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THE SHAGGS – Philosophy Of The World

10 Mar

THe SHAGGS Philosophy Of The World
(1969 / 1980 Rounder Records)

1969. Quand les jeunes sœurs Wiggins ont commencé à jouer les premières notes de ce qui allait devenir Philosophy Of The World, l’ingénieur du son du petit studio de Revere (Nouvelle-Angleterre), qui n’en croyait pas ses oreilles, s’est adressé aux père des trois jeunes filles, en lui disant que peut-être elles n’étaient pas tout à fait prêtes à enregistrer un disque, ce à quoi l’honorable Austin Wiggins répondit, magnanime : «Il faut battre le fer tant qu’il est chaud». Austin Wiggins était un visionnaire. Sans lui, les Shaggs ne seraient jamais rentrées dans la légende en devenant «le meilleur plus mauvais groupe de rock du monde».

La première version de Philosophy Of The World fut pressée à 1000 exemplaire, dont 900 disparurent dans la quatrième dimension. Les 100 copies restantes commencèrent à circuler sur des radio locales. Par miracle, en 1970, une de ces copies tomba entre les mains de Franck Zappa qui déclara : «Philosophy Of The World est le troisième meilleur disque du monde», les Shaggs sont «meilleures que les Beatles» et le «chaînon manquant entre Fanny et Captain Beefheart». L’album fut réédité peu de temps après, et même s’il ne partait pas comme des petits pains, le culte était né.

Les Shaggs, c’est tout un poème, le génie primitif, la naïveté originelle, la candeur absolue faite rock, la version girls-band du mythe du bon sauvage, comme si, à 20 ans, Dorothy, Betty et Helen Wiggins s’étaient mises à faire du rock sans avoir jamais entendu ni joué une seule note de musique. Je pense d’ailleurs qu’on n’est pas loin de la vérité, mais c’est ce que la légende, pour le coup, ne dit pas. Les Shaggs jouent faux, chantent faux et comme des poêlons (Laetitia Sadier ne leur arrive même pas à la cheville), sont toujours en dehors du temps, et sont bien incapables de jouer un seul riff. De toute façon il n’y a pas de riffs, les morceaux sont tous complètement bancals. Comme Dorothy et Betty ne sont pas foutues de gratouiller et de chanter en même temps, elle ne chantent que ce qu’elles jouent, (fausse) note pour (fausse) note. Citons Lester Bangs pour changer : «Style de guitare : ça sonne comme 14 peignes de poches passés sur l’épine dorsale d’un élan, mais très doucement, et pourtant ça rocke, oh que oui !». Helen (à la batterie) est complètement à la ramasse. Elle trace tout droit comme si les deux autres n’existaient pas. De temps en temps, elle tente de donner le change mais ses breaks disgracieux arrivent toujours comme un cheveu sur la soupe. C’est magique, 300% authentique, complètement unique. Pire que de l’amateurisme, c’est de la musique d’infirme. Et pourtant, cette musique-là possède bien une logique interne. Et puisque j’ai déjà dépassé allègrement l’espace qui m’est imparti, je vous invite aussi à lire et à relire les paroles de Philosophy Of The World, cet ovni, foncièrement l’album le plus mental qui soit (je veux dire, aussi débile… que malade).

Le pacte écologique, c’est une chose. Mais si seulement on pouvait obliger tous les requins de sessions, tous les babouins de la fusion jazz-rock-funk technicos, ceux qui portent des chemises africaines, des bérets et des lunettes pointues, qui jouent sur basse fretless headless 6 cordes ou guitare Midi à 300 à l’heure, tous les Didier Lockwood du monde, tous les Dave Wakle de la Terre, les Uzeb, les Spyro Gira et les Satriani à se fader Philosophy Of The World pendant 24 heures, alors ils deviendraient fous, et alors le monde deviendrait meilleur.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

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