j’ai repris ma guitare, je me suis rendu compte à quel point ça me manquait. J’ai ensuite commencé à jouer avec Adrienne sans avoir aucune idée derrière la tête, juste pour le plaisir. On ne se disait pas, oh, c’est le retour de Earth.

Et ce « fil rouge » dont je parlais toute à l’heure – la lenteur, le côté cyclique de ta musique -, ces éléments sont aussi revenus naturellement au moment où tu as recommencé à jouer ?
DC :
Sans pouvoir l’expliquer, je crois qu’il y a certaines choses que je ferais toujours de la même façon en musique. C’est pour ça que je n’ai jamais essayé de jouer la musique des autres, en tout cas jamais à leur manière.

legacy of dissolution 2005 : LEGACY OF DISSOLUTION REMIX (NO QUARTER)
[Earth remixé par Autechre, Mogwai, Jim O’rourke, Sunn O))), Justin Broadrick et Russell Haswell]

C’est donc le premier disque estampillé Earth après une grande traversée du désert, même si ça n’est pas toi qui joue. Qui a choisi les remixeurs, toi, le label ?
Dylan Carlson : Le label avait fait une sorte de liste avec ces artistes. Puis Adrienne m’a demandé par qui j’aimerais faire réinterpréter les morceaux de Earth et il s’est avéré que mon choix correspondait à celui du label. Je savais qu’ils feraient tous des choses intéressantes. Et puis je connaissais bien Russell, j’avais joué avec Autechre et avec Jim O’Rourke en 1996. J’avais déjà rencontré Greg (Ndlr : Anderson de Sunn O)))) quand il était encore dans Goatsnake. Donc ça n’était que des gens que je connaissais personnellement où dont je connaissais bien la musique.

Tu as été surpris quand tu t’es rendu compte que beaucoup de gens s’intéressaient encore à ce que tu faisais ?
DC :
Oui, je ne m’attendais pas à ça. Généralement, quand un type revient après avoir totalement disparu pendant plusieurs années, personne n’en a plus rien à foutre.

hex 2005 : HEX – OR PRINTING IN THE INFERNAL METHOD (SOUTHERN LORD) >> lire la chronique

Est-ce que Hex a été une sorte de renaissance pour toi?
Dylan Carlson :
Hex a été le dernier disque que j’ai fait en trouvant le concept avant la musique. La deuxième chose, c’est que je voulais m’opposer à mon propre héritage (Ndlr : « against the legacy »). Ne pas refaire certaines choses que j’avais faites avant, comme ne pas mettre de la distorsion. C’était un disque de contradictions.

Comment tu expliques cette opposition ?
DC :
Je ne sais pas. (Silence) J’imagine que j’essayais de séparer mon présent de mon passé.

Pour ne pas tomber dans tes propres tics et clichés ?
DC :
Exactement. Ne surtout pas refaire un Earth 2, ne pas faire ce que les gens attendaient de moi et pouvoir dire : voilà qui et comment je suis maintenant, je ne suis pas la même personne.

hibernaculum 2007 : HIBERNACULUM (SOUTHERN LORD)

Est-ce que c’est aussi pour cette raison que tu as choisi de réinterpréter tes propres morceaux sur Hibernaculum ?
Dylan Carlson :
Tout à fait. Il y a aussi d’autres raisons : le documentaire que Seldon (Ndlr : Seldon Hunt) avait fait pendant la tournée en Europe (Ndlr : tournée Earth / Sunn O))), hiver 2005) et puis c’était aussi une manière de dire merci aux fans.
Adrienne Davies : Ça a été très difficile de choisir quels morceaux on allait rejouer. J’étais déjà une immense fan de Earth avant de faire partie du groupe. J’ai choisi les morceaux que je préférais mais aussi ceux auxquels on pouvait vraiment apporter quelque chose.
DC : C’était aussi une manière de faire du neuf avec du vieux. Et puis on savait qu’il y aurait beaucoup de temps entre Hex et le nouvel album. On voulait que quelque chose se passe en attendant. Enfin, le morceau « Plague Of Angels » n’était disponible que sur le vinyl de la tournée en Europe avec Sunn. On voulait que d’autres gens, notamment aux États-Unis, puissent aussi l’entendre.

the bees made hony 2008 : THE BEES MADE HONEY IN THE LION’S SKULL (SOUTHERN LORD) >> lire la chronique

Même si The Bees est moins désespéré et moins minimaliste que Hex, il évoque les mêmes grands espaces de l’Ouest américain. Votre démarche et vos sources d’inspiration ont ils été différents cette fois ?
Adrienne Davies : Cet album est différent de Hex à plusieurs titres. La principale démarche pour Hex, comme le disait Dylan, c’est qu’on est parti en sachant d’abord ce qu’on ne voulait pas faire ou refaire : on ne voulait pas de distorsion, on voulait beaucoup d’espace, on voulait aussi conserver le principe de répétition, des variations subtiles tout en faisant en sorte que ce disque reste très ouvert. Mais pour The Bees, on ne s’est fixé aucune limite, aucune contrainte. On ne s’est pas dit : on ne veut pas de ci ou de ça, ou bien : cet album parlera de telle ou telle chose. Tout s’est fait de façon très organique, en douceur. L’idée, le concept de l’album est venu à Dylan après la musique. La musique d’abord, les idées après.

Ces idées post-composition avaient trait à quoi, l’instrumentation, les timbres ?
AD :
Exactement. Sur Hex, on avait un son très désolé, sombre, assez épuré, avec très peu d’effets. La batterie était sèche et très compressée. Pour The Bees, on a cherché quelque chose de différent.

On dirait que The Bees est un peu moins centré sur les guitares, ce qui était le cas avec Hex.
AD :
Tout à fait. C’est un vrai travail de groupe. On s’est moins focalisé sur la guitare. Par exemple, la batterie a joué un rôle plus important dans la composition alors que sur Hex, elle avait plutôt un rôle d’accompagnement.

Vous avez tout enregistré en live ?
AD :
Une grande partie. Toutes les bases des morceaux ont été enregistrées en une semaine. Notre producteur, Randall Dunn, a voulu enregistrer le maximum de choses en une seule prise, pour obtenir une trame solide. On a juste rajouté quelques overdubs de tambourins, de cloches, quelques cymbales, et puis des sortes de percussions indiennes en peau naturelle qu’on a enregistrées en extérieur pendant les 45 minutes de grâce durant lesquelles il n’a pas plu ce jour-là à Seattle. (Rires)

Il y a eu un peu d’improvisation pendant l’enregistrement ?
AD :
Oui, on voulait que l’improvisation soit au centre de ce disque. On a volontairement laissé certaines parties ouvertes pour pouvoir improviser. Dylan a ensuite posé ses guitares par-dessus en overdub. Finalement, le plus difficile, mais aussi le plus intéressant, c’était d’arriver à s’arrêter au bon moment. Quand tu fais un disque, tu as toujours tendance à vouloir en rajouter plutôt que d’en enlever. Mais qui peut le plus peut le moins. Quand le bébé est là, il faut savoir le laisser partir.

Comme je sais lire, j’ai vu que Bill Frisell était invité sur une paire de morceaux. Mais à chaque fois que j’écoute l’album, je suis totalement incapable de distinguer ses guitares de celles de Dylan. (Rires)
AD :
Alors c’est parfait, c’est exactement ce qu’on voulait ! Quand tu écoutes des disques de rock ou de jazz avec un invité, le type arrive avec son banjo et (elle chante le thème de la bande-originale de Délivrance) : Voici la chanson de Monsieur l’invité ! (Rires) On ne voulait pas de ça. Voilà pourquoi Bill Frisell est si bon et pourquoi on voulait que ce soit lui. Il est arrivé sans jamais avoir entendu les morceaux. Steve (Ndlr : Moore), qui a beaucoup joué avec lui, lui avait écrit les partitions des morceaux. Il est arrivé en studio et en deux prises seulement, c’était bouclé. Brillant. Il n’essaye pas, il le fait. Et quand il joue, il n’y a rien entre lui et le son. Je n’ai jamais entendu un son de guitare pareil.

Ça vous a donné envie de pousser plus loin la collaboration ?
AD :
Oui, on aimerait beaucoup jouer avec lui en live, mais c’est un type très très occupé…

www.thronesanddominions.com
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Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #5 (avril 2008)
couv NOISE MAG#5

EARTH @ Point Ephemere, Paris (17 fevrier 2006)

21 Fév


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EARTH – Hex ; Or Printing In The Infernal Method

5 Oct

EARTH - Hex(Southern Lord 2005)
(Southern Lord, 2005)
Americana minimale

Comme le Phœnix renaît de ses cendres, Dylan Carlson réactive enfin la légende Earth après neuf ans passés à combattre ses démons, entre addiction à l’héroïne et problèmes judiciaires liés au suicide de son ami Kurt Cobain. Par le passé, Earth avait désossé la musique de groupes comme Black Sabbath ou les Melvins, et partant de cette base, avait soumis le riff aux principes de répétition et de vibration du minimaliste La Monte Young ainsi qu’à un ralentissement extrême. Le séminal Earth2 (Sub Pop,1993) fut le point culminant de cet art qui invitait le drone dans la sphère du rock et eut une influence décisive sur un nombre incalculable de musiciens ( Boris, Sunn O))), Justin Broadrick, etc.).
Cinquième album studio, entièrement instrumental, Hex ; Or Printing In The Infernal Method ne déroge pas à ce principe, mais cette fois, c’est l’Americana qui sert de véhicule vers un voyage au cœurs des entrailles brûlantes et arides de l’Amérique historique, telle que l’ont décrit William Blake ou l’écrivain Cormac Mc Carthy. C’est d’ailleurs à un poème de William Blake issu du recueil illuminé Marriage From Heaven And Hell qu’Hex emprunte son sous-titre, et c’est ce même poème qui avait inspiré le Dead Man de Jim Jarmush une décennie plus tôt. Il n’est donc pas surprenant de trouver entre Hex et la bande originale de Dead Man composée par Neil Young des liens de parenté évidents, les mêmes errances méditatives, les mêmes atmosphères nébuleuses, l’évocation des mêmes fantômes, lacs, forêts, déserts et no man’s lands. Le son de Hex, d’une incroyable chaleur, est aussi fortement imprégné de la tradition du songwriting country-blues américain de musiciens comme Merle Haggard ou Duane Eddy. Il emprunte également certains traits figuratifs aux meilleures B.O. spaghetti d’Ennio Morricone et à son art de mettre en son le silence, le souffle du vent, un serpent à sonnettes ou l’apparition d’un mirage. Fort de cet héritage, Dylan Carlson et sa compagne et batteuse Adrienne Davies livrent un album épique, solennel, hypo-tendu et hautement poétique – une merveille, un grand disque, sans conteste le meilleur album de Earth et le plus abouti. Car cette fois, la lenteur et la répétition Carlsoniennes, si teintées de fatalisme par le passé, prennent une dimension nouvelle de profondeur, d’apaisement et d’espace.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #5 (Octobre 2005)

INTERVIEW – DYLAN CARLSON (EARTH)

5 Oct

earth 2005

Camden Town, samedi après-midi… Le quartier de Londres à la fois le plus touristique et le plus populaire. On remonte Camden High Street en se mêlant à la faune composite : groupe de gamines corpspaintées, drags montés sur plates-formes, punks à iroquoise arpentant les rues de long en large en portant des panneaux publicitaires à bout de bras et freaks en tout genre. Ici, vous pouvez vous balader avec un casque à pointe et une plume dans le cul sans que personne ne lève le moindre sourcil. On arrive à l’hôtel dans lequel doivent se dérouler les interviews et le vert anis de la moquette campe une ambiance légèrement plus conventionnelle. Quelques confrères allemands ont déjà pris leurs aises dans les canapés disposés dans le hall. Alors, pour patienter (on ignore encore qu’on passera près de 12 heures assis, puis affalés dans ces canapés providentiels), on entre rapidement dans le vif du sujet : ragots souterrains, digressions métalliques de bon ton, mais surtout, échanges d’impressions sur les dernières livraisons de Earth et de Sunn O))) puisque après tout, nous sommes tous là pour ça.

Le premier à pointer le bout de son nez est l’ex-Engine Kid Greg Anderson venu représenter à la fois Southern Lord – son label qui, en quelques années, s’est attiré des faveurs dans tous les cercles de musiques extrêmes et souterraines, allant parfois jusqu’à l’idolâtrie -, mais surtout l’entité drone doom expérimentale Sunn O))) dont il constitue la débonnaire et corpulente moitié aux côtés de son acolyte Stephen O’Malley. Sunn sort aujourd’hui son très attendu sixième opus, le Black One. Un album noir en effet, qui déracine le black metal de son environnement puriste pour l’abâtardir de façon admirable, grâce notamment à la participation de deux des principaux acteurs du renouveau du genre – les américains Wrest de Leviathan, et Malefik de Xasthur-, mais également de l’électronicien minimaliste Oren Ambarchi et du vétéran bruitiste John Weise (ex-Bastard Noise).

Greg Anderson (Sunn) & Adrienne Davies (Earth), Londres 2005
adrienne davies, greg anderson

(…)

Le lendemain matin, on retrouve Adrienne Davies, Jonas Haskins et Dylan Carlson dans le vert anis du hall de l’hôtel, calmes et souriants malgré la fatigue.
En voyant Earth sur la scène du Koko la veille, on avait vu en Carlson un personnage incroyablement touchant, au-delà même de son histoire personnelle chaotique d’ex-junky et de son univers musical unique.
Aujourd’hui, les vieux démons sont vaincus mais pas enterrés, et la présence sage, humble et réservée de Carlson est celle d’un homme qui ne triche pas et qui revient de loin, se considérant volontiers comme le simple réceptacle d’une force musicale autonome et immuable, loin des prétentions ronflantes de toute-puissance créatrice.
Après un hiatus de neuf ans sans album studio, Southern Lord sort aujourd’hui le meilleur opus de Earth depuis le séminal
Earth 2 en 1993, manifeste drone-rock cultissime s’il en est. Puisant aux sources de l’americana, du blues, de la country, du rock et dans l’univers hérétique et spirituel de William Blake et de Cormac McCarthy, Hex; Or Printing In The Infernal Method campe un paysage aride et désolé, et constitue le pendant idéal au Dead Man de Neil Young.

Adrienne Davies & Dylan Carlson - Londres 2005
adrienne davies, dylan carlson

Que s’est-il passé pour toi entre 1995 (date du dernier album studio de Earth Pentastar: In The Style Of The Demons) et aujourd’hui ?
Au moment de la fin de ma relation avec Sub Pop, j’avais accumulé certaines mauvaises habitudes, entre mes problèmes de drogue et ceux avec la justice… Donc pendant les trois années suivantes, j’ai dû m’occuper de ça avant toute chose. Je ne faisais pas du tout de musique pendant cette période. J’habitais à L.A depuis 1997, et en 2000 j’ai dû revenir à Seattle pour régler mes problèmes judiciaires. Ensuite, je me suis remis à jouer de la musique. Au départ, je n’étais pas vraiment certain de vouloir reprendre Earth, ni même de vouloir faire ça de manière professionnelle. Mais ce que je voulais, c’était recommencer à jouer. Au même moment, Mike Quinn (Ndlr : patron du label No Quarter) m’a contacté pour ressortir Sunn Amps And Smashed Guitars ainsi que des vieux morceaux. Alors, logiquement, je me suis remis à faire des concerts en tant que Earth. Et puis j’ai commencé à travailler et à composer. Bien entendu, comme c’était moi, il y avait des similitudes avec ce que j’avais fait dans le passé. C’est vraiment à ce moment-là que Earth a redémarré. De toute façon, quoi que je fasse, ma musique sera toujours lente et répétitive. Du Earth, pour le meilleur et pour le pire.

Depuis Earth 2, on dirait que beaucoup de gens attendent de toi que tu sortes des albums de drone jusqu’à la fin des temps.
Oui, c’est vrai. Mais il y a deux types de fans : ceux qui veulent que tu fasses une chose et que tu la répètes inlassablement, et il y a les autres – la majorité je crois – qui sont ouverts à tout ce que j’ai fait ou ferai. D’ailleurs, l’accueil du nouvel album est très positif. Il y a des gens qui arrivent à faire la même chose, encore et encore. Mais pour moi, même s’il y a de grandes constantes dans ce que je fais, je vieillis, je grandis, j’évolue, et ma musique avec.

Pour Hex, tu as pris comme base les grandes lignes de la musique américaine et de l’Americana : la country, le folk, le blues, Billy Gibbons, Merle Haggard, Neil Young. Est-ce que tu t’es vraiment imprégné de ça pendant la genèse de Earth ?
C’est bizarre parce que quand Earth a débuté, même si on faisait des choses plutôt expérimentales, on a toujours été présenté comme un groupe de rock. Et le rock est basé sur la country et le blues. La musique américaine est un continuum basé sur ces formes primitives.

Justement, tu as évoqué plusieurs fois ce continuum en parlant de ta musique, qu’est-ce que tu as voulu dire exactement ?
Quand tu es jeune, tu es plein d’ubris (Ndlr : terme grec désignant l’excès et la démesure, qui amènent à la fois à la grandeur et au malheur), tu te dis « je vais créer quelque chose de totalement nouveau et différent », mais ça ne l’est pas. La musique est un continuum parce que tu es en permanence influencé par ce qu’il y a eu avant.

La métaphore des éponges ?
Exactement. Pour moi, la musique est un principe cosmique qui existe indépendamment de nous et en tant que musiciens, nous avons la chance d’être un chaînon et de servir de lien entre tout ça. On ne fait qu’ajouter notre perception. Malheureusement, dans notre société, si tu veux être payé, il faut dire : « Oh, ça c’est de moi ! Ça m’appartient », ne serait-ce que pour le copyright. Mais en réalité, ça n’appartient à personne. Je veux dire, à qui appartient le blues, à qui appartiennent la country et le rock ? C’est bien plus grand et large qu’une histoire de groupe ou de personne.

J’imagine que cette continuité est quelque chose dont tu n’avais pas vraiment conscience au début de Earth mais qui s’est plutôt imposé à toi récemment…
Oui, certainement. Je crois qu’en vieillissant, je suis devenu plus conscient de moi-même, historiquement, de ma place dans l’univers, alors qu’avant je me considérais comme un élément isolé. Quand tu es jeune, tu te crois séparé de tout alors que tu es connecté avec tout.

Adrienne Davies & Dylan Carlson - Londres 2005
adrienne davies, dylan carlson

Tu as aussi puisé de l’inspiration dans le livre de Cormac McCarthy Blood Meridian; Or The Evening Redness In The West. Qu’est-ce qu’il y a dans ce livre ? Qu’est-ce que tu y as trouvé ?
J’aime tous ses livres sur l’Ouest. Il parle du sens et des conséquences de l’immensité du continent américain et du fait que ce continent américain serait comme une seule entité à laquelle les gens se retrouvent confrontés. Par exemple, la communauté Pennsylvania Dutch (Ndlr : communauté américaine de migrants issus d’Allemagne. Aujourd’hui, ce sont principalement les Amish) écrivaient ces signes – les « Hex » – sur les granges, comme un sortilège qui éloignait le mal. Dans les autres pays, en Italie, en Allemagne, même s’il y a eu des religions très austères, il n’y a jamais eu ça. Mais en Amérique, c’est comme si les gens étaient obligés de se confronter à ce mal qui hante le pays et d’utiliser à leur tour la magie contre le mal. Le continent américain est plus qu’un lieu, plus qu’une terre, c’est une force vive et vivante, inconnue et hostile, une présence froide. McCarthy parle de toutes ces choses obscures qui ne sont généralement pas bien connues et qui ne font malheureusement pas partie de l’histoire officielle de la conquête de l’Ouest, ni des Westerns comme ceux de John Wayne, ni de la version révisionniste et manichéenne qui consiste à dire que tous les Indiens étaient bons et que tous les Blancs étaient mauvais. Les relations entre les gens étaient bien plus complexes que ça. Il y avait du bon et du mauvais des deux côtés. Les Indiens ont aussi perpétré des choses atroces, mais cela avait un sens…Tout cela est une histoire complexe qui a été réduite à des clichés. Et ce livre est basé sur des documents historiques.

C’est un livre extrêmement violent…
Oui, parce que l’Amérique est un endroit extrêmement violent.

Est-ce que c’est aussi le sens du sous-titre de Hex; Or printing in the Infernal Method ?
Cette phrase est issu d’un poème de William Blake (Ndlr :A Memorable Fancy, le poème dont s’est également inspiré Jim Jarmush pour son film Dead Man. La bande originale composée par Neil Young fut également l’une des influences de Dylan Carlson pour Hex) qui parle de manière très intense du dépouillement de l’être, de tout ce qui est faux et superflu, et du fait que le corps et l’esprit sont séparés. De la même façon, le son de Earth va vers quelque chose de plus dépouillé, avec moins de distorsion et de fuzz, vers quelque chose de plus clair et de plus pur. Tout ça va dans le sens de réduire les choses à l’essentiel.

Est-ce que tu te reconnais musicalement dans le mythe de Sisyphe (ce héros de l’absurde condamné à perpétuité par les dieux à faire rouler un rocher jusqu’en haut d’une colline) ?
Oui, je vois vraiment le temps et la vie comme une chose cyclique. Rien ne naît de rien et le bien n’existerait pas sans le mal. Je continue à faire les choses parce que quelque part, elles doivent être faites. La musique est comme ça. Même si je ne devais pas jouer face à un public ou sortir des disques, je jouerais quand même. Le meilleur moment de ma journée est celui pendant lequel je joue de la guitare. Je me réveille deux heures en avance pour pouvoir jouer avant de partir travailler.

Tu crois en l’absurdité de la vie ?
Je ne pense pas que la vie soit vraiment absurde. Par exemple, ma musique est différente du Doom ou de la pure Drone musique parce qu’il y a toujours un aspect mélodique qui implique de l’espoir, et aussi qui tu y apportes une certaine attention, ce qui fait qu’elle n’a pas ce côté morne. Je n’aime pas les gens qui ironisent par rapport à la musique ou au rock’n’roll. Il y a des gens qui vivent et meurent pour le rock et la musique. Être ironique là-dessus, c’est un peu comme si tu crachais sur les gens qui donnent tout pour ça.

Donc tu n’es pas quelqu’un de foncièrement pessimiste.
Non, bizarrement, je suis quelqu’un de très optimiste. Les gens en sont toujours très surpris parce qu’ils perçoivent ma musique de manière sombre et mélancolique. Mes amis me disent que je suis quelqu’un d’optimiste et je crois que c’est vrai. D’accord, certaines choses vont mal, mais le futur renferme aussi la possibilité que les choses iront mieux qu’elles ne sont aujourd’hui. Je comprends mal ces groupes de l’instant, sans futur. C’est peut-être parce que je ne suis pas passé loin… à cause des drogues. J’en ai pris trop…

C’est vrai que c’est surprenant de t’entendre de manière si positive.
Oui. Bien qu’il y ait une partie de moi-même consciente de cette espèce de processus historique qui nous mène vers une vie de plus en plus contrôlée par cet horrible gouvernement et toute cette merde, je pense quand même qu’on traversera tout ça et que le mal tombera et se détruira lui-même. Il y a toujours des actions personnelles à mener pour lutter contre toutes ces forces qui t’empêchent de vivre. Et pour moi, pouvoir faire de la musique va dans ce sens.

Adrienne Davies & Dylan Carlson - Londres 2005
adrienne davies, dylan carlson

Est-ce que la musique t’a aussi aidé à combattre tes démons ?
Oui. La musique m’a évidemment aidé à traverser le pire et à en sortir. À un moment, la drogue commence à devenir plus importante que tout le reste, même que la musique, et alors tout s’évanouit. Tu te retrouves sans rien, hormis les drogues, et alors tu commences seulement à réaliser qu’il faut s’en débarrasser parce qu’il y a des choses tellement plus importantes. Pour moi, la musique a toujours été la chose la plus importante au monde, et quand ma vie est devenue un tel désordre, j’ai senti qu’il fallait que je retourne en arrière.

Que ressens-tu aujourd’hui quand des groupes comme Sunn O))) ou Teeth Of Lions Rule The Divine disent exister grâce à toi, et tous ces musiciens qui revendiquent Earth comme une influence majeure ?
Je suis simplement reconnaissant. Il faut prendre cela avec humilité. J’ai la grande chance d’avoir fait quelque chose qui m’amène d’incroyables réponses en retour. Je ne vois pas comment qui que ce soit pourrait s’en plaindre. Pour moi, c’est extrêmement flatteur. Le genre de musique que je fais n’aura jamais un grand succès commercial. Le vrai succès est de réaliser que ce que j’ai fait a touché des gens à tel point qu’à leur tour ils en font quelque chose. De la même manière, j’ai été influencé par des gens qui m’ont donné envie de créer quelque chose. C’est un passage de relais.

On en revient au continuum…
Exactement. Et puis tu parlais de Sunn O))). Ils ont commencé de cette manière, mais ils ont ensuite fait quelque chose de très personnel, avec leur propre son et leurs propres rituels. Ils sont loin d’être des imitateurs. Ils ont vraiment apporté quelque chose.

Jonas Haskins (Earth) - Londres 2005
jonas haskins

Francoise Massacre
Publié dans : VERSUS MAG #5 (Septembre 2005)

couv VERSUS 5

V/A – Earth : A Legacy Of Dissolution Remixes

4 Avr

Legacy Of Dissolution Remixes (No Quarter 2005)
(No Quarter, 2005)

2005 sera l’année de la consécration pour Earth ou ne sera pas. Un album de remixes et une reformation avec un nouvel opus à la clef, c’est beaucoup pour un groupe dont le leader déchu, le « Sisyphe du Rock » Dylan Carlson, est presque plus célèbre pour ses accointances avec Kurt Cobain, dont il fut l’ami, le dealer, et le pourvoyeur en armes – notamment celle qui lui servira à se faire sauter le caisson en 1993 -, que pour ses frasques musicales. Et pourtant, aujourd’hui, c’est toute la crème de l’underground qui paye son tribut à ce groupe (cet homme) pionnier, méconnu et sous-estimé, dont l’album sobrement intitulé Earth2 (Sub Pop, 1993), fut la véritable pierre angulaire du renouveau de la drone music et du sacre absolu du genre dans les sphères du rock, du metal et des musiques expérimentales. Oui mais voilà, malgré un casting de rêve (trié sur le volet par Carlson lui-même) qui ferait baver n’importe quel lecteur du Wire (Sunn O))), Autechre, Jim O’Rourke, Russel Haswell, Mogwai et Justin Broadrick), on peut néanmoins remettre en question la légitimité musicale de cet exercice de style périlleux qui consiste à tordre ou à détordre des originaux d’une beauté qu’on oserait pas égratigner. De même qu’on n’oserait pas couper un grand cru, même avec un autre grand cru, la musique de Earth doit se déguster pure et sans additifs.
Les remixes les plus anecdotiques sont sans doute ceux du musicien harsh-noise digitale Russel Haswell, et des écossais de Mogwai, tentative fourre-tout peu inspirée pour faire vaciller le titanesque « Teeth Of The Lion Rule The Divine » dans un chaos semi-électronique entiché de glitchs carrément agaçants.
Le même morceau est néanmoins réinterprété avec maestria par les doomlords de Sunn O))), groupe-tribut à Earth et revendiqué comme tel. Il ne pouvait en être autrement, quand on sait que O’Malley et Anderson avaient poussé leur dévotion mystique à Earth jusqu’à monter un super-groupe de drone-doom du nom de Teeth Of The Lion Rule The Divine, le temps d’un album magistral.
La palme du remix le plus torché revient à Autechre, qui revisite « Coda Maestoso in F(Flat) Minor », en filtrant et en compressant très légèrement l’enveloppe de la piste de guitare. Pas d’autre ajout, et pas de soustraction. Foutage de gueule ou revisitation suprêmement intelligente ? : En conservant intacte la structure de ce morceau, répétition fataliste jusqu’à l’absurde, il a le grand mérite de ne pas étouffer le désespoir catatonique latent qui flotte dans toute la discographie de Earth.
Enfin, Justin Broadrick (Godflesh, Jesu, Napalm Death) et Jim O’Rourke (homme à tout faire, hyperactif, multi-instrumentiste, prescripteur, compositeur, producteur et cinquième membre de Sonic Youth) parviennent à mettre de la lumière et de la vie dans la tourmente sombre et désolée de Carlson. Et c’est bien lui, O’Rourke, qui signe de loin le remix le plus réussi, le plus personnel et le plus généreux, en redonnant au drone sa couleurs primitive, celle de l’expérimentation telle que la pratiquait La Monte Young, Tony Conrad et le Dream Syndicate à la fin des années 60.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #3 (Avril 2005)

couv VERSUS MAG #3

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