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DOSSIER MELVINS Part I: UNE HISTOIRE DE MELVINS

6 Juin

melvins band

1983. Trois high-school kids errent dans les rues de Gray’s Harbor, bled redneck de l’État de Washington, découvrant les joies et les vicissitudes de la petite délinquance juvénile, des bitures, des joints et du punk rock pendant que les autres teenagers se dopent à Supertramp et reprennent méthodiquement « Cocaine » pour la fête du collège d’Aberdeen/Montesano, comme tous les ans.
Roger «Buzz» Osborne, Matt Lukin (futur Mudhoney) et un certain Mike Dillard décident alors d’enregistrer une dizaine de titres furieux et crados dans un studio de fortune de Mud Bay tenu par deux hippies en sabots. Ces demos nourries aux Pistols, Stooges, Discharge, Bad Brains, Black Flag, Kiss et autres groupes de la vieille et moyenne garde, dormiront dans un tiroir pendant près de vingt-deux ans avant d’être déterrées par le label Ipecac en 2005 pour la postérité. Rebaptisées The Mangled Demos From 1983, elles constituent l’acte de naissance white-thrash de l’un des groupes les plus fascinants, endurants, essentiels, atypiques et sous-estimés de la planète : les vénérables Melvins.
À cette époque, les pré-Melvins (un blase emprunté à l’un des employés – haï de tous – de l’épicerie dans laquelle trimait le jeune Buzz) sont peut-être le seul groupe de punks digne de ce nom dans les environs. C’est en tout cas ce qu’en dira Kurt Cobain quelques années plus tard. Parole d’évangile ?
En 1984, les Melvins remettent une demo-tape à un certain Hugo, un petit promoteur local de Seattle. Hugo a beau se marrer, il leur arrange un concert inespéré en première partie des fort respectables Minutemen et U-Men, que Buzz apprécie énormément. Toutefois, leur quotidien consiste surtout à écumer les petits clubs de Seattle et d’Olympia, peuplés majoritairement de pseudo-punks indigènes alcoolos, junkies – souvent les deux -, ou de skaters bien trop chargés pour skater, utilisant plus volontiers leur planche pour casser des têtes que comme moyen de transport.
Très vite, Mike Dillard, pour qui les morceaux prennent une tournure trop complexe et «mathématique», quitte le trio. C’est un pote de collège de Buzz, Dale Crover, qui jouait depuis ses 15 ans dans un groupe local de reprises d’Iron Maiden et dans Fecal Matter aux côtés de Kurt Cobain, qui le remplace derrière les fûts. L’histoire ne dit pas ce que Dillard est devenu. En revanche, ce qu’elle nous dit, c’est que c’est à ce moment précis que les choses ont vraiment commencé pour les Melvins.

dale crover

1986 – 1987 : LES MELVINS SE TROUVENT

Le groupe installe son matériel à Aberdeen dans une back-room de la maison des parents Crover. Les répétitions reprennent. Et là, quelque chose se passe, qui exige néanmoins un petit retour en arrière et un peu d’histoire dans l’Histoire.
En 1983, Ozzy et Dio ont quitté le Sabbath et c’est Ian Gillian de Deep Purple qui s’y colle. Le groupe enregistre alors Born Again, l’un des albums les plus calamiteux de sa discographie. Toutefois, aussi surprenant que cela puisse paraître et de l’aveu même de Bill Stevenson, l’écoute de Born Again fut le principal électrochoc qui incita Black Flag à revenir sous son nom d’origine avec My War (1984) après deux années de silence et de déboires avec Unicorn. My War, un album dont la fameuse «Face 2» eut un impact colossal sur la future scène doom, sludge et dérivée, même si au moment de sa sortie, les fans hardcore du groupe reçurent cette digression vers le lent et le lourd avec une certaine incompréhension, voire un certain mépris.

black flag?

Toujours est-il que cette «Face 2» ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd mais dans celles, avisées, de King Buzzo et Dale Crover à l’autre bout du pays. Alors, sous l’impulsion conjuguée du Black Flag de 84, des premiers Black Sabbath et de Flipper, les Melvins épaississent leur son et ralentissent considérablement le tempo. Cette collision radicale entre le punk et la lourdeur du heavy metal est alors un phénomène nouveau, brutal et culotté, à contre-courant de la course au tempo qui sévit dans les milieux hardcore, un terrain encore vierge que seul Saint-Vitus commence à explorer avec Born Too Late en 1986 (SST).
Ainsi, en février de cette année de grâce 1986, la bande à Buzzo enregistre chichement son premier EP officiel, un 7’’ baptisé sobrement 6 Songs, qui sera plus tard augmenté de quatre titres de la même période et pressé sur CD sous le nom tout aussi sobre de 10 Songs. À côté de morceaux dans une veine punk plus traditionnelle, des pièces comme «Cray Fish», «Easy As It Was» ou «Over From Underground» portent déjà en eux les germes de la petite révolution musicale opérée par les Melvins. Une révolution dont les répercussions sur toute la scène rock de Seattle seront considérables.
Mais c’est surtout leur tout premier LP, Gluey Porch Treatments, sorti en 1987 sur Alchemy Records (le label d’un certain Mark Deutrom) qui scelle définitivement l’union sacrée du couple symbiotique Dale Crover/King Buzzo dont il contient la substantifique moelle sonore : la frappe athlétique tout en toms et en roulements de Crover conjuguée à l’incroyable puissance graisseuse des riffs d’Osborne (qui fut d’ailleurs l’un des premiers à accorder sa guitare plusieurs tons en-deçà de l’accordage traditionnel après John Lee Hooker), le tout magnifié par un sens de l’humour et de l’expérimentation à l’épreuve des balles.
Pour la petite histoire, «Leeech» est une reprise du «Leech» de Green River (pré-Pearl Jam). Le groupe trouvant le riff principal trop répétitif avait définitivement banni le titre de son répertoire. C’est ainsi que Buzz, qui avait assisté à l’enregistrement des premières demos de Green River et qui au contraire de tous considérait «Leech» comme la meilleure chose qu’ils aient jamais pondue, reprend le morceau à son compte sur Gluey Porch.
À cette époque, les Melvins sont suivis à la trace par un petit groupe de jeunes fans, dont font notamment partie Kurt Cobain et Krist Novoselic. Les «pots de colles» comme les surnomme Buzz, font à la fois office de roadies et de larbins sur la majorité des dates à Olympia et Seattle. Un job pas vraiment glamour : aussi peu de dollars en poche que de groupies dans les loges et un Buzzo qui nourrit déjà la réputation de ne pas se montrer franchement tendre envers son entourage. Mais les pots de colle n’en ont cure, ils ont trouvé leur gourou.

guru

1988 – 1992 : LA CALIFORNIE & L’ÈRE BONER

Fin 1987, Matt Lukin est congédié pour ivrognerie. Il rejoint Mudhoney, tandis que Crover et Osborne partent s’installer à San Francisco. Ils engagent alors Lori Black aka Lorax (fille de l’actrice Shirley Temple), qui tenait la basse au sein du combo punk de Deutrom, Clown Alley. Avec le remplacement de Lukin par Lorax commence alors la grande valse des bassistes qui gageons-le, ne s’arrêtera selon toute probabilité qu’à la mort des Melvins eux-mêmes.

Lori Black aka Lorax

En 89, Tom Flynn leur propose de sortir un nouvel album sur son propre label. C’est ainsi qu’au mois de mai, ils enregistrent leur première galette pour Boner Records, Ozma, dont la plupart des morceaux avaient été composés presque deux ans plus tôt. Contre toute attente, l’album se vend à quelques 10000 exemplaires, un chiffre plus qu’honorable pour un disque de cette trempe, un «disque d’or» de l’alternatif. Il faut dire que peu à peu, les Melvins se sont forgé une solide réputation dans l’underground. Les tournées commencent même à devenir rentables.

L’année suivante, Crover s’absente brièvement afin de prêter main forte à Nirvana, alors sans batteur, sur une tournée en première partie de Sonic Youth sur la côte Ouest. À son retour, les Melvins enregistrent Bullhead (soit le réservoir du préservatif), qui sort sur Boner en 91. Bullhead est un manifeste sludge, un album colossal, l’un des plus lents et des plus lourds de leur discographie. Si l’album est bien accueilli par la majorité des Melvinsmaniacs, une partie de la critique et du fancore allemand s’élève néanmoins contre le caractère trop «commercial» du disque, allant même jusqu’à qualifier les Melvins de vendus. Absurde. Toutefois, ce n’est ni la première, ni la dernière fois qu’un noyau de fans bidons retourne sa veste au moment où un groupe passe de l’obscurité à la pénombre et commence à vendre des disques. La réponse des Melvins ne se fait pas attendre : aussitôt rentrés de leur tournée européenne, ils enregistrent Eggnog pour la modique somme de 600 dollars. Un EP bruitiste, fulgurant, expérimental et difficile, pour clouer le bec des teutons médisants.

dale

buzz

Fin 1991, exit Lorax ! Trop paresseuse, trop défoncée, trop «ex de Buzz». Ça sonne comme cette vieille pub pour la Vache Qui Rit dans laquelle des types castaient férocement des bovins qui ne faisaient jamais l’affaire. Joe Preston est donc la vache n°3 (3,5 si l’on compte la brève incursion de Tom Flynn à la basse pour une reprise de «God Of Thunder» de Kiss sur le tribute Hard To Believe sorti en 90). Preston est une vieille connaissance des Melvins. Fan transi de la première heure, il connaît le répertoire du groupe sur le bout des doigts avant même d’en devenir membre officiel et c’est sans aucune hésitation qu’il rompt avec Earth et Dylan Carlson qui ne lui pardonnera jamais vraiment cette trahison.
Sitôt réunis, les trois hommes se séparent brièvement pour travailler chacun de leur côté sur un EP solo. Chaque pièce du triptyque est composée et enregistrée par un membre du groupe indépendamment des deux autres, à l’instar de ce qu’avaient réalisé Gene Simmons, Ace Frehley, Peter Criss et Paul Stanley de Kiss en 1978. Les artworks de Dale Crover, Joe Preston et King Buzzo sont d’ailleurs fidèlement calqués sur ceux de Kiss.

buzz insert

joe preston insert

dale insert

Les trois disques sortent simultanément en 1992, suivis de près par le monumental Lysol, devenu l’album sans titre après que la marque du même nom a décidé d’en interdire l’exploitation par les Melvins. Même si les crédits ne figurent pas sur l’album et outre les reprises de Flipper et d’Alice Cooper, une rumeur persistante attribue la composition du titre «With Teeth» à Joe Preston et raconte que l’apposition au dos de l’album du gigantesque «Joe» (en caractères tout à fait disproportionnés en comparaison aux mentions «King Buzzo» et «Dale») serait la riposte cynique d’un Buzzo fin-gavé par les revendications de Preston pour être traité d’égal à égal au sein du groupe, et pas seulement comme la troisième roue du carrosse. Rumeur ou pas, Preston est débarqué sans ménagement pour «manque d’éthique ».

1993 – 1996: LES ATLANTIC YEARS

Depuis leurs débuts, les Melvins évoluaient tranquillement dans la catégorie «groupe génial dont personne n’a rien à secouer». Quand je dis «personne», je parle évidemment des magnats de l’industrie du disque, des grands manitous qui tiennent les rennes de notre consommation discoïde branlante et de notre porte-monnaie. Seulement, depuis la sortie du Nervermind de Nirvana en 91 et l’avènement explosif du grunge, la donne avait changé avec les conséquences que l’on sait : le monde se mit à dépouiller chaque phrase prononcée par le nouvel oracle générationnel Kurt Cobain et à fouiller allègrement dans son passé. Et c’est ainsi que les super majors du disque, qui avaient trouvé leur vache à lait dans tout ce qui touchait de près ou de loin à la grande mayonnaise que représentait la scène de Seattle, commencèrent sérieusement à se demander si elles n’étaient pas passées à côté de quelque chose, ou du moins si le moment n’était pas venu de rattraper le temps perdu (et le temps c’est de l’argent) en signant les Melvins, c’est-à-dire les vétérans sans qui rien de tout cela ne serait arrivé : Nirvana, Mudhoney, Soundgarden, Pearl Jam et l’accordage des guitares en ré. Échange de bons procédés, les Melvins, affublés du nouveau statut de «godfathers of grunge» ayant eux aussi besoin de faire rentrer la caillasse afin de pouvoir continuer à s’ébruiter paisiblement, signent un contrat juteux avec Atlantic. Pour autant, comme ils ne sont pas du genre à vendre de la soupe pour un paquet de pognon, les Melvins ne feront aucun compromis musical. Pour en avoir le cœur net, il suffit d’écouter «Spread Eagle Beagle», soit la dernière piste de Houdini, première livraison pour la maison Atlantic: un instrumental de plus de dix minutes composé exclusivement de percussions, une sorte de Tambours du Bronx sous codéine. Quel gros bras d’honneur que ces Atlantic years.
Lorax a visiblement refait surface (pas pour longtemps) mais se partage les lignes de basse avec l’ingénieur du son Billy Anderson. De toute façon, les sessions Houdini sont entourées d’un halo de brouillard, et savoir précisément qui a fait quoi sur ce satané disque relève quasiment de l’impossible. Cobain est également crédité à la guitare, aux percussions additionnelles et à la production bien que la version officieuse ne soit pas des plus glorieuses quant à sa réelle implication dans l’enregistrement :
– DALE : C’est plutôt nous qui lui disions ce qu’il devait faire.
– BUZZ : C’est vrai. Il faisait du bon café et nous apportait des sandwichs quand on avait faim.
Houdini a beau être la plus grosse vente jamais réalisée par les Melvins, ils se retrouvent à nouveau sans bassiste. C’est ce bon vieux Mark Deutrom, attifé de son éternel chapeau de cowboy, qui vient tâter de la quatre-cordes après leur avoir servi de sondier, notamment sur la date légendaire de Reading (1991) en première partie de Nirvana, après laquelle les Melvins s’étaient vus qualifier de «pire groupe du monde» par les organisateurs. Ensemble, ils pondent l’imparable Stoner Witch, tubesque, drôle, ébouriffant, et s’auto-proclament «meilleur groupe de l’histoire du Rock», ce que je ne suis pas loin de leur accorder.

stoner bitch

King B, Dale C et Mark D, sous contrat avec Atlantic, réussissent alors un coup de maître en sortant l’ultra-déglingué Prick (fait d’après les chutes des demos de Stoner Witch) sur le label noise indépendant de Minneapolis Amphetamine Reptile.
Vous voulez faire QUOI ??? Sortir un disque chez un indépendant ??? Bullshit ! Vous avez un CONTRAT avec nous !!!
Ok, mais écoutez-le d’abord parce que de toute façon, vous ne serez pas intéressés
Effectivement, comment auraient-ils pu être intéressés par un disque aussi informe et barjot ? Prick sort donc comme prévu chez AmRep en 94 sous le pseudonyme «Snivlem», le contrat avec Atlantic n’est pas rompu, et ce qui aurait dû friser le suicide commercial devient un «fuck you» dans les règles de l’art.
1996. Stag est la troisième et dernière livraison des Melvins pour Atlantic qui décide alors de couper les ponts.

1997 – 2004 : SEPT ANS DE RUTMANIS

De retour à l’ombre d’AmRep, le trio enregistre Honky en 6 jours à peine et enchaîne une tournée avec Helmet. D’ailleurs ils tournent énormément pendant cette période, partageant l’affiche avec Kiss, Primus, The Obsessed, Godheadsilo, Nine Inch Nails, Primus, White Zombie, Rush, Tool, L7…
Cette année-là, Buzz s’acoquine avec Mike Patton en intégrant Fantômas, son projet post-Faith No More, aux côtés de Trevor Dunn (Mister Bungle) et de l’ex-Slayer Dave Lombardo pendant que de son côté, Crover joue le frontman (guitare, chant) au sein de son power trio Altamont. Mais voilà qu’après quatre années de bons et loyaux services, Deutrom rend son tablier (à moins que son tablier ne lui ait été rendu?) et part s’installer à Londres avec son chapeau. De nouveau, les Melvins se retrouvent orphelins de bassiste, mais les larmes ne coulent jamais bien longtemps.
En effet, en produisant Sorry In Pig Minor – dernier album en date du fameux groupe noise-rock de Minneapolis les Cows – et en partageant une scène au Lollapalooza, Buzz avait mûri l’idée de débaucher Kevin Rutmanis afin de combler la place laissée vacante par le cowboy grincheux. À peine un mois plus tard, Rutmanis est intronisé et le trio embarque pour le Ozzfest 98 grâce ou à cause de l’insistance de Tool auprès des organisateurs pour les faire rentrer dans la programmation (la vraie raison étant que Tool avait besoin du soutien d’un groupe-ami dans cette épreuve du feu). Finalement, le Ozzfest restera sans doute l’un des plus mauvais souvenirs de mémoire de Melvins : programmation navrante, «petits » groupes sous-payés ou pas payés du tout, mesquinerie de l’organisation et metal-attitude en carton.

melvins - l'ère rutmanis
L’année suivante, ils rejoignent l’écurie Ipecac, maison co-fondée par Greg Werckman (ex-label manager d’Alternative Tentacles) et Mike Patton. L’occasion pour le label d’entamer une série de rééditions d’albums épuisés ou inédits des Melvins, mais surtout de sortir successivement The Maggot (1999), The Bootlicker (1999) et The Crybaby (2000), soit les trois piliers de la fameuse «trilogie Ipecac». Enregistrées quasi-simultanément avec des moyens similaires, chaque pièce est cependant un acte singulier : The Maggot, un disque punk, metal, vif, tendu et «over the top», The Bootlicker, plus calme, sinueux et psychédélique, et enfin The Crybaby, génial album de collaborations avec des invités aussi improbables que Jim Thirwell (Foetus), Hank Williams III, Tool, David Yow (Jesus Lizard), Kevin Sharp de Brutal Truth, Bliss Blood, Mike Patton, Henry Bogdan (Helmet), Skeleton Key, Godzik Pink et surtout, le teen-idol déchu des seventies Leif Garrett dans une interprétation lymphatique de «Smells Like Teen Spirit» complètement invraisemblable.
Avec Electroretard (2001), sorte d’hommage humoristique et distancié à eux-mêmes, les Melvins opèrent un détour par Man’s Ruin, le label aujourd’hui défunt du sérigaphe-illustrateur Frank Kozik (qui avait déjà réalisé l’artwork de la pochette d’Houdini). Dans les remerciements, on peut lire «Thank you A. Hilter!», en référence à un vieux sketch des Monty Python. Et puis il y a ce dessin qui représente un lapin avec une petite moustache carrée et un uniforme nazi. Les Allemands ne sont pas contents et les Melvins se poilent.
La collaboration avec Ipecac se poursuit avec l’album live Colossus Of Destiny et Hostile Ambient Takeover sur lequel on retrouve Adam Jones de Tool crédité aux «Virus».

buzz live

De son côté, Atlantic ne trouve rien de mieux à faire que de sortir Melvinsmania, The Best Of The Atlantic Years, une compilation dispensable et vite torchée, à l’image des notes de pochettes.
En 2004, les Melvins célèbrent leurs 20 bougies avec la parution de Neither Here Nor There, conçu par Buzz et sa femme Mackie, en charge du design de la plupart des pochettes du groupe depuis 1993. Neither Here Nor There aurait pu prendre la forme traditionnelle du livre-anniversaire: un groupe de rock à l’heure du bilan revient avec force nostalgie sur deux décennies de carrière et d’anecdotes avant de passer dans la douleur au stade pré-mortem de l’âge de la maturité. Vous vous en doutez, Neither Here est à des lieues de ce genre d’élucubrations poignantes: peu de mots, une compilation, mais surtout des images, variations loufoques autour de leurs artworks, photos amateurs, objets insolites au rapport lointain, le tout organisé aléatoirement, sans ordre particulier pour brouiller un peu plus les pistes, dans un splendide foutoir en forme d’art-book. Et histoire de continuer à être là où on ne les attend pas, les Melvins remettent le couvert avec trois albums de collaboration : le premier avec Lustmord, ex-SPK et pionnier de la scène industrielle expérimentale (Pigs Of The Roman Empire sur Ipecac) ; les deux suivants (Never Breathe What You Can’t See et Sieg Howdy) avec le pape punk de la liberté d’expression, Jello Biafra des Dead Kennedys. Ces deux albums renouent plus de 20 ans après avec le punk pur jus de l’époque Dillard/Lukin.

2004 – ???? : CONFUSION IS SEX

En 2004, les Melvins annonçaient l’annulation de leur tournée européenne pour cause de «bassiste malade», au grand dam de tous les fidèles qui se pressaient déjà au portillon des salles obscures. Leur prestation sur les films expérimentaux de Cameron Jamie était toutefois maintenue à Paris et ailleurs, mais dans la pénombre de l’auditorium de Beaubourg il était impossible de distinguer les traits du troisième homme et personne ne semblait connaître véritablement le fin mot de l’histoire. Quelques temps plus tard, l’annonce officielle du départ de Kevin Rutmanis secouait à nouveau le petit monde du rock, avec cette question brûlante sur les lèvres: qui serait le prochain sur la liste? Des rumeurs circulaient sur une éventuelle fusion des Melvins avec le duo basse/batterie Big Business, que rien ne venait pourtant confirmer.
La réponse, tout le monde sembla la trouver lors d’un concert à Londres dans le cadre des All Tomorrow’s Parties en octobre dernier: Trevor Dunn était l’heureux élu, ne serait-ce que pendant cette version live de Houdini.
Mais de retour aux États-Unis, ils enchaînèrent quelques dates avec David Scott Stone (qui les avait déjà dépannés au début du millénaire) à la basse.

melvins + rutmanis & david scott stone

Pour parachever cette gigantesque embrouille, le FantomasMelvins Big Band annonçait les dates de la tournée européenne 2006 avec… Jared Warren et Coady Willis de Big Business.
Alors quoi, qui, comment ?
Aux dernières nouvelles, la fusion avec Big Business est effective. Affublé d’un deuxième batteur gaucher, le trio devient un quatuor. L’enregistrement du prochain album studio est prévu pour le premier juillet prochain.
Quant à Trevor Dunn, il devrait lui aussi poursuivre l’aventure Melvins, mais uniquement sur les dates de la tournée Houdini, puisqu’une version live de cet album (Houdini Live 2005: A Live History of Gluttony and Lust) devrait sortir le 23 mai sur Ipecac.

«J’ai dépassé toutes les espérances que j’avais pour ce groupe les premières années. Ce que veulent la plupart des groupes, c’est uniquement devenir de grosses rock stars. Dès le départ, ils ont un plan de carrière, chose qu’on n’a jamais eu. Sauf qu’aujourd’hui, nous avons une carrière derrière nous, alors qu’eux ont été découragés et ont abandonné. Si nous pouvons vivre de notre musique, c’est simplement parce qu’on ne voit pas les choses sous cet angle stupide. Je ne conduis pas de Lamborghini et on ne se fait pas de « pipes-parties » backstage avec des Hooter Girls, tu vois ? La seule chose qu’on fait, c’est payer nos factures et vivre» (Buzz, interview pour pitch.com, 2004)

Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #8 (Mai 2006)
couv VERSUS MAG #8

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INTERVIEW – JOE PRESTON: Le monde selon Joe

19 Jan

Ça faisait longtemps que je rêvais de choper Joe Preston dans un coin. Alors, profitant honteusement de la venue d’High On Fire à Paris en ce frisquet début de mois de décembre, j’ai pu assouvir cet inavouable fantasme, attirant l’homme au pédigree suprême (Melvins, Earth, High On Fire, Sunn O))), Witchypoo, The Whip, Men’s Recovery Project et j’en passe) sur un coin de table au Batofar, et de le soumettre à un questionnaire revisitant les hauts, les bas et les plats de son passé de musicien infidèle et boulimique. Retour parfois douloureux ou amer sur quelques-uns des innombrables groupes, connus ou méconnus, dans lesquels l’immense Joe Preston (Salty Green pour les intimes) s’est illustré depuis plus d’une quinzaine d’années.

THE WHIP

Les Whip, c’était moi, Jared et Scott de Karp. J’ai joué de la guitare avec eux pendant à peu près un an. Scott est mort dans un accident bizarre il y a un an et demi et Jared fait maintenant partie de Big Business. En janvier, nous allons faire quelques dates ensemble aux États-Unis avec High On Fire.

WITCHYPOO

Le principal membre de Witchypoo était Slim Moon, le fondateur du label Kill Rock Stars. Mais des dizaines et des dizaines de personnes ont fait partie de ce groupe. J’y suis resté un petit moment. Nous sommes partis deux ou trois fois en tournée sur la côte Ouest, après quoi nous avons fait une tournée Thrones/Witchypoo, vers 1994, 1995. C’était la toute première fois que je faisais une vraie tournée avec Thrones à travers les États-Unis.
En quelle année le groupe a-t-il splitté?
Je crois qu’il n’y a jamais vraiment eu de split officiel. Notre dernière tournée a eu lieu aux alentours de 2000.
Tu étais à la basse?
Je jouais surtout de la guitare, et puis des synthés, de la boîte à rythme. Tout ce dont on avait besoin, tout ce qu’on pouvait utiliser.
À quoi ressemblait votre musique?
C’est difficile à dire. C’est un groupe qui se réinventait en permanence. C’est vite devenu très improvisé du début à la fin. Les morceaux n’avaient pas vraiment de structures prédéterminées, on ne répétait pas vraiment. Sur scène aussi on improvisait totalement. On nous proposait une date, et on y allait. Mais la première incarnation du groupe était vraiment géniale. On jouait beaucoup dans des soirées à Olympia, là où je vis.

MEN’S RECOVERY PROJECT

On a enregistré deux albums ensemble. J’ai aussi fait quelques tournées avec eux au Japon et aux États-Unis. Ils m’ont demandé de les aider et j’ai accepté, mais c’était avant tout leur groupe (Ndlr : Neil Burke et Sam Mc Pheeters, ex-membres de Born Against). La dernière fois que j‘ai joué avec eux, c’était juste avant que je parte vivre à Olympia vers 1996. On s’est retrouvé en 2000 lors d’une tournée assez longue Thrones/MRP. En plein milieu, je me suis mis à paniquer. J’ai pété un plomb et je leur ai vraiment fait un mauvais trip. À ce moment-là, ça faisait à peu près quatre mois que je tournais non-stop et j’en avais plein le cul. Après ça évidemment, nous n’étions plus en très bon terme. Mais aujourd’hui ça va beaucoup mieux (rires).

EARTH

J’ai fait partie de Earth de 1989 à 1991, au moment où j’ai rejoint les Melvins. Quand j’ai commencé à jouer dans Earth, nous étions trois. Il y avait Dylan (Ndlr: Carlson) et Slim de Witchypoo au chant. Ils habitaient à Olympia, et moi dans l’Oregon, à quatre heures de là. J’étais fauché, je n’avais pas de voiture, et on arrivait difficilement à se voir pour répéter. On jouait le week-end de temps en temps et on s’enregistrait. Et puis, je rentrais chez moi. On a fait notre premier concert en aveugle, sans vraiment être prêts. Mais malgré tout, ça fonctionnait. Ce concert était génial. En sortant de scène on s’est dit: «Wow! C’était incroyable, ça va marcher!». Mais les concerts d’après furent catastrophiques. J’aimais jouer avec Earth à cette époque.
Dylan Carlson me disait que Earth était un passe-temps pour toi, et que ton vrai rêve à l’époque, c’était de faire partie des Melvins. J’imagine qu’il plaisantait à moitié…
C’est bizarre… (son regard s’assombrit) Tu sais, Dylan a dit beaucoup de choses pas très belles à mon sujet. Pendant un moment, il y a eu beaucoup d’animosité entre nous. Je ne sais pas ce qu’il pense de moi aujourd’hui. Peut-être qu’il plaisantait en disant ça… En tout cas, il a beaucoup changé. Les drogues ont été un gros problème dans ma vie, autant sur le plan personnel que dans mes relations avec les autres. Et ce fut un grand sujet de discorde entre lui et moi. Le fric et la drogue sont les deux grands problèmes de ma vie. Toutefois, j‘ai lu une interview récente de Dylan et il m’a paru différent, comme le Dylan que j‘avais connu. C’est sans doute le mec le plus intelligent que j’ai rencontré dans ma vie.
Son interprétation des bouquins de Cormac Mc Carthy est passionnante.
C’est marrant parce qu’indépendamment de lui, je suis passionné par les livres de Cormac Mac Carthy depuis des années. C’est de là que je viens.
Est-ce que tu as écouté leur nouvel album, Hex?
Non, ça fait des années que je n’ai pas écouté quoi que ce soit de Earth.

MELVINS

Tu as donc quitté Earth pour rejoindre les Melvins.
Encore une histoire qui s’est mal terminée.
Tu sais, si tu ne souhaites pas en parler…
Non, ça va. Je peux en parler tranquillement aujourd’hui, ce que je ne pouvais pas faire il y a quelques années. Je crois avoir fait un gros travail sur moi-même et aujourd’hui toute cette haine n’a plus vraiment de sens. Je n’ai plus de temps à perdre avec ça, c’est trop épuisant.
Tu t’amusais au début?
Oui, et c’est pour ça que j’ai tenu quelques temps. Tu sais, je les idolâtrais vraiment.
Peut-être que c’était justement ça le problème ?
Oui, c’était clairement une partie du problème. Quand je les ai rejoints, j’ai réalisé que les choses n’étaient pas vraiment comme je les avais imaginées. Je crois que j’ai été très… (long silence) déçu. Cependant, jouer avec eux était extraordinaire. Je me sentais libre. Être dans un groupe dans lequel tu peux absolument tout jouer du moment que tu aimes ça, c’est formidable. Même si personnellement, je n’ai jamais eu l’impression de faire partie du groupe, contrairement à ce qu’ils me disaient. Les Melvins, c’est le groupe de Buzz, un point c’est tout. C’est lui qui décide.
Comment expliques-tu la malédiction qui frappe les bassistes successifs des Melvins?
Je crois que c’est différent pour chaque personne. J’ai entendu beaucoup d’histoires là-dessus parce que j’ai pas mal d’amis qui les connaissent bien et qui me racontent ce qui se passe, que ça me plaise ou non (rires)! Pour ma part, je suis assez étonné qu’ils aient conservé autant d’animosité à mon égard compte-tenu de toutes les embrouilles qu’ils ont eu avec les autres bassistes qui m’ont succédés. À ce titre là, j’ai l’impression d’avoir été une sorte de bouc-émissaire. Mais aujourd’hui, je m’en fous. C’est leur problème.

THRONES (projet solo)

Au départ, Thrones était un projet réactionnaire. Je composais des morceaux, et je les jouais avec un batteur, mais ça ne fonctionnait pas vraiment. On n’avait pas la même vision des choses. Et surtout, je détestais qu’on me dise comment je devais les jouer. Alors j’ai décidé d’utiliser une boîte à rythmes, et c’était exactement ce qu’il me fallait. C’était un moment de ma vie où j’étais vraiment très isolé et j’avais besoin d’être indépendant musicalement. C’est pourquoi j’ai choisi de tout faire par moi-même. J’avais quitté les Melvins en 1992 et pendant l’année qui a suivi, je n’ai pas fait quoi que soit, à part un concert pour Halloween organisé par des amis à moi.
Certaines de tes programmations de boîtes à rythmes sonnent comme de vraies batteries…
En fait, je n’ai enregistré qu’un ou deux morceaux avec un vrai batteur, mais ces démos ne sont jamais sorties. Personne ne les a entendues et franchement, ça n’est pas plus mal! Programmer des rythmes est quelque chose que j‘aime vraiment faire, et je crois que je me débrouille plutôt bien pour ça. Malheureusement en ce moment, je n’ai plus d’endroit à moi, ni de temps et je ne compose pratiquement plus. C’est un gros problème pour moi.
À quel moment as-tu décidé de sortir la compilation de Thrones Day Late, Dollar Short?
Ça faisait pas mal de temps que des gens dans mon entourage me parlaient de ça, mais c’est au moment où j’ai tourné pour la première fois avec Sunn O))) en Europe, il y a quelques années, que l’idée a vraiment pris forme. Stephen me disait (en imitant sa voix) : «Tu devrais vraiment faire quelque chose avec tous ces morceaux!». Et puis je crois que de son côté, Greg de Southern Lord voulait vraiment me pousser, me donner une chance sur son label.
Je me suis fait la réflexion que ce que tu faisais avec Thrones avait beaucoup de choses en commun avec la musique de John Carpenter…
J‘adore ce qu’il fait. Je le prends comme un compliment.
Tu n’as jamais pensé à composer pour le cinéma?
J’ai toujours voulu faire des musiques de film. J’ai eu deux ou trois opportunités. Comme je n’ai pas beaucoup de temps, ça ne s’est jamais vraiment matérialisé, mais j’aimerais vraiment le faire. J’ignore si j’y arriverai parce que je suis très paresseux. Les deadlines me tuent!
Tu disais que tu n’avais plus le temps de travailler sur de nouveaux morceaux?
En fait, depuis un an, je n’ai pas vraiment d’endroit où vivre, de chez-moi. Et avec les nombreuses tournées de High On Fire, je n’ai plus beaucoup de temps. A chaque fois que je vais partir en tournée, je me mets à flipper et je me dis : «Allez, écris quelque chose, un nouveau morceau avant de partir!», mais ça n’arrive jamais. J’ai quand même écrit un nombre respectable de nouveaux morceaux qu’il faut que je termine. J’ai presque un set complet, du moins, si j’arrive à le finir. Je suis assez excité à cette idée. Mais j’ai commencé à déménager à Los Angeles, et je n’habite vraiment nulle-part en ce moment. Toutes mes affaires sont au garde-meuble. En rentrant de tournée, je récupère mon chat à Washington, et je pars habiter à L.A. J’attends donc d’être dans une situation plus stable et de pouvoir me relaxer pour recommencer à travailler.

SUNN O)))

J’ai enregistré deux albums avec eux (Ndlr : la série des White1 et White2). Nous avons aussi tourné en Europe ensemble et un peu aux States. Ce qui est dingue avec Sunn, c’est de voir que tout le monde les prend tellement au sérieux! Moi qui les connais, je peux te dire qu’ils sont toujours en train de se marrer (simulant une énorme rire gras) : «Huhu haha huhuh». Ils aiment s’amuser et c’est ce que j’aime chez eux. Quand ils font des concerts, ils sont toujours enthousiastes, ils essayent toujours de jouer avec les gens qu’ils trouvent intéressants. Ils aiment se payer du bon temps et ils ont un grand sens de l’humour.

LOUDMACHINE 0.5

C’est un groupe japonais. En fait, c’est le gars qui s’occupait entre autres de la distribution pour Kill Rock Stars au Japon qui avait monté Loud Machine. Le groupe jouait déjà sous d’autres noms depuis les années 80. La première fois que j’ai joué avec eux, c’était au festival Yoyo-A-Gogo à Olympia (Ndlr : en 1999). Après, j’ai fait quelques dates avec eux au Japon à la basse. En échange, ils vendaient les disques de Thrones au Japon. C’était plutôt marrant.

THE NEED

J’ai joué avec eux trois ou quatre fois. La première fois, c’était vers 1995. On n’avait encore rien enregistré, on ne faisait que jammer de temps à autres. Et puis, peu de temps après, on a tous déménagé à Olympia bizarrement, et c’est à ce moment-là qu’on a vraiment commencé à jouer ensemble. J’ai enregistré un 10’’ avec eux vers 1998, 1999. En 2001, nous avons fait notre dernière tournée ensemble aux États-Unis. Aujourd’hui, le groupe a splitté mais je suis toujours ami avec Rachel Carns, la batteuse qui joue maintenant avec King Cobra. Ça ressemble beaucoup à The Need. Sa façon de jouer et de chanter est très reconnaissable.

Pour finir, as-tu des regrets ?

Je ne sais pas. Je me suis senti bizarre quand j’ai quitté Earth parce que c’était le tout premier groupe dont j’avais l’impression de faire vraiment partie. Quoi qu’on en dise, on était sur la même longueur d’onde musicale Dylan et moi. J’aimais sa vision très conceptuelle des choses. J’étais très excité de jouer cette musique un peu étrange. C’était toujours un défi avec lui. J’ai eu des regrets, mais aujourd’hui avec du recul, je n’en ai plus. Il y a eu des raisons à tous ces mouvements. Beaucoup de gens pensent que quelque chose cloche chez moi, et me reprochent d’avoir joué dans tant de groupes différents.
On peut aussi voir dans tous ces changements l’expression d’une certaine ouverture d’esprit.
Oui, je trouve ça plutôt cool en définitive. Mais j’ai eu des problèmes à cause de ça sur le moment. J’aime jouer avec des personnes différentes parce que ça t’ouvre sur des mondes différents. Les gens voudraient que tu fasses toujours la même chose, toujours le même morceau pendant dix ans, et je suis bien content de ne pas en être arrivé là. Alors non, pas de regrets.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #6 (Janvier 2006)
couv VERSUS MAG #6

MELVINS – Stoner Witch

5 Avr

MELVINS - Stoner Witch (Atlantic 1994)
(Atlantic, 1994)

Avec Sonic Youth, les Melvins doivent bien être les seuls sur cette putain de planète à avoir pratiqué une forme de résistance commerciale en sortant trois albums d’affilée sur une super major du disque et à en avoir profité grassement, ostensiblement et comme il se doit sans y avoir laissé des plumes. Quel gros bras d’honneur que ces « Atlantic years ».
Il faut dire que depuis leurs débuts en 85, et jusqu’à l’avènement du Grunge au début des 90’s, les Melvins évoluaient tranquillement dans la catégorie « groupe génial dont personne n’a rien à secouer ». Mais lorsque le monde se mit à dépouiller chaque phrase prononcée par l’oracle générationnel Kurt Cobain, les maisons de disques, qui avaient trouvé leur vache à lait dans tout ce qui touchait de près ou de loin à la grande mayonnaise que représentait la scène de Seattle, commencèrent sérieusement à se demander si elles n’étaient pas passées à côté de quelque chose, ou du moins s’il n’était pas temps de rattraper le temps perdu (et le temps, c’est de l’argent) en signant les Melvins, ou comme qui dirait, les vétérans sans qui rien de tout cela (Mudhoney, Nirvana, Soundgarden, l’accordage des guitares en Ré) ne serait arrivé. Echange de bons procédés: King B, Dale C et leur bassiste (pas encore viré) Mark D ayant eux aussi besoin de faire rentrer la caillasse afin de pouvoir continuer à s’ébruiter paisiblement, le contrat est finalement signé pour 3 albums.
1994. « Stoner Witch » est donc la deuxième livraison de cette trilogie Atlantic, prise en sandwich entre « Houdini » produit par Cobain, et « Stag ». En 94, les Melvins sous contrat réussissent néanmoins un coup de maîtres en sortant l’album déglingué « Prick » sur le label indé Amphetamine Reptile :
– « Vous voulez faire quoi ? Sortir un disque chez un indépendant ? Bullshit ! Vous avez un CONTRAT avec nous !
– Ok, mais écoutez-le d’abord, parce que de toute façon vous ne serez pas intéressés»
Et c’est exactement ce qui s’est passé.
S’il est donc vrai qu’en apparence, credo du marché oblige, Stoner Witch et les deux autres albums des années major sont un peu moins boderline que le reste de la discographie pléthorique des Melvins, il n’en reste pas moins que les apparences sont parfois trompeuses. Et c’est bien mal connaître Buzzo et Crover que de les imaginer vendant de la soupe pour un paquet de pognon. Ainsi, si vous voulez savoir comment faire partouzer frénétiquement Black Sabbath, Black Flag, Throbbing Gristle, Saint Vitus, Metallica, Ministry, Kiss, Jesus Lizard, ZZ top et Motorhead lubrifiés au vitriol, vous trouverez en Stoner Witch un mode d’emploi ébouriffant et sarcastique sur la meilleure manière de s’y prendre. Et point de partie de jambes en l’air entre pointures sans éjaculations tubesques : « Revolve » et « Queen » sont peut-être devenus les seuls vrais classiques du groupe, aussi hirsutes et vicelards soient-ils. Ça rocke, à mort. Précisons aussi que les rusés Melvins avaient pris soin de mettre les morceaux les plus barrés en face B du vinyl afin de ne pas choquer les oreilles trop douillettes ou trop paresseuses de leurs interlocuteurs d’Atlantic d’entrée de jeu et d’amener progressivement l’auditeur vers des contrées moins intelligibles et plus expérimentales. Preuve que l’effort fut payant puisqu’un album plus tard, les Melvins se faisait remercier par Atlantic. Ils n’ont jamais bronché.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #3 (Avril 2005)

couv VERSUS MAG #3

MELVINS – The Mangled Demos From 1983

4 Avr

MELVINS - The Mangled Demos from 1983 (IPECAC 2005)
(Ipecac 2005)
Punk rock

Le die-hard fan des Melvins se la jouera probablement la blasé si vous osez seulement évoquer la sortie officielle des Mangled Demos sur Ipecac, puisque ce document d’archive dans sa version bootleg traînait déjà sur le web depuis l’avènement du grand méchant p2p.
Mais pour les autres, la réédition de cet enregistrement primitif des Melvins de l’ère pré-Crover constituera sans doute une bonne surprise, même s’il tient plus de la curiosité historique que du trésor caché enfin déterré. On savait déjà que les Melvins était l’un derniers groupe de vrais punks sous et tous-terrains encore en activité mais ce qu’on savait moins, c’est qu’avant de ralentir tous les tempos de moitié, les Melvins s’étaient fait la main en pratiquant un speed-punk old-school sauvage nourri à Discharge, Black Flag, Bad Brains, et autres groupes de la vieille et moyenne garde.
Finalement, le seul point commun entre ces Melvins-là, à l’orée des 80’s, et le line-up suprême à venir (King Buzzo/Dale Crover et une morgue de bassistes incommensurable), c’est que le King était déjà là, escorté par Matt Lutkin à la basse (futur Mudhoney) et Mike Dillard (illustre inconnu), aux fûts. Les notes de pochette rédigées par Buzzo dépeignent relativement bien l’ambiance un peu white trash dans laquelle ces démos furent conçues et enregistrées : 3 high-school kids errant dans les rues de Gray’s Harbor, bled redneck de l’état de Washington, découvrant les joies de la petite délinquance juvénile, des bitures, des joints et du punk rock, quand les autres teenagers écoutent Supertramp et reprennent « Cocaine » à la fête de l’école, décident d’enregistrer une dizaine de titres furieux dans un studio tenu par deux hippies en sabots, titres dont ils ne feront jamais rien excepté « Set Me Straight » qu’on retrouvera remanié une décennie plus tard sur Houdini. Et puis les Mangled d’Ipecac offrent aussi quelques archives sonores impayables : Présentation imbécile de l’un des premiers passages du groupe sur une radio locale et vannes potaches adolescentes prises sur le vif d’une répétition. Et dire qu’il aura fallu 22 ans, 20 albums et un Jello Biafra pour que les Melvins se décident à remettre le couvert punk pur-jus.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #3 (Avril 2005)

couv VERSUS MAG #3

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