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JOSEPH GHOSN – La Monte Young : une biographie suivie d’une discographie sélective sur le minimalisme.

28 Mai


(Le Mot et le reste, 2010)
Un livre en français, simple, sobre, intelligible et parfaitement digeste sur le pape du minimalisme radical, il fallait le faire. Joseph Ghosn a travaillé plus de huit ans en tant que rédacteur et journaliste aux Inrockuptibles, et ceux qui sont un tant soit peu familiers avec sa plume, qui connaissent ses inclinations musicales ou qui l’ont aperçu errant entre les rayonnages des marchands de culture de la capitale ne s’étonneront guère qu’à travers ce portrait de La Monte Young, Ghosn se soit attaché à transmettre sa passion pour ce compositeur américain non-conformiste parmi les plus mythiques, les plus influents et paradoxalement les plus insaisissables de ces dernières décennies.
C’est donc par le prisme de la « petite » histoire – celle du parcours initiatique de l’auteur, fan de musique, d’abord intrigué par un nom sur la pochette d’un album de Spacemen 3 et qui croisera souvent, par la suite, l’univers de La Monte Young, sa musique et ses disques (des objets extrêmement précieux, rares, inaccessibles) mais sans jamais croiser l’homme – que Ghosn nous raconte l’histoire, plus large, du minimalisme américain avec son lot de protagonistes, de figures incontournables et d’héritiers directs ou indirects : Marian Zazeela (sa compagne), Terry Riley, Tony Conrad, Pandit Pran Nath, John Cale, Angus MacLise et le Velvet Underground, Yoko Ono, Terry Jennings et le mouvement Fluxus, Rhys Chatam, Phil Niblock, Charlemagne Palestine…
Le récit est court, concis et ne s’embarrasse guère de considérations sur la portée philosophique et esthétique de l’œuvre expérimentale de La Monte Young. Il livre plutôt l’expérience sensuelle de l’auteur-profane au contact d’une musique « à vivre » sans compromis, parfois âpre et agressive, parfois hypnotique et psychotrope mais toujours infiniment physique.
Cette biographie est d’ailleurs agrémentée d’une première discographie sélective de Young, qu’on aurait pu dire aussi « subjective » et qui, outre les rares objets plus ou moins officiels, comporte un détour obligatoire par la case non-officielle, bootlegs et autres pirates.
La deuxième discographie « sélective sur le minimalisme » met en lumière, sans exhaustivité mais avec beaucoup de pertinence, l’étendue du legs de Young sur plusieurs générations de musiciens et expérimentateurs de tous bords : disciples et minimalistes de la première vague, compositeurs, DJs, électroniciens, droneux, répétitifs et groupes de rock d’hier et d’aujourd’hui, des plus fameux (Steve Reich , Philippe Glass, Sunn O))), Lou Reed pour son Metal Machine Music, Tangerine Dream) aux plus méconnus (Henry Flynt, John Gibson ou Franco Battiato) en passant par les un peu moins obscurs (Jim O’Rourke, Nurse With Wound, Earth, Oren Ambarchi, Pauline Oliveros, Eliane Radigue). Les dépositaires sont nombreux et on n’y a vu qu’un seul grand absent, Rioji Ikeda, le maître japonais des fréquences post-techno ultra-minimales.
A l’heure où les formations de drone n’ont jamais été aussi nombreuses et bien portantes, il bon de rappeler qu’elles ne sont pas nées de la cuisse de Jupiter.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #15 (avril/mai 2010)
couv NOISE MAG#15

SUNN O))) – Monoliths & Dimensions

5 Oct

(Southern Lord, 2009)

MAXIMAL SUNN

On a parfaitement le droit de ne pas aimer Sunn O))), on a parfaitement le droit de trouver ça chiant, vous savez, les goûts et les couleurs… On a le droit sauf quand la seule justification du contradicteur relève de la posture facile, de la pure paresse intellectuelle (Combien de « c’est pas de la musique ! » ou de « moi et mon gosse de quatre ans aussi on peut le faire » a-t-on pu entendre dans les conversations d’initiés ?), ou encore du paradoxe le plus ridicule et le plus vaseux de ces dernière années : « le refus de la hype » brandit comme le valeureux slogan d’un nouvel esprit critique, comme si refuser la hype (?) valait acte de résistance. On en rirait presque. Oh et puis Sunn O))) n’est certainement pas non plus le meilleur groupe du monde mais il n’empêche que depuis dix ans, Greg Anderson et Stephen O’Malley ont le mérite d’être toujours restés fidèles dans leur quête du bourdonnant. Sunn O))) est donc avant tout un groupe qui cherche et qui, à force de chercher, de tâtonner, de se tromper et de persévérer, a parfois trouvé. Trouvé la passerelle qui reliait le sacré au profane, la tradition à l’expérimentation, l’abstraction au sensible, le populaire à l’underground et à l’avant-garde ou bien encore la beauté à la hideur. Et pour la première fois, Monoliths & Dimensions réconcilie aussi l’ombre et la lumière. Oui, ce septième album de Sunn est assurément le plus lumineux, le moins linéaire, le plus audacieux et comme si ça ne suffisait pas, le plus abouti de tous. Curieusement, à l’heure où les deux architectes de la machine Sunn se produisent sur scène en formation originelle (et donc minimaliste) pour jouer leur œuvre fondatrice, les GrimmRobe Demos, Monoliths & Dimensions est au contraire le plus maximaliste des disques du groupe (« Maximum volume yields maximum results »).

Pour cette nouvelle entreprise discographique singulière, O’Malley et Anderson ont donc convoqué l’artillerie lourde. On retrouve, dans les premiers rôles, les collaborateurs désormais consacrés du duo : la voix légendaire du black metal Attila Csihar et le guitariste australien Oren Ambarchi qui ont tous deux contribué activement à la construction de ce gigantesque édifice sonore et puis Dylan Carslon et Steve Moore de Earth ou bien encore le claviériste Rex Ritter. À leurs côtés, une trentaine d’invités plus inattendus (on ne les citera pas tous) participe également à cet effort de guerre et de paix. Outre l’intervention des trombonistes Stuart Dempster et Julian Priester (le premier vient de la musique contemporaine, le second a fait ses classes aux côtés de Bo Diddley, Sun Ra, Max Roach, McCoy Tyner, John Coltrane, Herbie Hancock ou Charlie Hadden), de la chanteuse Jessica Kinney (Asva, Gamelan Pacifica) ici promue en chef de chœur et de Randall Dunn aux manettes, il faut souligner le travail d’arrangement absolument remarquable d’Eyvind Kang, altiste et violoniste qu’on a notamment vu à l’œuvre avec Secret Chiefs 3, John Zorn, Mark Ribot ou Mike Patton, travail d’autant plus remarquable que ces arrangements traitent avec des timbres qui se distinguent largement du tout-venant de l’instrumentarium rock et metal. Dung Chen (longue trompe utilisée dans les rituels tibétains), conques, chœurs féminins et masculins, harpe, hydrophone, violon, alto, contrebasse, clarinettes, flûtes, cor anglais et cor d’harmonie, cymbale à moteur, piano, trompette, timbale d’orchestre, hautbois, orgues ou cloches tubulaires, autant de textures, de tessitures, de jeux de couleurs qui, associés au vrombissement des guitares désormais familier, viennent brouiller les pistes et étendre encore plus loin le champs d’expérimentation, ouvrant sur des territoires (souvent cosmiques, parfois cinématographiques) qui jusque-là, n’avaient pas encore été foulés au pied par les encapuchonnés.

Le principe du bourdon n’étant pas l’apanage de l’Occident, loin s’en faut, les références aux traditions bouddhiques de l’Asie Orientale sont finalement parmi les moins surprenantes de ce Monolith, des trompes et conques du morceau d’ouverture, « Aghartha » (un titre qui évoque le mythe du monde souterrain développé dans la littérature occidentale de la fin du XIXe siècle mais aussi et bien sûr le Agharta de Miles Davis), aux psalmodies gutturales incantatoires de « Big Church ». Et alors que ce « Aghartha », justement, s’achève sur les mots granuleux de Csihar pris entre l’eau et le vent, comme une macabre poésie sonore, « Big Church » s’ouvre sur la splendeur des chœurs féminins dirigés par Jessica Kinney, dans le sillage simplifié de certaines œuvres chorales stupéfiantes de Ligeti, et notamment de son Requiem ou de Lux Æterna que Kubrick utilisa dans 2001, L’Odyssée de l’Espace pour illustrer les diverses apparitions du monolithe noir. Tiens tiens… Et si l’on file la coïncidence 2001, la solennité des cuivres de « Hunting & Gathering » (sous-titré « Cydonia », soit le nom attribué à deux reliefs martiens) fait irrémédiablement écho au célèbre poème symphonique de Richard Strauss composé d’après Nietzsche Also Sprach Zarathustra, jusqu’à ce que des synthétiseurs que l’on croirait sortis d’une bande originale de Goblin ou de John Carpenter viennent renforcer encore la sensation d’impressionnisme et d’anachronisme musical, intentionnel et parfaitement cohérent. Enfin, l’album se clôture sur le colossal (et toujours très kubrickien) « Alice », peut-être celle de Lewis Carroll mais dont les dernières minutes (les harmonies se font de plus en plus lumineuses, les guitares se retirent peu à peu, laissant le mot de la fin aux cuivres et à la harpe) sont en tout cas un hommage explicite au jazz cosmique et rayonnant d’Alice Coltrane.

L’hommage justement… Sunn O))) a débuté en tant que groupe-hommage à Earth et dix ans plus tard, il n’est pas surprenant que l’hommage aux pairs soit plus que jamais au centre de sa musique. Les références ont changé, se sont multipliées, elles ont pris la tangente, elles puisent désormais dans la tradition aussi bien que dans la modernité et même dans des univers extra-musicaux, elles sont sous-entendues ou carrément explicites mais ce qui est certain, c’est que jamais le groupe ne les avait maniées avec autant d’habileté que sur ce très impressionnant Monoliths & Dimensions.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #11 (août/septembre 2009)
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Live Report : SUNN O))) + PORT RADIUM (12/12/2007 | Paris | Caves Lechapeleais)

13 Déc

Sunn O))) - Caves Lechapelais 12-12 2007

J’étais partie à ce énième concert de Sunn franchement sceptique, en me demandant si quelque chose de neuf allait bien pouvoir se produire sous le soleil torve des caves à champignons et gogoths de la rue Lechapelais. La dernière performance parisienne des Drone Lords dans un Point FMR blindé et sans âme avait été une jolie déconvenue, que même les renforts massifs de personnel sur scène n’avaient pas réussi à sauver de la dérive Grand-guignolesque, bien au contraire.

A peine réchauffée par le cookie rance avalé sur le chemin, et nous voilà dans la file d’attente des bigots venus assister à la Grand-messe. Pendant les 45 minutes passées à se geler les fesses dehors en attendant l’ouverture des portes, on a largement le temps de remarquer que Sunn O))) draine un public composite de moins en moins chevelu : un journaliste des Inrocks, une moitié de Sister Iodine, quelques vieux visages de l’époque ou l’orga Büro faisait la pluie et le beau temps sur la scène digitale-expérimentale parisienne. Les doomsters assidus se font rares. Mais il faut dire que ce soir, les places aussi étaient rares – jauge limitée oblige – et le sésame concédé seulement aux plus rapides. Tant mieux, les caves Lechapelais semblent être l’endroit idéal pour goûter ou regoûter à la décharge sonique des encapuchonnés : la voûte en vieilles pierres suinte la crasse, le moisi et l’humidité, et mieux, la salle est à échelle parfaitement humaine. La veille, Sunn avait donné un concert au Forum de Londres devant 3000 personnes, une jauge ridiculement démesurée pour un groupe dont tout l’intérêt en live réside dans la ritualisation de la performance, la retenue gestuelle, la propagation des vibrations du son, et qui débarque sur scène éclairé à la bougie.

C’est un bouffon de cour qui ouvre le bal sans y avoir été invité par la double organisation (w-h-y.org et Fiasco System). Un improbable sosie de Stéphane Bern, lunettes 70’s et talonnettes (on se bidonne en se demandant à combien il plafonne sans), chargé comme un permissionnaire, se hisse une première fois sur scène, vasouille que le concert n’aura « malheureusement » pas lieu, ne fait marrer absolument personne, titube, redescend et disparaît une première fois dans les profondeurs obscures de la salle. On aura droit à trois apparitions absolument identiques de Queen Elizabeth avant que Port Radium alias Ludovic Poulet ne se place sur la scène saturée de Model T et d’Ampeg et n’entame son set. On se souvenait d’Autopuzzle, son premier album sorti il y a quelques années par Lionel Fernandez et Erik Minkkinen (Sister Iodine / Discom) dans la confidentialité de leur micro-label Deco et on n’avait plus suivi sa trace depuis un moment. Installation minimale (trois ou quatre cymbales équipées de capteur reliées à un laptop, frappées aux baguettes, balais ou mailloches) pour random electronica minimale, entre Jan Jelinek ou Pan Sonic pour les cliquetis et rythmiques feutrées et Fennesz pour les nappes digitales légèrement stretchées et distordues. On se laisse volontiers embarquer dans le flot des textures changeantes le temps de trois morceaux et on commence à se lasser sur le quatrième.

Après une courte pause, le public se masse devant la scène plongée dans une lumière rouge sang. On savait qu’on aurait droit aux canonnades de fumigènes désormais coutumières des concerts de Sunn, mais ce soir la fumée est épaisse comme la mousse d’une bière brune, plus flippante que le Fog de John Carpenter. Les Grimm Robes noires fendent les premiers rangs et entrent en scène, lentement (très lentement) précédées par le maître de cérémonie (on reconnait le sound man de la dernière tournée avec Earth) qui ouvre la voie avec un chandelier à 6 branches. La fumée se dissipe peu à peu et on commence à entrevoir les visages planqués sous les capuches : Stephen O’Malley et sa Travi$$$ Bean, Greg Anderson cette fois à la basse (on va comprendre notre douleur), le troisième membre permanent Thomas Nieuwenhuizen (God, Beaver) au Moog Taurus II, ce redoutable pédalier cracheur d’infrabasses, Steve Moore, pianiste de Earth, ici au trombone à coulisse, et enfin, Bill Herzog de Jesse Sykes & the Hereafter (et invité sur Altar) à la contrebasse électrique. Moore se lance dans une impro au trombone, mi-Nerfetiti de Miles Davis, mi-trompettes de la mort sur fond de décollage de drone en montée progressive. Le volume est quand même particulièrement à bloc ce soir, mais jusqu’ici, rien de vraiment surprenant. Je suis à deux doigts de me sentir complètement blasée et revenue de tout : c’est ça, drone petit, moi ça me fait rien, ah si, ça me détend… Tu parles Massacre, tu parles. Steve Moore quitte la scène, et cinq minutes plus tard, tout le monde est définitivement calmé, paralysé, soufflé, molesté par la violence inouïe des fréquences basses crachées par les amplis. De mémoire de concert de Sunn, je n’avais encore jamais ressenti une telle puissance de feu. Les vibrations sont difficilement supportables et la douleur physique bien réelle. Cage thoracique ? Ecrasée. Trachée artère ? Comprimée. Tempes ? Pilonnées. Orbites ? Pressurisées. Cloison nasale ? Décollée. Respiration ? Saccadée. Estomac ? On commence à regretter le cookie apéritif. Tympans ? Cette purée, là, à l’intérieur de mes oreilles ? Un type tombe dans les vapes. On pense à O’Malley et Anderson évoquant le massage des intestins par le son jusqu’à la nausée, voire l’ultime défécation. A l’instant présent, ce discours ne relève plus seulement de la pure hypothèse d’école. On pense qu’une guerre des sons est absolument envisageable. On regarde la scène en bois trembler, les pédales aux pieds des musiciens et les cadavres de bières échoués sur scène dériver par petits mouvements saccadés comme des poissons hors de l’eau. Il y a un côté franchement comique aussi, à voir les visages se tordre et se détordre pour essayer de paraître impassibles, les regards en coins, les expressions de malaise et de lutte figée, les corps raidis sous le poids du son. Surtout, on n’attend qu’une chose : la délivrance.

Elle arrive enfin lorsqu’O’Malley lève la main pour signaler le premier changement d’accord. On se détend un peu. Le pire est derrière nous. La suite ne sera qu’une longue et lente descente d’accords jusqu’au dénouement, avec quelques minute octroyées à O’Malley pour une petite partie de larsens, free style, le nez collé à l’ampli. Anderson en profite pour s’allonger de tout son embonpoint sous sa basse encore rugissante, pas trop loin de sa bouteille de Château Bel Air, pas trop loin de son set de pédales. Queen Elizabeth saisit l’occasion du relâchement général pour s’accorder une dernière minute de gloire éthylique sur les planches, secoue chaque bouteille pour bien s’assurer que tous les cadavres sont vides avant de se faire éjecter par O’Malley. Enfin, Steve Moore rallie ses pairs pour un final un peu long après le trauma du quart d’heure précédent.

C’était déjà évident : jamais un disque de Sunn O))) ne rendra compte de l’expérience physique du live. Ce qui l’est encore plus, c’est que la performance ne prend tout son sens que dans des conditions « extra »-ordinaires, comme ce soir, et que ce groupe n’est décidément pas fait pour écumer les vastes scènes et lieux convenus des réseaux rock traditionnels. On espère qu’il en sortira plus souvent.

Francoise Massacre
Publié sur : www.noisemag.net

Photos: Steward Ravel

Interview – STEPHEN O’MALLEY / SUNN O))) & BORIS: Le mariage? C’est la robe

1 Mar

SOMA

photo (c) © Eirik Lande

Stephen O’Malley a raison. Quoi qu’il fasse, il est désormais attendu au tournant. De procès de chapelles en procès de chapelles, Sunn O))) poursuit inlassablement sa route, bravant les vents contraires de la dithyrambe et du réquisitoire. Laissant derrière lui le <i>Black One</i> et ses spectres noirâtres, le duo s’associe avec les japonais Boris, compagnons de label, disciples orientaux et psychédéliques de la confrérie du Metal d’avant-garde, de l’improvisation et de l’expérimentation, encapuchonnés pour l’occasion. <i>Altar</i> est le fruit de cette union. Un fruit dont la saveur aurait peut-être été moins généreuse sans la contribution d’une pléthore d’invités : la chanteuse country-goth Jesse Sykes, Kim Thayil de Soundgarden, Joe Preston (Thrones, Melvins, Earth, High On Fire), Steve Moore (Earth), Bill Herzog et Phil Wandescher (Jesse Sykes and The Sweet Hereafter), Tos Nieuwenhuizen (GOD, Beaver), Rex Ritter (Jessamine) et enfin, Dylan Carlson (Earth) sur la bonus track de l’édition limitée. Stephen O’Malley évoque la genèse du disque, le rapport à la critique, la fin de Khanate et ses différents projets en cours.

Quand vous êtes entrés en studio, aviez-vous une idée plus ou moins précise de ce que vous alliez enregistrer ?
Absolument pas. Tu sais c’était marrant, on buvait un verre quelques jours avant l’enregistrement, et j’ai demandé à Atsuo (Ndlr : batteur de Boris) « – Alors, vous avez des idées, de la matière pour les sessions ? – Non, et toi ? – Non. » (rires). En fait, seul Greg avait vaguement préparé un ou deux riffs. Mais à vrai dire, ça n’était vraiment pas un problème pour nous. On savait qu’au moment de l’enregistrement, on se retrouverait instantanément sur la même longueur d’onde. Et surtout, on voulait que l’improvisation soit au cœur du processus de création.

Comment l’idée d’une collaboration a-t-elle germée ?
Nous avons partagé l’affiche avec Boris plusieurs fois à Londres, et à chaque fois, l’idée de faire un disque ensemble revenait sur le tapis. Finalement, on a fait quelques concerts en Europe pendant lesquels Atsuo nous a rejoint sur scène. Ça commencé comme ça. Que ce soit Boris ou Sunn, nous aimons multiplier les projets et les collaborations.

Avez vous eu le sentiment d’une réelle alchimie pendant l’enregistrement ?
Tout à fait. L’enregistrement n’a duré que sept jours et déjà, il s’est passé beaucoup de choses du point de vue de la création et de la compréhension. D’ailleurs, j’aurais beaucoup aimé avoir la possibilité de prolonger cette semaine d’enregistrement. Je pense qu’il en serait ressorti encore beaucoup de choses. J’ai le sentiment que cette réunion a été avant tout la rencontre entre nos différentes personnalités, bien plus que la rencontre entre deux groupes.

Comment avez-vous procédé avec les différents invites de l’album? Est-ce que vous avez dû les avez diriger ou bien ont-ils également improvisé leurs parties respectives ?
Les deux. Ça dépendait vraiment des personnes. Jesse Sykes a posé sa ligne de voix sur une carcasse instrumentale quasi-définitive. Avec elle, on a plutôt discuté du contenu des paroles. Sa voix est comme un serpent et sa présence se suffit à elle même. Nous n’avons pas éprouvé le besoin de la diriger plus que ça. Quant à Joe Preston, on voulait vraiment qu’il utilise un vocoder sur «Akuma No Kuma».

Justement, je trouve que l’utilisation du vocoder donne à ce morceau des airs lointains de Kraftwerk un peu malade, ou d’Harmonia. Est-ce que c’est un fantasme, une projection de mon esprit, ou ces influences te parlent-elles?
Bien sûr, elles me parlent, mais je ne suis pas certain qu’elles parlent à tout le monde ! (rires). Ce morceau en particulier est peut-être plus cinématographique que Krautrock. L’influence du Krautrock est sans doute un peu plus manifeste sur «Fried Eagle Mind». On y retrouve cette saveur, cette vibration… Si l’album avait été enregistré en 1975, oui, on aurait probablement fait du Krautrock. Mais à l’époque, ils étaient bien plus perchés que nous.

Sur Altar, peut-être plus encore que sur vos album précédents, il y a des connexions évidentes entre tous les musiciens qui y participent, que ce soit du point de vue de leur passé musical (Ndlr : Joe Preson a quitté Earth et Dylan Carlson pour rejoindre les Melvins au début des 90’s), ou de celui de l’influence (Ndlr : les Melvins et Earth sont deux des influences revendiquées de Sunn et Boris). C’est quand même assez surprenant d’avoir pu réunir Preston et Carlson sur le même disque quand on connaît les relations qu’ils entretiennent…
Joe et Dylan sont tous les deux présents sur le disque, mais ils ne se sont pas croisé en studio. Il n’en était pas question. Personne ne voulait arriver à une situation tendue. Cependant, la rencontre entre Joe et Boris s’est fait de manière très naturelle. En studio, les relations entre les gens étaient réellement amicales, à tel point que l’atmosphère qui y régnait était presque familiale. Nous n’avons rien prémédité. Les choses sont tombées au bon moment. Par exemple, on a eu de la chance que Joe soit à Seattle à ce moment là. Les choses se sont toujours déroulée naturellement pour les enregistrements de Sunn. Et de toute façon, je pense que tous les gens qui ont participé à Altar auraient été impliqués dans des projets communs à un moment ou à un autre.

Je me souviens d’ailleurs qu’il était question que Bubba Dupree de Void participe à l’enregistrement, or il n’est pas crédité sur l’album…
En fait, il est effectivement venu en studio. Il était question qu’il fasse un solo de guitare sur «Blood Swamp» mais… (rires), le résultat était tellement «over the top» qu’on a décidé de ne pas l’utiliser. C’était une prise très longue, vraiment cool. Peut-être qu’on en fera quelque chose un jour.

«Les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme « The Sinking Belle ». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.»

sunn o))) & boris

Depuis la sortie de l’album, il y a eu beaucoup de critiques du type : « Altar est la meilleure chose jamais réalisée par chacun des deux groupes“. Qu’en penses-tu ?
Ça n’est pas ce que j’ai lu de plus négatif. Les critiques de l’album ont été assez brutales de manière générale. D’un côté, c’est assez surprenant, mais de l’autre je dirais que c’est un retour à l’ordre normal des choses. Nous avons eu tellement de critiques positives l’années dernière avec la sortie du Black One et notre tournée. On ne s’attendait vraiment pas à ça. Avec Altar, les critiques se sont beaucoup durcies. Ca me rappelle la sortie de nos premiers albums avec des choses du genre: «ØØ Void est chiant à mourir». Je pense que ça s’explique en partie par le fait que nous sommes plus exposés aujourd’hui et par conséquent, les gens attendent beaucoup plus de Sunn et de Boris qu’il y a un an ou deux. Ce qui est certain, c’est que notre changement de direction avec Altar n’a été en aucun cas prémédité. Et je pourrais dire la même chose de tous nos disques. On ne se dit pas «on va essayer de sonner comme ci ou comme ça». La musique n’est que le résultat de ce que nous sommes et de l’alchimie entre les deux groupes. Et bien sûr, on n’aurait probablement jamais abouti à ça séparément et nous en sommes très heureux. Nous avons fait ce disque de manière extrêmement sincère. À partir de là, c’est d’autant plus intéressant de voir que les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme «The Sinking Belle». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.

D’un autre côté, ça doit aussi vous amuser de lire qu’Altar est un album Pop…
Oui, c’est marrant. Bien sûr, je ne dis pas qu’on a pas le droit de faire des critiques négatives. Seulement, je les trouve parfois déplacées. Je me dis «merde, tu es qui pour dire des trucs pareils?». J’ai remarqué qu’elles viennent souvent de types qui n’ont jamais assisté à un seul de nos concerts et qui ne connaissent même pas le concept. Je lis ces critiques, et même s’il est clair qu’elles n’ont aucune espèce d’influence sur ce que je fais, c’est intéressant de voir comment elles évoluent et aussi d’où elles viennent.

Tu as l’impression que les gens ont du mal à comprendre et à accepter vos différent changements de direction ?
À la limite je m’en fous. La seul chose qui compte, c’est ce que Greg et moi faisons. J’en n’ai rien à foutre si des gamins en Allemagne ne sont pas contents. Mais tu as probablement raison.

Dans une interview pour Rock’A’Rolla Magazine, Atsuo disait qu’Altar était sans doute «la dernière carte à abattre dans le jeu du Drone». Est-ce que ça signifie que vous pensez malgré tout à passer à autre chose ?
Je ne sais pas. J’ai déjà l’impression d’avoir fait beaucoup de choses très différentes. Je ne me suis jamais cantonné à un genre en particulier. J’ai fait ce que je devais faire. C’est ma vie, ma créativité, et mon point de vue. Je n’ai aucun sentiment conservateur par rapport à ce que j’ai fait. Je ne regarde pas en arrière.

Mais ne penses-tu pas que de toute façon, avoir érigé le Drone en un «genre» à part entière était en soi un malentendu ? Ce que je veux dire par là, c’est que le principe du Drone contient déjà ses propres limites et qu’on ne peut pas en parler comme on parle du Rock.
Le premier problème, c’est que « drone » est un verbe, pas un nom (Ndlr : «bourdonner» en anglais, ou bien «bourdon» soit le terme usuel utilisé dans la terminologie musicale française).

Ici, c’est un nom.
Vraiment ? Toujours est-il que ce mot devrait être utilisé en tant que verbe. C’est devenu un genre par accident. Le second problème, c’est que toute chose devient limitée quant on l’enferme dans telle ou telle catégorie.

Après l’expérience Sunn et tes différents projets qui sont tous plus ou moins basés sur l’improvisation et l’exploration du son, penses-tu pouvoir retourner un jour à une manière plus traditionnelle de composer et envisager la musique ?
C’est à dire ? Tu penses à un groupe de Rock ?

Par exemple.
Oui, j’aimerais beaucoup mais je ne sais pas si je pourrais le faire. C’est un rêve éveillé. J’adorerais pouvoir faire uniquement des disques comme ceux que j’ai fait avec Burning Witch ! (rires). Mais c’est très difficile de trouver des gens prêts à se lancer là-dedans. Bien qu’on ait réussi à le faire avec Khanate, en quelque sorte.

Parlons donc de Khanate. Plotkin a invoqué le «manque d’engagement de Dubin» pour justifier le split du groupe…
C’est un peu le sida de tous les groupes. Parler de «manque d’engagement», ça n’est jamais qu’une manière de voir les choses, qui pour moi manque de réalisme. De la même manière, on pourrait aussi bien parler de manque d’aptitude à diriger un groupe vers ses propres attentes. Quoi qu’il en soit, je crois que le temps était venu. C’est dommage, mais je sentais moi-même que le groupe arrivait au bout de quelque chose. On a tous notre propre manière de légitimer nos choix, n’est-ce pas ? C’est intéressant de voir comment chacun utilise le langage à ses propres fins. Par exemple, James a dit avoir «quitté» Khanate, et de son côté, Tim Wiskida est également parti à cause de ce soit-disant manque d’engagement. Vu de l’intérieur, c’est assez paradoxal. Tu parles de quitter un groupe alors que finalement, tu abandonnes un navire en train de couler. C’est le sentiment que j’ai eu. Quand c’est arrivé, j’ai ressenti un mélange de libération et de déception. J’ai été impliqué dans ce projet pendant des années, c’est difficile de se dire que c’est fini, et en même temps, c’est un soulagement.

Ce qui est curieux, c’est qu’à l’époque du split de Old Lady Drivers, Plotkin avait dit exactement la même chose à propos de Dubin.
Tu sais, James a tendance à penser que ses objectifs personnels sont non seulement ce qu’il y a de plus important, mais que tout le monde devrait avoir les mêmes. Tu peux avoir des buts en commun et avoir aussi d’autres projets en tête sans pour autant être dans le compromis. Il fait partie de ces personnalités qui pensent être le centre de l’univers, qui donnent autant d’importance à leur travail qu’à leur ego. Personnellement, je pallie justement à ça en multipliant les expériences. Et alors? Les choses ne doivent pas être uniformes. Pourquoi se limiter? Au contraire, dans une collaboration, tu ne peux pas demander au gens de tout arrêter. On n’est pas des putains de dictateurs. Malgré tout, je suis très heureux de ce qu’on a fait. Je pense que c’est une des meilleures choses sur lesquelles j’ai jamais travaillé, un des groupes les plus originaux que j’ai jamais eu.

Vous avez tout de même un album à venir. Est-ce qu’il a été conçu à partir des sessions de Capture & Release?
Non. Nous avons enregistré ce disque très peu de temps après les sessions de Capture & Release. Ce nouvel album a été entièrement improvisé. Capture & Release est le seul album qu’on a arrangé intégralement avant d’enregistrer. Sur les deux premiers albums, il y avait bien quelques pistes pour lesquelles nous avions procédé de cette façon, mais nous ne l’avions jamais fait sur toute la longueur d’un disque.

Et pour ce nouvel album, Plotkin a-t-il travaillé sur les arrangements à posteriori?
Non, c’est vraiment de l’improvisation du début à la fin, sauf pour les voix qui ont été enregistrées après. Plotkin a surtout travaillé sur le mix, les voix et la spatialisation du son.

Revenons à Sunn, Greg Anderson avait parlé d’une possible collaboration avec Pan Sonic. C’est toujours d’actualité?
J’espère, oui. Ca fait longtemps qu’on en parle mais malheureusement nous n’avons jamais trouvé le temps d’aller plus loin. Ça a failli se faire en septembre dernier, mais finalement personne n’avait vraiment la tête à ça.

J’ai vu que vous alliez prochainement sortir un LP du nom d’Oracle?
Oui, on l’a presque terminé. Ca sera un LP deux titres, avec la participation d’Attila Csihar, Atsuo Mizuno, Joe Preston, Greg et moi. Il y aura une première piste qui sera très… «guitare», et une autre piste qui sera «très pas guitare» (rires).

«Très pas guitare» …c’est à dire ?
Cette piste sera surtout basée sur des sons provenant directement des amplis. Le LP a été originellement composé pour une performance artistique en collaboration avec Banks Violette qui s’est tenue à Londres l’année dernière. À la base, le LP était sensé sortir en tant que programme pour cet évènement, mais nous avons eu des problèmes de timing. Finalement, on a décidé d’en faire un album, avec un gros travail sur l’artwork, dont je m’occuperai avec Banks Violette. Les textes d’Attila sont tous extraits de manuscrits hongrois du XIIIème siècle. Ça va être un objet assez lourd !

Tu viens également à Brest dans quelques mois pour les représentations de Kindertotenlieder
Oui, c’est une pièce de théâtre par Denis Cooper et Gisèle Vienne. On commence les répétitions en décembre. La première aura lieu à Brest fin février, puis on fera quatre représentations là-bas. Je travaille sur la partie musicale avec Peter Rehberg (Ndlr : A.K.A PITA. O’Malley et Rehberg ont sorti cette année un album sous le nom de KTL sur le label autrichien Mego), qu’on jouera en direct pendant chaque représentation. C’est une expérience intéressante, je n’avais encore jamais travaillé avec une compagnie de théâtre.

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www.ideologic.org
www.inoxia-rec.com/boris
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

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