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JOSEPH GHOSN – La Monte Young : une biographie suivie d’une discographie sélective sur le minimalisme.

28 Mai


(Le Mot et le reste, 2010)
Un livre en français, simple, sobre, intelligible et parfaitement digeste sur le pape du minimalisme radical, il fallait le faire. Joseph Ghosn a travaillé plus de huit ans en tant que rédacteur et journaliste aux Inrockuptibles, et ceux qui sont un tant soit peu familiers avec sa plume, qui connaissent ses inclinations musicales ou qui l’ont aperçu errant entre les rayonnages des marchands de culture de la capitale ne s’étonneront guère qu’à travers ce portrait de La Monte Young, Ghosn se soit attaché à transmettre sa passion pour ce compositeur américain non-conformiste parmi les plus mythiques, les plus influents et paradoxalement les plus insaisissables de ces dernières décennies.
C’est donc par le prisme de la « petite » histoire – celle du parcours initiatique de l’auteur, fan de musique, d’abord intrigué par un nom sur la pochette d’un album de Spacemen 3 et qui croisera souvent, par la suite, l’univers de La Monte Young, sa musique et ses disques (des objets extrêmement précieux, rares, inaccessibles) mais sans jamais croiser l’homme – que Ghosn nous raconte l’histoire, plus large, du minimalisme américain avec son lot de protagonistes, de figures incontournables et d’héritiers directs ou indirects : Marian Zazeela (sa compagne), Terry Riley, Tony Conrad, Pandit Pran Nath, John Cale, Angus MacLise et le Velvet Underground, Yoko Ono, Terry Jennings et le mouvement Fluxus, Rhys Chatam, Phil Niblock, Charlemagne Palestine…
Le récit est court, concis et ne s’embarrasse guère de considérations sur la portée philosophique et esthétique de l’œuvre expérimentale de La Monte Young. Il livre plutôt l’expérience sensuelle de l’auteur-profane au contact d’une musique « à vivre » sans compromis, parfois âpre et agressive, parfois hypnotique et psychotrope mais toujours infiniment physique.
Cette biographie est d’ailleurs agrémentée d’une première discographie sélective de Young, qu’on aurait pu dire aussi « subjective » et qui, outre les rares objets plus ou moins officiels, comporte un détour obligatoire par la case non-officielle, bootlegs et autres pirates.
La deuxième discographie « sélective sur le minimalisme » met en lumière, sans exhaustivité mais avec beaucoup de pertinence, l’étendue du legs de Young sur plusieurs générations de musiciens et expérimentateurs de tous bords : disciples et minimalistes de la première vague, compositeurs, DJs, électroniciens, droneux, répétitifs et groupes de rock d’hier et d’aujourd’hui, des plus fameux (Steve Reich , Philippe Glass, Sunn O))), Lou Reed pour son Metal Machine Music, Tangerine Dream) aux plus méconnus (Henry Flynt, John Gibson ou Franco Battiato) en passant par les un peu moins obscurs (Jim O’Rourke, Nurse With Wound, Earth, Oren Ambarchi, Pauline Oliveros, Eliane Radigue). Les dépositaires sont nombreux et on n’y a vu qu’un seul grand absent, Rioji Ikeda, le maître japonais des fréquences post-techno ultra-minimales.
A l’heure où les formations de drone n’ont jamais été aussi nombreuses et bien portantes, il bon de rappeler qu’elles ne sont pas nées de la cuisse de Jupiter.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #15 (avril/mai 2010)
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SUNN O))) – Monoliths & Dimensions

5 Oct

(Southern Lord, 2009)

MAXIMAL SUNN

On a parfaitement le droit de ne pas aimer Sunn O))), on a parfaitement le droit de trouver ça chiant, vous savez, les goûts et les couleurs… On a le droit sauf quand la seule justification du contradicteur relève de la posture facile, de la pure paresse intellectuelle (Combien de « c’est pas de la musique ! » ou de « moi et mon gosse de quatre ans aussi on peut le faire » a-t-on pu entendre dans les conversations d’initiés ?), ou encore du paradoxe le plus ridicule et le plus vaseux de ces dernière années : « le refus de la hype » brandit comme le valeureux slogan d’un nouvel esprit critique, comme si refuser la hype (?) valait acte de résistance. On en rirait presque. Oh et puis Sunn O))) n’est certainement pas non plus le meilleur groupe du monde mais il n’empêche que depuis dix ans, Greg Anderson et Stephen O’Malley ont le mérite d’être toujours restés fidèles dans leur quête du bourdonnant. Sunn O))) est donc avant tout un groupe qui cherche et qui, à force de chercher, de tâtonner, de se tromper et de persévérer, a parfois trouvé. Trouvé la passerelle qui reliait le sacré au profane, la tradition à l’expérimentation, l’abstraction au sensible, le populaire à l’underground et à l’avant-garde ou bien encore la beauté à la hideur. Et pour la première fois, Monoliths & Dimensions réconcilie aussi l’ombre et la lumière. Oui, ce septième album de Sunn est assurément le plus lumineux, le moins linéaire, le plus audacieux et comme si ça ne suffisait pas, le plus abouti de tous. Curieusement, à l’heure où les deux architectes de la machine Sunn se produisent sur scène en formation originelle (et donc minimaliste) pour jouer leur œuvre fondatrice, les GrimmRobe Demos, Monoliths & Dimensions est au contraire le plus maximaliste des disques du groupe (« Maximum volume yields maximum results »).

Pour cette nouvelle entreprise discographique singulière, O’Malley et Anderson ont donc convoqué l’artillerie lourde. On retrouve, dans les premiers rôles, les collaborateurs désormais consacrés du duo : la voix légendaire du black metal Attila Csihar et le guitariste australien Oren Ambarchi qui ont tous deux contribué activement à la construction de ce gigantesque édifice sonore et puis Dylan Carslon et Steve Moore de Earth ou bien encore le claviériste Rex Ritter. À leurs côtés, une trentaine d’invités plus inattendus (on ne les citera pas tous) participe également à cet effort de guerre et de paix. Outre l’intervention des trombonistes Stuart Dempster et Julian Priester (le premier vient de la musique contemporaine, le second a fait ses classes aux côtés de Bo Diddley, Sun Ra, Max Roach, McCoy Tyner, John Coltrane, Herbie Hancock ou Charlie Hadden), de la chanteuse Jessica Kinney (Asva, Gamelan Pacifica) ici promue en chef de chœur et de Randall Dunn aux manettes, il faut souligner le travail d’arrangement absolument remarquable d’Eyvind Kang, altiste et violoniste qu’on a notamment vu à l’œuvre avec Secret Chiefs 3, John Zorn, Mark Ribot ou Mike Patton, travail d’autant plus remarquable que ces arrangements traitent avec des timbres qui se distinguent largement du tout-venant de l’instrumentarium rock et metal. Dung Chen (longue trompe utilisée dans les rituels tibétains), conques, chœurs féminins et masculins, harpe, hydrophone, violon, alto, contrebasse, clarinettes, flûtes, cor anglais et cor d’harmonie, cymbale à moteur, piano, trompette, timbale d’orchestre, hautbois, orgues ou cloches tubulaires, autant de textures, de tessitures, de jeux de couleurs qui, associés au vrombissement des guitares désormais familier, viennent brouiller les pistes et étendre encore plus loin le champs d’expérimentation, ouvrant sur des territoires (souvent cosmiques, parfois cinématographiques) qui jusque-là, n’avaient pas encore été foulés au pied par les encapuchonnés.

Le principe du bourdon n’étant pas l’apanage de l’Occident, loin s’en faut, les références aux traditions bouddhiques de l’Asie Orientale sont finalement parmi les moins surprenantes de ce Monolith, des trompes et conques du morceau d’ouverture, « Aghartha » (un titre qui évoque le mythe du monde souterrain développé dans la littérature occidentale de la fin du XIXe siècle mais aussi et bien sûr le Agharta de Miles Davis), aux psalmodies gutturales incantatoires de « Big Church ». Et alors que ce « Aghartha », justement, s’achève sur les mots granuleux de Csihar pris entre l’eau et le vent, comme une macabre poésie sonore, « Big Church » s’ouvre sur la splendeur des chœurs féminins dirigés par Jessica Kinney, dans le sillage simplifié de certaines œuvres chorales stupéfiantes de Ligeti, et notamment de son Requiem ou de Lux Æterna que Kubrick utilisa dans 2001, L’Odyssée de l’Espace pour illustrer les diverses apparitions du monolithe noir. Tiens tiens… Et si l’on file la coïncidence 2001, la solennité des cuivres de « Hunting & Gathering » (sous-titré « Cydonia », soit le nom attribué à deux reliefs martiens) fait irrémédiablement écho au célèbre poème symphonique de Richard Strauss composé d’après Nietzsche Also Sprach Zarathustra, jusqu’à ce que des synthétiseurs que l’on croirait sortis d’une bande originale de Goblin ou de John Carpenter viennent renforcer encore la sensation d’impressionnisme et d’anachronisme musical, intentionnel et parfaitement cohérent. Enfin, l’album se clôture sur le colossal (et toujours très kubrickien) « Alice », peut-être celle de Lewis Carroll mais dont les dernières minutes (les harmonies se font de plus en plus lumineuses, les guitares se retirent peu à peu, laissant le mot de la fin aux cuivres et à la harpe) sont en tout cas un hommage explicite au jazz cosmique et rayonnant d’Alice Coltrane.

L’hommage justement… Sunn O))) a débuté en tant que groupe-hommage à Earth et dix ans plus tard, il n’est pas surprenant que l’hommage aux pairs soit plus que jamais au centre de sa musique. Les références ont changé, se sont multipliées, elles ont pris la tangente, elles puisent désormais dans la tradition aussi bien que dans la modernité et même dans des univers extra-musicaux, elles sont sous-entendues ou carrément explicites mais ce qui est certain, c’est que jamais le groupe ne les avait maniées avec autant d’habileté que sur ce très impressionnant Monoliths & Dimensions.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #11 (août/septembre 2009)
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Live Report : SUNN O))) + PORT RADIUM (12/12/2007 | Paris | Caves Lechapeleais)

13 Déc

Sunn O))) - Caves Lechapelais 12-12 2007

J’étais partie à ce énième concert de Sunn franchement sceptique, en me demandant si quelque chose de neuf allait bien pouvoir se produire sous le soleil torve des caves à champignons et gogoths de la rue Lechapelais. La dernière performance parisienne des Drone Lords dans un Point FMR blindé et sans âme avait été une jolie déconvenue, que même les renforts massifs de personnel sur scène n’avaient pas réussi à sauver de la dérive Grand-guignolesque, bien au contraire.

A peine réchauffée par le cookie rance avalé sur le chemin, et nous voilà dans la file d’attente des bigots venus assister à la Grand-messe. Pendant les 45 minutes passées à se geler les fesses dehors en attendant l’ouverture des portes, on a largement le temps de remarquer que Sunn O))) draine un public composite de moins en moins chevelu : un journaliste des Inrocks, une moitié de Sister Iodine, quelques vieux visages de l’époque ou l’orga Büro faisait la pluie et le beau temps sur la scène digitale-expérimentale parisienne. Les doomsters assidus se font rares. Mais il faut dire que ce soir, les places aussi étaient rares – jauge limitée oblige – et le sésame concédé seulement aux plus rapides. Tant mieux, les caves Lechapelais semblent être l’endroit idéal pour goûter ou regoûter à la décharge sonique des encapuchonnés : la voûte en vieilles pierres suinte la crasse, le moisi et l’humidité, et mieux, la salle est à échelle parfaitement humaine. La veille, Sunn avait donné un concert au Forum de Londres devant 3000 personnes, une jauge ridiculement démesurée pour un groupe dont tout l’intérêt en live réside dans la ritualisation de la performance, la retenue gestuelle, la propagation des vibrations du son, et qui débarque sur scène éclairé à la bougie.

C’est un bouffon de cour qui ouvre le bal sans y avoir été invité par la double organisation (w-h-y.org et Fiasco System). Un improbable sosie de Stéphane Bern, lunettes 70’s et talonnettes (on se bidonne en se demandant à combien il plafonne sans), chargé comme un permissionnaire, se hisse une première fois sur scène, vasouille que le concert n’aura « malheureusement » pas lieu, ne fait marrer absolument personne, titube, redescend et disparaît une première fois dans les profondeurs obscures de la salle. On aura droit à trois apparitions absolument identiques de Queen Elizabeth avant que Port Radium alias Ludovic Poulet ne se place sur la scène saturée de Model T et d’Ampeg et n’entame son set. On se souvenait d’Autopuzzle, son premier album sorti il y a quelques années par Lionel Fernandez et Erik Minkkinen (Sister Iodine / Discom) dans la confidentialité de leur micro-label Deco et on n’avait plus suivi sa trace depuis un moment. Installation minimale (trois ou quatre cymbales équipées de capteur reliées à un laptop, frappées aux baguettes, balais ou mailloches) pour random electronica minimale, entre Jan Jelinek ou Pan Sonic pour les cliquetis et rythmiques feutrées et Fennesz pour les nappes digitales légèrement stretchées et distordues. On se laisse volontiers embarquer dans le flot des textures changeantes le temps de trois morceaux et on commence à se lasser sur le quatrième.

Après une courte pause, le public se masse devant la scène plongée dans une lumière rouge sang. On savait qu’on aurait droit aux canonnades de fumigènes désormais coutumières des concerts de Sunn, mais ce soir la fumée est épaisse comme la mousse d’une bière brune, plus flippante que le Fog de John Carpenter. Les Grimm Robes noires fendent les premiers rangs et entrent en scène, lentement (très lentement) précédées par le maître de cérémonie (on reconnait le sound man de la dernière tournée avec Earth) qui ouvre la voie avec un chandelier à 6 branches. La fumée se dissipe peu à peu et on commence à entrevoir les visages planqués sous les capuches : Stephen O’Malley et sa Travi$$$ Bean, Greg Anderson cette fois à la basse (on va comprendre notre douleur), le troisième membre permanent Thomas Nieuwenhuizen (God, Beaver) au Moog Taurus II, ce redoutable pédalier cracheur d’infrabasses, Steve Moore, pianiste de Earth, ici au trombone à coulisse, et enfin, Bill Herzog de Jesse Sykes & the Hereafter (et invité sur Altar) à la contrebasse électrique. Moore se lance dans une impro au trombone, mi-Nerfetiti de Miles Davis, mi-trompettes de la mort sur fond de décollage de drone en montée progressive. Le volume est quand même particulièrement à bloc ce soir, mais jusqu’ici, rien de vraiment surprenant. Je suis à deux doigts de me sentir complètement blasée et revenue de tout : c’est ça, drone petit, moi ça me fait rien, ah si, ça me détend… Tu parles Massacre, tu parles. Steve Moore quitte la scène, et cinq minutes plus tard, tout le monde est définitivement calmé, paralysé, soufflé, molesté par la violence inouïe des fréquences basses crachées par les amplis. De mémoire de concert de Sunn, je n’avais encore jamais ressenti une telle puissance de feu. Les vibrations sont difficilement supportables et la douleur physique bien réelle. Cage thoracique ? Ecrasée. Trachée artère ? Comprimée. Tempes ? Pilonnées. Orbites ? Pressurisées. Cloison nasale ? Décollée. Respiration ? Saccadée. Estomac ? On commence à regretter le cookie apéritif. Tympans ? Cette purée, là, à l’intérieur de mes oreilles ? Un type tombe dans les vapes. On pense à O’Malley et Anderson évoquant le massage des intestins par le son jusqu’à la nausée, voire l’ultime défécation. A l’instant présent, ce discours ne relève plus seulement de la pure hypothèse d’école. On pense qu’une guerre des sons est absolument envisageable. On regarde la scène en bois trembler, les pédales aux pieds des musiciens et les cadavres de bières échoués sur scène dériver par petits mouvements saccadés comme des poissons hors de l’eau. Il y a un côté franchement comique aussi, à voir les visages se tordre et se détordre pour essayer de paraître impassibles, les regards en coins, les expressions de malaise et de lutte figée, les corps raidis sous le poids du son. Surtout, on n’attend qu’une chose : la délivrance.

Elle arrive enfin lorsqu’O’Malley lève la main pour signaler le premier changement d’accord. On se détend un peu. Le pire est derrière nous. La suite ne sera qu’une longue et lente descente d’accords jusqu’au dénouement, avec quelques minute octroyées à O’Malley pour une petite partie de larsens, free style, le nez collé à l’ampli. Anderson en profite pour s’allonger de tout son embonpoint sous sa basse encore rugissante, pas trop loin de sa bouteille de Château Bel Air, pas trop loin de son set de pédales. Queen Elizabeth saisit l’occasion du relâchement général pour s’accorder une dernière minute de gloire éthylique sur les planches, secoue chaque bouteille pour bien s’assurer que tous les cadavres sont vides avant de se faire éjecter par O’Malley. Enfin, Steve Moore rallie ses pairs pour un final un peu long après le trauma du quart d’heure précédent.

C’était déjà évident : jamais un disque de Sunn O))) ne rendra compte de l’expérience physique du live. Ce qui l’est encore plus, c’est que la performance ne prend tout son sens que dans des conditions « extra »-ordinaires, comme ce soir, et que ce groupe n’est décidément pas fait pour écumer les vastes scènes et lieux convenus des réseaux rock traditionnels. On espère qu’il en sortira plus souvent.

Francoise Massacre
Publié sur : www.noisemag.net

Photos: Steward Ravel

Interview – STEPHEN O’MALLEY / SUNN O))) & BORIS: Le mariage? C’est la robe

1 Mar

SOMA

photo (c) © Eirik Lande

Stephen O’Malley a raison. Quoi qu’il fasse, il est désormais attendu au tournant. De procès de chapelles en procès de chapelles, Sunn O))) poursuit inlassablement sa route, bravant les vents contraires de la dithyrambe et du réquisitoire. Laissant derrière lui le <i>Black One</i> et ses spectres noirâtres, le duo s’associe avec les japonais Boris, compagnons de label, disciples orientaux et psychédéliques de la confrérie du Metal d’avant-garde, de l’improvisation et de l’expérimentation, encapuchonnés pour l’occasion. <i>Altar</i> est le fruit de cette union. Un fruit dont la saveur aurait peut-être été moins généreuse sans la contribution d’une pléthore d’invités : la chanteuse country-goth Jesse Sykes, Kim Thayil de Soundgarden, Joe Preston (Thrones, Melvins, Earth, High On Fire), Steve Moore (Earth), Bill Herzog et Phil Wandescher (Jesse Sykes and The Sweet Hereafter), Tos Nieuwenhuizen (GOD, Beaver), Rex Ritter (Jessamine) et enfin, Dylan Carlson (Earth) sur la bonus track de l’édition limitée. Stephen O’Malley évoque la genèse du disque, le rapport à la critique, la fin de Khanate et ses différents projets en cours.

Quand vous êtes entrés en studio, aviez-vous une idée plus ou moins précise de ce que vous alliez enregistrer ?
Absolument pas. Tu sais c’était marrant, on buvait un verre quelques jours avant l’enregistrement, et j’ai demandé à Atsuo (Ndlr : batteur de Boris) « – Alors, vous avez des idées, de la matière pour les sessions ? – Non, et toi ? – Non. » (rires). En fait, seul Greg avait vaguement préparé un ou deux riffs. Mais à vrai dire, ça n’était vraiment pas un problème pour nous. On savait qu’au moment de l’enregistrement, on se retrouverait instantanément sur la même longueur d’onde. Et surtout, on voulait que l’improvisation soit au cœur du processus de création.

Comment l’idée d’une collaboration a-t-elle germée ?
Nous avons partagé l’affiche avec Boris plusieurs fois à Londres, et à chaque fois, l’idée de faire un disque ensemble revenait sur le tapis. Finalement, on a fait quelques concerts en Europe pendant lesquels Atsuo nous a rejoint sur scène. Ça commencé comme ça. Que ce soit Boris ou Sunn, nous aimons multiplier les projets et les collaborations.

Avez vous eu le sentiment d’une réelle alchimie pendant l’enregistrement ?
Tout à fait. L’enregistrement n’a duré que sept jours et déjà, il s’est passé beaucoup de choses du point de vue de la création et de la compréhension. D’ailleurs, j’aurais beaucoup aimé avoir la possibilité de prolonger cette semaine d’enregistrement. Je pense qu’il en serait ressorti encore beaucoup de choses. J’ai le sentiment que cette réunion a été avant tout la rencontre entre nos différentes personnalités, bien plus que la rencontre entre deux groupes.

Comment avez-vous procédé avec les différents invites de l’album? Est-ce que vous avez dû les avez diriger ou bien ont-ils également improvisé leurs parties respectives ?
Les deux. Ça dépendait vraiment des personnes. Jesse Sykes a posé sa ligne de voix sur une carcasse instrumentale quasi-définitive. Avec elle, on a plutôt discuté du contenu des paroles. Sa voix est comme un serpent et sa présence se suffit à elle même. Nous n’avons pas éprouvé le besoin de la diriger plus que ça. Quant à Joe Preston, on voulait vraiment qu’il utilise un vocoder sur «Akuma No Kuma».

Justement, je trouve que l’utilisation du vocoder donne à ce morceau des airs lointains de Kraftwerk un peu malade, ou d’Harmonia. Est-ce que c’est un fantasme, une projection de mon esprit, ou ces influences te parlent-elles?
Bien sûr, elles me parlent, mais je ne suis pas certain qu’elles parlent à tout le monde ! (rires). Ce morceau en particulier est peut-être plus cinématographique que Krautrock. L’influence du Krautrock est sans doute un peu plus manifeste sur «Fried Eagle Mind». On y retrouve cette saveur, cette vibration… Si l’album avait été enregistré en 1975, oui, on aurait probablement fait du Krautrock. Mais à l’époque, ils étaient bien plus perchés que nous.

Sur Altar, peut-être plus encore que sur vos album précédents, il y a des connexions évidentes entre tous les musiciens qui y participent, que ce soit du point de vue de leur passé musical (Ndlr : Joe Preson a quitté Earth et Dylan Carlson pour rejoindre les Melvins au début des 90’s), ou de celui de l’influence (Ndlr : les Melvins et Earth sont deux des influences revendiquées de Sunn et Boris). C’est quand même assez surprenant d’avoir pu réunir Preston et Carlson sur le même disque quand on connaît les relations qu’ils entretiennent…
Joe et Dylan sont tous les deux présents sur le disque, mais ils ne se sont pas croisé en studio. Il n’en était pas question. Personne ne voulait arriver à une situation tendue. Cependant, la rencontre entre Joe et Boris s’est fait de manière très naturelle. En studio, les relations entre les gens étaient réellement amicales, à tel point que l’atmosphère qui y régnait était presque familiale. Nous n’avons rien prémédité. Les choses sont tombées au bon moment. Par exemple, on a eu de la chance que Joe soit à Seattle à ce moment là. Les choses se sont toujours déroulée naturellement pour les enregistrements de Sunn. Et de toute façon, je pense que tous les gens qui ont participé à Altar auraient été impliqués dans des projets communs à un moment ou à un autre.

Je me souviens d’ailleurs qu’il était question que Bubba Dupree de Void participe à l’enregistrement, or il n’est pas crédité sur l’album…
En fait, il est effectivement venu en studio. Il était question qu’il fasse un solo de guitare sur «Blood Swamp» mais… (rires), le résultat était tellement «over the top» qu’on a décidé de ne pas l’utiliser. C’était une prise très longue, vraiment cool. Peut-être qu’on en fera quelque chose un jour.

«Les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme « The Sinking Belle ». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.»

sunn o))) & boris

Depuis la sortie de l’album, il y a eu beaucoup de critiques du type : « Altar est la meilleure chose jamais réalisée par chacun des deux groupes“. Qu’en penses-tu ?
Ça n’est pas ce que j’ai lu de plus négatif. Les critiques de l’album ont été assez brutales de manière générale. D’un côté, c’est assez surprenant, mais de l’autre je dirais que c’est un retour à l’ordre normal des choses. Nous avons eu tellement de critiques positives l’années dernière avec la sortie du Black One et notre tournée. On ne s’attendait vraiment pas à ça. Avec Altar, les critiques se sont beaucoup durcies. Ca me rappelle la sortie de nos premiers albums avec des choses du genre: «ØØ Void est chiant à mourir». Je pense que ça s’explique en partie par le fait que nous sommes plus exposés aujourd’hui et par conséquent, les gens attendent beaucoup plus de Sunn et de Boris qu’il y a un an ou deux. Ce qui est certain, c’est que notre changement de direction avec Altar n’a été en aucun cas prémédité. Et je pourrais dire la même chose de tous nos disques. On ne se dit pas «on va essayer de sonner comme ci ou comme ça». La musique n’est que le résultat de ce que nous sommes et de l’alchimie entre les deux groupes. Et bien sûr, on n’aurait probablement jamais abouti à ça séparément et nous en sommes très heureux. Nous avons fait ce disque de manière extrêmement sincère. À partir de là, c’est d’autant plus intéressant de voir que les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme «The Sinking Belle». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.

D’un autre côté, ça doit aussi vous amuser de lire qu’Altar est un album Pop…
Oui, c’est marrant. Bien sûr, je ne dis pas qu’on a pas le droit de faire des critiques négatives. Seulement, je les trouve parfois déplacées. Je me dis «merde, tu es qui pour dire des trucs pareils?». J’ai remarqué qu’elles viennent souvent de types qui n’ont jamais assisté à un seul de nos concerts et qui ne connaissent même pas le concept. Je lis ces critiques, et même s’il est clair qu’elles n’ont aucune espèce d’influence sur ce que je fais, c’est intéressant de voir comment elles évoluent et aussi d’où elles viennent.

Tu as l’impression que les gens ont du mal à comprendre et à accepter vos différent changements de direction ?
À la limite je m’en fous. La seul chose qui compte, c’est ce que Greg et moi faisons. J’en n’ai rien à foutre si des gamins en Allemagne ne sont pas contents. Mais tu as probablement raison.

Dans une interview pour Rock’A’Rolla Magazine, Atsuo disait qu’Altar était sans doute «la dernière carte à abattre dans le jeu du Drone». Est-ce que ça signifie que vous pensez malgré tout à passer à autre chose ?
Je ne sais pas. J’ai déjà l’impression d’avoir fait beaucoup de choses très différentes. Je ne me suis jamais cantonné à un genre en particulier. J’ai fait ce que je devais faire. C’est ma vie, ma créativité, et mon point de vue. Je n’ai aucun sentiment conservateur par rapport à ce que j’ai fait. Je ne regarde pas en arrière.

Mais ne penses-tu pas que de toute façon, avoir érigé le Drone en un «genre» à part entière était en soi un malentendu ? Ce que je veux dire par là, c’est que le principe du Drone contient déjà ses propres limites et qu’on ne peut pas en parler comme on parle du Rock.
Le premier problème, c’est que « drone » est un verbe, pas un nom (Ndlr : «bourdonner» en anglais, ou bien «bourdon» soit le terme usuel utilisé dans la terminologie musicale française).

Ici, c’est un nom.
Vraiment ? Toujours est-il que ce mot devrait être utilisé en tant que verbe. C’est devenu un genre par accident. Le second problème, c’est que toute chose devient limitée quant on l’enferme dans telle ou telle catégorie.

Après l’expérience Sunn et tes différents projets qui sont tous plus ou moins basés sur l’improvisation et l’exploration du son, penses-tu pouvoir retourner un jour à une manière plus traditionnelle de composer et envisager la musique ?
C’est à dire ? Tu penses à un groupe de Rock ?

Par exemple.
Oui, j’aimerais beaucoup mais je ne sais pas si je pourrais le faire. C’est un rêve éveillé. J’adorerais pouvoir faire uniquement des disques comme ceux que j’ai fait avec Burning Witch ! (rires). Mais c’est très difficile de trouver des gens prêts à se lancer là-dedans. Bien qu’on ait réussi à le faire avec Khanate, en quelque sorte.

Parlons donc de Khanate. Plotkin a invoqué le «manque d’engagement de Dubin» pour justifier le split du groupe…
C’est un peu le sida de tous les groupes. Parler de «manque d’engagement», ça n’est jamais qu’une manière de voir les choses, qui pour moi manque de réalisme. De la même manière, on pourrait aussi bien parler de manque d’aptitude à diriger un groupe vers ses propres attentes. Quoi qu’il en soit, je crois que le temps était venu. C’est dommage, mais je sentais moi-même que le groupe arrivait au bout de quelque chose. On a tous notre propre manière de légitimer nos choix, n’est-ce pas ? C’est intéressant de voir comment chacun utilise le langage à ses propres fins. Par exemple, James a dit avoir «quitté» Khanate, et de son côté, Tim Wiskida est également parti à cause de ce soit-disant manque d’engagement. Vu de l’intérieur, c’est assez paradoxal. Tu parles de quitter un groupe alors que finalement, tu abandonnes un navire en train de couler. C’est le sentiment que j’ai eu. Quand c’est arrivé, j’ai ressenti un mélange de libération et de déception. J’ai été impliqué dans ce projet pendant des années, c’est difficile de se dire que c’est fini, et en même temps, c’est un soulagement.

Ce qui est curieux, c’est qu’à l’époque du split de Old Lady Drivers, Plotkin avait dit exactement la même chose à propos de Dubin.
Tu sais, James a tendance à penser que ses objectifs personnels sont non seulement ce qu’il y a de plus important, mais que tout le monde devrait avoir les mêmes. Tu peux avoir des buts en commun et avoir aussi d’autres projets en tête sans pour autant être dans le compromis. Il fait partie de ces personnalités qui pensent être le centre de l’univers, qui donnent autant d’importance à leur travail qu’à leur ego. Personnellement, je pallie justement à ça en multipliant les expériences. Et alors? Les choses ne doivent pas être uniformes. Pourquoi se limiter? Au contraire, dans une collaboration, tu ne peux pas demander au gens de tout arrêter. On n’est pas des putains de dictateurs. Malgré tout, je suis très heureux de ce qu’on a fait. Je pense que c’est une des meilleures choses sur lesquelles j’ai jamais travaillé, un des groupes les plus originaux que j’ai jamais eu.

Vous avez tout de même un album à venir. Est-ce qu’il a été conçu à partir des sessions de Capture & Release?
Non. Nous avons enregistré ce disque très peu de temps après les sessions de Capture & Release. Ce nouvel album a été entièrement improvisé. Capture & Release est le seul album qu’on a arrangé intégralement avant d’enregistrer. Sur les deux premiers albums, il y avait bien quelques pistes pour lesquelles nous avions procédé de cette façon, mais nous ne l’avions jamais fait sur toute la longueur d’un disque.

Et pour ce nouvel album, Plotkin a-t-il travaillé sur les arrangements à posteriori?
Non, c’est vraiment de l’improvisation du début à la fin, sauf pour les voix qui ont été enregistrées après. Plotkin a surtout travaillé sur le mix, les voix et la spatialisation du son.

Revenons à Sunn, Greg Anderson avait parlé d’une possible collaboration avec Pan Sonic. C’est toujours d’actualité?
J’espère, oui. Ca fait longtemps qu’on en parle mais malheureusement nous n’avons jamais trouvé le temps d’aller plus loin. Ça a failli se faire en septembre dernier, mais finalement personne n’avait vraiment la tête à ça.

J’ai vu que vous alliez prochainement sortir un LP du nom d’Oracle?
Oui, on l’a presque terminé. Ca sera un LP deux titres, avec la participation d’Attila Csihar, Atsuo Mizuno, Joe Preston, Greg et moi. Il y aura une première piste qui sera très… «guitare», et une autre piste qui sera «très pas guitare» (rires).

«Très pas guitare» …c’est à dire ?
Cette piste sera surtout basée sur des sons provenant directement des amplis. Le LP a été originellement composé pour une performance artistique en collaboration avec Banks Violette qui s’est tenue à Londres l’année dernière. À la base, le LP était sensé sortir en tant que programme pour cet évènement, mais nous avons eu des problèmes de timing. Finalement, on a décidé d’en faire un album, avec un gros travail sur l’artwork, dont je m’occuperai avec Banks Violette. Les textes d’Attila sont tous extraits de manuscrits hongrois du XIIIème siècle. Ça va être un objet assez lourd !

Tu viens également à Brest dans quelques mois pour les représentations de Kindertotenlieder
Oui, c’est une pièce de théâtre par Denis Cooper et Gisèle Vienne. On commence les répétitions en décembre. La première aura lieu à Brest fin février, puis on fera quatre représentations là-bas. Je travaille sur la partie musicale avec Peter Rehberg (Ndlr : A.K.A PITA. O’Malley et Rehberg ont sorti cette année un album sous le nom de KTL sur le label autrichien Mego), qu’on jouera en direct pendant chaque représentation. C’est une expérience intéressante, je n’avais encore jamais travaillé avec une compagnie de théâtre.

www.southernlord.com
www.ideologic.org
www.inoxia-rec.com/boris
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

SUNN O))) & BORIS – Altar

1 Mar

Sunn & Boris - Altar (Southern Lord 2006)
(Southern Lord, 2006)

Personne ne fut étonné d’apprendre que Sunn allait partager un album en collaboration avec Boris, son alter-ego au Pays du Soleil))) Levant. Après tout, n’étaient-ils pas compagnons de label depuis Absolutego en 2001, ne partageaient-ils pas cette même appétence maximale pour l’improvisation et la vibration du son – drone, feedbacks, sub-basses boursouflées et amplis au taquet – , ne se revendiquaient-ils pas de la même double-influence Earth / Melvins ?
Du coup, ce qui aurait été surprenant, c’est que cette collaboration n’ait pas lieu. Mais surtout, elle est tombée à pic. À un moment où Boris semblait s’empêtrer un peu dans ses travers, à force de sortir des disques de moins en moins bandants, où Sunn semblait auréolé d’une gloire qui ces derniers temps, pour ou contre son gré, ne rimait plus qu’avec « grimm » et « evil », Altar prouve que les deux groupes ont suffisamment de ressources pour remettre en cause leurs acquis tout en restant fidèles à leur nature exploratoire, et qu’ils ne sont pas encore prêts à s’étouffer dans leur propre vomi.
Au regard de la discographie des deux groupes, Altar est un album lumineux et relativement accessible (je rappelle au passage que le mot «accessible» n’est pas une insulte), comprendre un disque auquel on accède par des portes largement entrouvertes, sans avoir à casser des murs épais comme une nuit sans étoiles. Mais de là à dire qu’Altar est un album pop («pop» pour dire «vendu», encore un terme galvaudé par les plumitifs)… on lit vraiment n’importe quoi. Manifestement, c’est la plus belle pièce de ce disque, «The Sinking Belle», qui est incriminée, parce que, comble de la traîtrise, elle fait appel à une «vraie» structure formelle (comme 99% des morceaux de musique, tous genres confondus. La honte !) et à une « vraie » chanteuse (Jesse Sykes) qui chante un «vrai» texte. Bref, une «vrai» belle chanson dark-folk qui flotte quelque part entre Mazzy Star et les fantômes du Crazy Horse.
Paradoxalement, les autres morceaux de l’album sont plus prévisibles, ou disons plutôt qu’ils conservent les anti-structures dictées par l’improvisation et la manipulation du son auxquelles Sunn et Boris nous avaient habitués. Toutefois, «Akuma No Kuma» constitue l’autre belle surprise du disque. La voix pitchée et vocodée de Joe Preston, les sections de cuivres homériques gonflés à l’emphase (on pense immédiatement à Also Sprach Zarathustra de Richard Strauss), les explosions de cymbales, les textures synthétiques, c’est le Drone version Kubrick, entre 2001 et Orange Mécanique. Autre Drone, autres mœurs, « Etna », le morceau d’ouverture, est une longue ascension sur laquelle viennent se greffer les solos de batteries arythmiques d’Atsuo qui fait monter la pression comme le tambour du cirque avant le quintuple saut périlleux final (qu’on ne verra jamais). Altar trouve son équilibre grâce à une paire de morceaux plus ostensiblement ambient : «N.L.T», fait de souffles ectoplasmiques, d’infra basses menaçantes (assurées par Bill Herzog de Jesse Sykes and The Hereafter), de résidus de cymbales passées à l’envers, et l’onirique «Fried Eagle Mind» chuchoté par Wata, la guitariste de Boris.
Enfin, l’album s’achève sur l’éprouvant «Blood Swamp» soit quinze minutes d’élévation progressive de la masse sonore où se heurtent le rugissement des amplis, le ronflement des basses, les feedbacks stridents, le hurlement des guitares (dont celle, non-identifiable, de Kim Thayil de Soundgarden) : un grand maelström expérimental, doom, drone, psyché qui reflète parfaitement bien ce que l’on pouvait attendre de ce mariage entre l’Orient et l’Occident.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

INTERVIEW – JOE PRESTON: Le monde selon Joe

19 Jan

Ça faisait longtemps que je rêvais de choper Joe Preston dans un coin. Alors, profitant honteusement de la venue d’High On Fire à Paris en ce frisquet début de mois de décembre, j’ai pu assouvir cet inavouable fantasme, attirant l’homme au pédigree suprême (Melvins, Earth, High On Fire, Sunn O))), Witchypoo, The Whip, Men’s Recovery Project et j’en passe) sur un coin de table au Batofar, et de le soumettre à un questionnaire revisitant les hauts, les bas et les plats de son passé de musicien infidèle et boulimique. Retour parfois douloureux ou amer sur quelques-uns des innombrables groupes, connus ou méconnus, dans lesquels l’immense Joe Preston (Salty Green pour les intimes) s’est illustré depuis plus d’une quinzaine d’années.

THE WHIP

Les Whip, c’était moi, Jared et Scott de Karp. J’ai joué de la guitare avec eux pendant à peu près un an. Scott est mort dans un accident bizarre il y a un an et demi et Jared fait maintenant partie de Big Business. En janvier, nous allons faire quelques dates ensemble aux États-Unis avec High On Fire.

WITCHYPOO

Le principal membre de Witchypoo était Slim Moon, le fondateur du label Kill Rock Stars. Mais des dizaines et des dizaines de personnes ont fait partie de ce groupe. J’y suis resté un petit moment. Nous sommes partis deux ou trois fois en tournée sur la côte Ouest, après quoi nous avons fait une tournée Thrones/Witchypoo, vers 1994, 1995. C’était la toute première fois que je faisais une vraie tournée avec Thrones à travers les États-Unis.
En quelle année le groupe a-t-il splitté?
Je crois qu’il n’y a jamais vraiment eu de split officiel. Notre dernière tournée a eu lieu aux alentours de 2000.
Tu étais à la basse?
Je jouais surtout de la guitare, et puis des synthés, de la boîte à rythme. Tout ce dont on avait besoin, tout ce qu’on pouvait utiliser.
À quoi ressemblait votre musique?
C’est difficile à dire. C’est un groupe qui se réinventait en permanence. C’est vite devenu très improvisé du début à la fin. Les morceaux n’avaient pas vraiment de structures prédéterminées, on ne répétait pas vraiment. Sur scène aussi on improvisait totalement. On nous proposait une date, et on y allait. Mais la première incarnation du groupe était vraiment géniale. On jouait beaucoup dans des soirées à Olympia, là où je vis.

MEN’S RECOVERY PROJECT

On a enregistré deux albums ensemble. J’ai aussi fait quelques tournées avec eux au Japon et aux États-Unis. Ils m’ont demandé de les aider et j’ai accepté, mais c’était avant tout leur groupe (Ndlr : Neil Burke et Sam Mc Pheeters, ex-membres de Born Against). La dernière fois que j‘ai joué avec eux, c’était juste avant que je parte vivre à Olympia vers 1996. On s’est retrouvé en 2000 lors d’une tournée assez longue Thrones/MRP. En plein milieu, je me suis mis à paniquer. J’ai pété un plomb et je leur ai vraiment fait un mauvais trip. À ce moment-là, ça faisait à peu près quatre mois que je tournais non-stop et j’en avais plein le cul. Après ça évidemment, nous n’étions plus en très bon terme. Mais aujourd’hui ça va beaucoup mieux (rires).

EARTH

J’ai fait partie de Earth de 1989 à 1991, au moment où j’ai rejoint les Melvins. Quand j’ai commencé à jouer dans Earth, nous étions trois. Il y avait Dylan (Ndlr: Carlson) et Slim de Witchypoo au chant. Ils habitaient à Olympia, et moi dans l’Oregon, à quatre heures de là. J’étais fauché, je n’avais pas de voiture, et on arrivait difficilement à se voir pour répéter. On jouait le week-end de temps en temps et on s’enregistrait. Et puis, je rentrais chez moi. On a fait notre premier concert en aveugle, sans vraiment être prêts. Mais malgré tout, ça fonctionnait. Ce concert était génial. En sortant de scène on s’est dit: «Wow! C’était incroyable, ça va marcher!». Mais les concerts d’après furent catastrophiques. J’aimais jouer avec Earth à cette époque.
Dylan Carlson me disait que Earth était un passe-temps pour toi, et que ton vrai rêve à l’époque, c’était de faire partie des Melvins. J’imagine qu’il plaisantait à moitié…
C’est bizarre… (son regard s’assombrit) Tu sais, Dylan a dit beaucoup de choses pas très belles à mon sujet. Pendant un moment, il y a eu beaucoup d’animosité entre nous. Je ne sais pas ce qu’il pense de moi aujourd’hui. Peut-être qu’il plaisantait en disant ça… En tout cas, il a beaucoup changé. Les drogues ont été un gros problème dans ma vie, autant sur le plan personnel que dans mes relations avec les autres. Et ce fut un grand sujet de discorde entre lui et moi. Le fric et la drogue sont les deux grands problèmes de ma vie. Toutefois, j‘ai lu une interview récente de Dylan et il m’a paru différent, comme le Dylan que j‘avais connu. C’est sans doute le mec le plus intelligent que j’ai rencontré dans ma vie.
Son interprétation des bouquins de Cormac Mc Carthy est passionnante.
C’est marrant parce qu’indépendamment de lui, je suis passionné par les livres de Cormac Mac Carthy depuis des années. C’est de là que je viens.
Est-ce que tu as écouté leur nouvel album, Hex?
Non, ça fait des années que je n’ai pas écouté quoi que ce soit de Earth.

MELVINS

Tu as donc quitté Earth pour rejoindre les Melvins.
Encore une histoire qui s’est mal terminée.
Tu sais, si tu ne souhaites pas en parler…
Non, ça va. Je peux en parler tranquillement aujourd’hui, ce que je ne pouvais pas faire il y a quelques années. Je crois avoir fait un gros travail sur moi-même et aujourd’hui toute cette haine n’a plus vraiment de sens. Je n’ai plus de temps à perdre avec ça, c’est trop épuisant.
Tu t’amusais au début?
Oui, et c’est pour ça que j’ai tenu quelques temps. Tu sais, je les idolâtrais vraiment.
Peut-être que c’était justement ça le problème ?
Oui, c’était clairement une partie du problème. Quand je les ai rejoints, j’ai réalisé que les choses n’étaient pas vraiment comme je les avais imaginées. Je crois que j’ai été très… (long silence) déçu. Cependant, jouer avec eux était extraordinaire. Je me sentais libre. Être dans un groupe dans lequel tu peux absolument tout jouer du moment que tu aimes ça, c’est formidable. Même si personnellement, je n’ai jamais eu l’impression de faire partie du groupe, contrairement à ce qu’ils me disaient. Les Melvins, c’est le groupe de Buzz, un point c’est tout. C’est lui qui décide.
Comment expliques-tu la malédiction qui frappe les bassistes successifs des Melvins?
Je crois que c’est différent pour chaque personne. J’ai entendu beaucoup d’histoires là-dessus parce que j’ai pas mal d’amis qui les connaissent bien et qui me racontent ce qui se passe, que ça me plaise ou non (rires)! Pour ma part, je suis assez étonné qu’ils aient conservé autant d’animosité à mon égard compte-tenu de toutes les embrouilles qu’ils ont eu avec les autres bassistes qui m’ont succédés. À ce titre là, j’ai l’impression d’avoir été une sorte de bouc-émissaire. Mais aujourd’hui, je m’en fous. C’est leur problème.

THRONES (projet solo)

Au départ, Thrones était un projet réactionnaire. Je composais des morceaux, et je les jouais avec un batteur, mais ça ne fonctionnait pas vraiment. On n’avait pas la même vision des choses. Et surtout, je détestais qu’on me dise comment je devais les jouer. Alors j’ai décidé d’utiliser une boîte à rythmes, et c’était exactement ce qu’il me fallait. C’était un moment de ma vie où j’étais vraiment très isolé et j’avais besoin d’être indépendant musicalement. C’est pourquoi j’ai choisi de tout faire par moi-même. J’avais quitté les Melvins en 1992 et pendant l’année qui a suivi, je n’ai pas fait quoi que soit, à part un concert pour Halloween organisé par des amis à moi.
Certaines de tes programmations de boîtes à rythmes sonnent comme de vraies batteries…
En fait, je n’ai enregistré qu’un ou deux morceaux avec un vrai batteur, mais ces démos ne sont jamais sorties. Personne ne les a entendues et franchement, ça n’est pas plus mal! Programmer des rythmes est quelque chose que j‘aime vraiment faire, et je crois que je me débrouille plutôt bien pour ça. Malheureusement en ce moment, je n’ai plus d’endroit à moi, ni de temps et je ne compose pratiquement plus. C’est un gros problème pour moi.
À quel moment as-tu décidé de sortir la compilation de Thrones Day Late, Dollar Short?
Ça faisait pas mal de temps que des gens dans mon entourage me parlaient de ça, mais c’est au moment où j’ai tourné pour la première fois avec Sunn O))) en Europe, il y a quelques années, que l’idée a vraiment pris forme. Stephen me disait (en imitant sa voix) : «Tu devrais vraiment faire quelque chose avec tous ces morceaux!». Et puis je crois que de son côté, Greg de Southern Lord voulait vraiment me pousser, me donner une chance sur son label.
Je me suis fait la réflexion que ce que tu faisais avec Thrones avait beaucoup de choses en commun avec la musique de John Carpenter…
J‘adore ce qu’il fait. Je le prends comme un compliment.
Tu n’as jamais pensé à composer pour le cinéma?
J’ai toujours voulu faire des musiques de film. J’ai eu deux ou trois opportunités. Comme je n’ai pas beaucoup de temps, ça ne s’est jamais vraiment matérialisé, mais j’aimerais vraiment le faire. J’ignore si j’y arriverai parce que je suis très paresseux. Les deadlines me tuent!
Tu disais que tu n’avais plus le temps de travailler sur de nouveaux morceaux?
En fait, depuis un an, je n’ai pas vraiment d’endroit où vivre, de chez-moi. Et avec les nombreuses tournées de High On Fire, je n’ai plus beaucoup de temps. A chaque fois que je vais partir en tournée, je me mets à flipper et je me dis : «Allez, écris quelque chose, un nouveau morceau avant de partir!», mais ça n’arrive jamais. J’ai quand même écrit un nombre respectable de nouveaux morceaux qu’il faut que je termine. J’ai presque un set complet, du moins, si j’arrive à le finir. Je suis assez excité à cette idée. Mais j’ai commencé à déménager à Los Angeles, et je n’habite vraiment nulle-part en ce moment. Toutes mes affaires sont au garde-meuble. En rentrant de tournée, je récupère mon chat à Washington, et je pars habiter à L.A. J’attends donc d’être dans une situation plus stable et de pouvoir me relaxer pour recommencer à travailler.

SUNN O)))

J’ai enregistré deux albums avec eux (Ndlr : la série des White1 et White2). Nous avons aussi tourné en Europe ensemble et un peu aux States. Ce qui est dingue avec Sunn, c’est de voir que tout le monde les prend tellement au sérieux! Moi qui les connais, je peux te dire qu’ils sont toujours en train de se marrer (simulant une énorme rire gras) : «Huhu haha huhuh». Ils aiment s’amuser et c’est ce que j’aime chez eux. Quand ils font des concerts, ils sont toujours enthousiastes, ils essayent toujours de jouer avec les gens qu’ils trouvent intéressants. Ils aiment se payer du bon temps et ils ont un grand sens de l’humour.

LOUDMACHINE 0.5

C’est un groupe japonais. En fait, c’est le gars qui s’occupait entre autres de la distribution pour Kill Rock Stars au Japon qui avait monté Loud Machine. Le groupe jouait déjà sous d’autres noms depuis les années 80. La première fois que j’ai joué avec eux, c’était au festival Yoyo-A-Gogo à Olympia (Ndlr : en 1999). Après, j’ai fait quelques dates avec eux au Japon à la basse. En échange, ils vendaient les disques de Thrones au Japon. C’était plutôt marrant.

THE NEED

J’ai joué avec eux trois ou quatre fois. La première fois, c’était vers 1995. On n’avait encore rien enregistré, on ne faisait que jammer de temps à autres. Et puis, peu de temps après, on a tous déménagé à Olympia bizarrement, et c’est à ce moment-là qu’on a vraiment commencé à jouer ensemble. J’ai enregistré un 10’’ avec eux vers 1998, 1999. En 2001, nous avons fait notre dernière tournée ensemble aux États-Unis. Aujourd’hui, le groupe a splitté mais je suis toujours ami avec Rachel Carns, la batteuse qui joue maintenant avec King Cobra. Ça ressemble beaucoup à The Need. Sa façon de jouer et de chanter est très reconnaissable.

Pour finir, as-tu des regrets ?

Je ne sais pas. Je me suis senti bizarre quand j’ai quitté Earth parce que c’était le tout premier groupe dont j’avais l’impression de faire vraiment partie. Quoi qu’on en dise, on était sur la même longueur d’onde musicale Dylan et moi. J’aimais sa vision très conceptuelle des choses. J’étais très excité de jouer cette musique un peu étrange. C’était toujours un défi avec lui. J’ai eu des regrets, mais aujourd’hui avec du recul, je n’en ai plus. Il y a eu des raisons à tous ces mouvements. Beaucoup de gens pensent que quelque chose cloche chez moi, et me reprochent d’avoir joué dans tant de groupes différents.
On peut aussi voir dans tous ces changements l’expression d’une certaine ouverture d’esprit.
Oui, je trouve ça plutôt cool en définitive. Mais j’ai eu des problèmes à cause de ça sur le moment. J’aime jouer avec des personnes différentes parce que ça t’ouvre sur des mondes différents. Les gens voudraient que tu fasses toujours la même chose, toujours le même morceau pendant dix ans, et je suis bien content de ne pas en être arrivé là. Alors non, pas de regrets.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #6 (Janvier 2006)
couv VERSUS MAG #6

SUNN O))) – Black One

3 Oct

SUNN O))) - Black One (Southern Lord 2005)
(Southern Lord, 2005)

Quelque chose se passe qui n’est pas pour nous déplaire, mais qui, dans le même temps – en admettant que l’expression artistique est en étroite relation avec son époque – est un constat plutôt sombre sur ce début de siècle. Nous vivons un âge d’or des musiques extrêmes, et le succès annoncé du Black One en est l’un des symptômes, au-delà même de l’immense force de frappe médiatique du label Southern Lord et de tout ce qui touche de près ou de loin à Sunn O))). ces temps-ci. Car comment expliquer autrement la ferveur du public et de la critique pour un album dont les trois ingrédients principaux sont l’abstraction, la célébration de l’aspect physique du son, et l’atmosphère, lugubre et oppressante ? Qui plus est, en s’éloignant considérablement de l’esthétique monolithique, primitive et hypnotique du tout-au-drone, qui permettait de se laisser piéger dans les méandres de la masse sonore de manière relativement passive et immédiate, le Black One devient sans conteste le disque le moins « accessible » de toute la discographie de Sunn et demande de se plonger avec une attention accrue dans les subtilités du son. Que les puristes se rassurent quand même puisque la puissance dévastatrice des infrabasses reste une composante substantielle du Black One. Mais le grand tour de force de Steve O’Malley et Greg Anderson est d’avoir réuni une fois encore sur un même disque des musiciens d’horizons aussi divers que le black metal (invités d’honneur : Wrest de Leviathan et Malefik de Xasthur, deux des personnages-clef du renouveau de la scène black metal américaine), l’avant-garde free-noise (John Weise) ou post-digitale (Oren Ambarchi, sculpteur et contrôleur de basses fréquences), ou encore le desert-rock (Mathias Schneeberg, ex-Operator et Scott Reeder ex-Kyuss, Goatsnake…), et de filtrer ces personnalité musicales par le biais de la supermachine Sunn. Le résultat est une opaque fusion sonore dans laquelle le Malin s’insinue par les centaines de petites portes que constituent les détails subtils et organiques de la production ainsi que les références explicites aux pères du black metal : Bathory, Immortal, Sin Nanna. L’excellence du traitement des voix positivement abjectes – de Wrest et Malefik (certaines ayant été enregistrées en immersion dans un cercueil) rajoute encore à l’impression intense de confinement comme dans le glaçant « It Took The Night To Believe », au-dessus duquel flottent les fantômes de My Bloody Valentine, Whitehouse et Abruptum. Parions que les puristes du True Black ont déjà (con)damné ce disque et ses géniteurs à brûler ad eternam dans les flammes de l’Enfer.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #5 (Octobre 2005)

couv VERSUS MAG #5

KHANATE – Capture & Release

11 Juil

KHANATE - Capture & Release (Hydra Head 2005)
(Hydra Head, 2005)
Dead metal / Sonic sludge

Le temps et le recul seront sans doute nécessaires pour mesurer l’impact de cette bombe souterraine lâchée en plein été par quatre fous touchés par la grâce. Ce qui est certain, c’est que l’on a affaire à l’un des disques les plus aboutis, noirs et définitifs de tous les temps, au même titre que le Flowers Of Romance de Public Image.
Comme Lydon et Levene avaient réduit le punk en bouillie après l’avoir dégraissé jusqu’à l’os pour n’en conserver que la substantifique moelle, puis l’avaient transformé en une mixtion glaciale et inédite de démence, les deux premiers albums de Khanate avaient repoussé loin aux extrêmités les frontières du post-doom et du sludge, territoires que l’on pensait déjà être des zones de non-droit, où rien de pire ne pouvait arriver que ce qui existait déjà. Avec Capture & Release, James Plotkin (OLD, Scorn, Atomsmasher), Alan Dubin (OLD), Stephen O’Malley (Sunn O))), Burning Witch), et Tim Wyskida (Manbyrd, Blind Idiot God), au sommet de leur art funèbre, règnent désormais en maîtres absolus de ces terres décharnées. En reprenant à leur sinistre compte les bases du sludge de la Nouvelle Orléans (ce métal rampant de pestiférés issu des profondeurs du bayou tel que le pratiquaient Eyehategod ou Buzzoven, remarquable pour son ultra-lenteur, ses atmosphères sales et poisseuses, et ses soliloques vocaux d’écorchés vifs), les rois maudits de Khanate réussissent l’impensable: la radicalisation par l’expérimentation d’un genre déjà extrême et corrompu, au sens Shakespearien du terme. Et puisqu’on évoque la tragédie, évoquons en les ressorts : les longs apartés d’un Dubin magistral, possédé et théâtral, tour à tour chuchotés puis hurlés à la mort, le roulement feutré des toms ponctué par une explosion de cymbales, la lourdeur et l’étirement maximum des guitares et du temps, le ronflement funeste d’une basse parfois réduite à un quasi-silence subsonique, la dynamique de l’ensemble d’un extrême à l’autre, la tension permanente, les grincements, le dépouillement, le sentiment d’absurde et de fatalité qui émane de ce magma fumant ; tout ici concourt à l’immensément tragique. Capture & Release possède un pouvoir délétère d’une intensité rare et renferme le génie pervers de ces albums jusqu’au-boutistes dans lesquels les silences prennent autant de place que les sons, où les murmures se font aussi déchirants que les cris, où la lenteur, loin de donner le répit, devient l’ultime supplice.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)
couv VERSUS MAG #4

SUNN O))) @ Instants Chavires, Montreuil (7 juin 2005) feat. Attila Csihar

7 Juin


(c) francoise massacre 2006 >>voir toutes les photos<<

SUNN O))) @ Nouveau Casino, Paris (7 avril 2005)

7 Avr


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