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NIRVANA – Nevermind : 20th Anniversary Super Deluxe Box Set (4 CD+1 DVD)

6 Jan
Super ET Deluxe

$uper ET Deluxe ?

(Universal)

A l’heure où l’on en est quasiment rendu au point où l’industrie discographique branlante serait prête à célébrer les 6 mois d’existence insignifiante de n’importe quel groupe de troisième zone pourvu qu’elle en retire un infime avantage financier, pour un peu ce 20ème anniversaire aurait pu passer pour un événement honorable si le chiffre 20 n’avait pas fait grincer des dents tous ceux qui y étaient et qui pensaient encore très naïvement que c’était hier. Il y a 20 ans donc, les adolescents cafardeux de la fin des 80s qui étaient nés au milieu de la décennie précédente avaient soudain vu apparaître ce type nimbé d’une blondeur prophétique dans un halo de fumée et sous un déluge de pom-pom girls anarchistes. Et puis, ils l’avaient vu cramer, imploser et enfin disparaître aussi vite qu’il était arrivé. Entre temps, tout avait changé ou presque, pour le meilleur mais surtout pour le pire. Les groupes à l’aura planétaire étant aussi les plus affreusement copiés, s’ensuivirent des dommages cataclysmiques pour l’industrie discographique.
Pour cette génération, baptisée, à tort ou à raison, la « génération Nirvana », comme pour la génération suivante et celle de la décennie précédente, la vraie question est : en 2011, est-il encore possible de redécouvrir Nevermind ?

"Mmh ghh chhhh" (Dave Grohl, 1991)

Après plusieurs milliers d’écoutes, Nevermind est a priori un album du passé, une affaire classée, une rivière dont le lit s’est tari au fil du temps. Bien sûr, en inconditionnel blasé, vous connaissez les paroles par coeur et sur le bout des doigts ; vous vous souvenez de tous les breaks de batterie, du moindre dérapage de la voix de Kurt Cobain, de chaque solo de guitare ; vous êtes capable de reproduire les enchaînements des morceaux à la seconde près et dans la bonne tonalité sans jamais vous tromper ; vous pourriez même chanter les lignes de basse (c’est d’ailleurs avec ce disque que vous avez réalisé pour la première fois que les bassistes jouaient en fait de vraies notes sur un vrai instrument). Oui mais seulement, comme un vulgaire appendice de vous-même, les morceaux semblent aujourd’hui vidés de leur substance, celle-là même qui pourtant vous avait littéralement affolé 20 ans plus tôt sur les bancs du lycée. Il y a même parfois un malaise nostalgique un peu ridicule à l’évocation de Nevermind, presque aussi dur à supporter que de voir ces hordes de trentenaires s’accrochant désespérément aux génériques de leur enfance perdue. Un disque mort, un souvenir un peu embarrassant dont on ne ne peut plus rien faire sinon s’en rappeler.

Alors, parmi l’avalanche de rééditions, de live indigestes, de bootlegs, de sorties posthumes et de whatever qui n’ont jamais cessé d’abonder depuis le suicide de Kurt Cobain en 1994, y’a t-il une chose, une seule, en dehors du pur réflexe nostalgique, qui pourrait motiver raisonnablement l’achat de cet imposante Super Deluxe Box comprenant quatre CD, un DVD, un méga booklet format 12’’, et que l’on peut acquérir pour la modique somme de 100 euros dans le commerce ? La réponse est non, oui. Enfin… presque.

"Deluxe ET $uper !" (Dave Grohl, 2011)

NI BON, NIRVANA

Passons rapidement sur le DVD, un live enregistré en octobre 91 au Paramount Theatre de Seattle et produit par Andy Wallace que l’on retrouve à l’identique en version audio sur l’un des quatre CD du coffret (un doublon parfaitement inutile) et soit-disant « previously unreleased ». Mais oui, bien sûr, on n’avait jamais entendu ces versions live ; on n’avait jamais vu non plus ces fameuses images de Chris Novoselic jouant au baseball avec la guitare déchiquetée de Kurt Cobain. Un live de plus parmi les 257 concerts archivés de Nirvana, ni plus ni moins intéressant que tous les autres et déjà vu un petit millier de fois.

"Dang!" (Novoselic, 1991)

Niveau CD, en plus de ce live audio, le coffret comprend évidemment la version studio officielle de Nevermind mixée par Andy Wallace, celle qui a fini par sortir des usines de Geffen, celle que nous connaissons tous. D’ailleurs, pour fêter dignement ce vingtième anniversaire, le mieux est encore de réécouter attentivement l’album tel qu’il est sorti en 1991, et que l’on aime, que l’on ait aimé ou pas, de se rappeler que Nevermind, fusion idéalement dosée et impeccablement interprétée de punk, de pop, d’indie rock et de heavy metal, se rapprochait quand-même d’une forme de perfection rock. En guise d’extra, le CD est augmenté d’une dizaine de faces B sorties à l’époque. Rien d’inédit, rien de spectaculaire.

En plus de deux extraits des BBC Sessions de 91, le troisième CD comprend les Smart Studio Sessions enregistrées et mixées par Butch Vig et les Boombox Rehearsals, des démos précoces quasiment inaudibles. Les premières datent d’avril 90 alors que Dave Grohl n’avait pas encore remplacé Chad Channing. Elles étaient au départ destinées à Sub Pop avant que Nirvana ne s’en sépare après les rumeurs d’un éventuel rachat du label et sont assez fidèles à l’album final. Les secondes ont été enregistrées à l’arrache par le groupe dans un studio de répètition de Tacoma au printemps 91. L’intérêt de ces dernières est relativement limité si ce n’est qu’elles ne servent à montrer que comme Rome, Nevermind ne s’est pas fait en un jour et que l’adage punk qui dit que la première prise est toujours la bonne ne s’appliquait pas à cet album. Les morceaux sont encore bancals, imparfaits, les textes à l’état d’ébauche et il apparaît clairement que la fameuse question « comment faire pour marier la sensibilité pop de Kurt Cobain avec l’urgence et la spontanéité du punk ? » ne fut résolue qu’après un dur labeur, de longues heures de répétitions et de travail préliminaire en studio. Et c’est tout le mythe romanesque de l’explosion créatrice soudaine, instinctive et spontanée qui s’effrite. Malgré tout, il y a une différence entre savoir cela (à vrai dire, on s’en doutait plus que légèrement) et devoir s’en convaincre en écoutant les hésitations et les atermoiements d’un groupe encore irrésolu en pleine séance de tâtonnement. Personne ne devrait avoir à subir l’épreuve de ces répétitions chaotiques interminables et pas franchement dignes d’intérêt. Il y a des choses qui devraient rester à jamais tues.

L'effet Boombox Rehearsals

LES DEVONSHIRE MIX : « 200 fois meilleurs » que la version officielle ?

En revanche, sans aller jusqu’à dire que le Devonshire Mix du dernier CD justifie pleinement l’achat de ce coffret dispendieux (pour 14 euros seulement, vous pouvez les acheter en intégralité sur le iTunes store), il est le plus intéressant des bonus et contrairement à tout le reste, le seul véritablement essentiel. Pour reprendre le titre d’un article paru sur Slate.fr, il est « Le Nevermind que vous n’avez jamais entendu ».
En mai 1991, Nevermind fut mixé une première fois par Butch Vig aux studios Devonshire de Los Angeles. Ce mix fut refusé par Geffen qui à Butch Vig, préféra le producteur slayer-friendly maintes fois Grammy-Awardé Andy Wallace pour mixer la version finale du Saint-Graal.

Kurt Cobain, insatisfait notoire, haïssait plus que tout la façon dont la version finale de l’album avait été produite, voire surproduite : le son, assez typé « grosse pointure du metal » était très compressé, presque noyé dans une reverb de principe et finalement le résultat était plutôt lisse. Le mix de Butch Vig, radicalement différent, conserve au contraire certaines maladresses qui n’auraient probablement pas passé à la postérité mais qui éclairent Nevermind d’un jour radicalement nouveau, chose qui relevait jusqu’à présent de l’impensable. Plus sale, plus cru, assez proche de celui de Bleach, il restitue sans doute plus fidèlement – du moins c’est ce que l’on imagine – l’ambiance et l’urgence des prises brutes. La guitare est placée très en avant, la voix de Cobain conserve ses aspérités et la batterie baigne naturellement dans le son de la pièce ce qui a complètement disparu de la version officielle. On découvre – ou on redécouvre – des solos, des feedbacks qui traînent, des boucles et des grésillements absents du mix final.
Il va de soi qu’historiquement, les Devonshire Mixes ne remplaceront jamais la version d’Andy Wallace mais le parti-pris de Butch Vig entérine l’éternelle controverse entre les deux producteurs. Dès le départ et sans surprise, Steve Albini (qui deux ans plus tard produira In Utero, le dernier album de Nirvana) avait choisi son camp : « Le premier mixage (brut) de Nevermind (…) était au moins 200 fois meilleur que ce dont je me rappelais de la version officielle. ».

En conclusion, si on l’isole de ce coffret hors-de-prix, on peut dire que ce Devonshire Mix jouissif et assez émouvant – si tant est qu’on est encore perméable à un disque aussi encombrant – vaut bien le titre de meilleur disque posthume de Nirvana après le MTV Unplugged.

"Hin hin hiin" (Dave Grohl, 2011)

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #7 (nov/dec 2011)
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Interview/Discographie – THE JESUS LIZARD : (Surtout) Ne leur parlez pas de leurs problèmes !

4 Oct

L’interview, ses joies et ses peines. Parfois, tu y vas en super-héro de la rock attitude, les mains dans les poches et la mèche au vent, comme si tu savais par avance que le plan allait se dérouler sans accrocs. Ce qu’on dit moins, c’est qu’il y a des fois où sans crier gare, l’insécurité linguistique te colle un trac pas croyable et le trac redouble quand tu réalises que tu es en route pour aller cuisiner (et cuisiner, c’est souvent emmerder) en face à face l’un des groupes de rock qui t’a le plus considérablement marqué au même titre que Captain Beefheart, Public Image ou les Melvins, le groupe le plus emblématique de la scène dite « noise-rock » de Chicago et d’Ailleurs, un groupe cité à tout bout de champ (à tort ou à raison) par ses pairs et par la critique et dont Steve Albini a dit « Dans quelques années Jesus Lizard, en terme d’impact, sera l’équivalent de Led Zep ou des Stooges », un groupe dont l’ombre irrévérencieuse plane sur un gigantesque pan du rock indépendant depuis le début des 90’s jusqu’à nos jours, enfin, une véritable bête de live qui vient de rempiler pour une trentaine de dates inespérées en formation originale après plus de dix années de silence radio. Alors quoi ? Alors rien bon Dieu. Tu colles tes mains moites au fond de tes poches, tu prends l’air dégagé et tu le fais, c’est tout. En arrivant au café de la musique de La Villette, David Yow et David Wm. Sims sont encore occupés avec Tracks. On en profite pour prendre discrètement la température avec Duane Denison, le renard gris. Euh, ça t’emmerde les interviews ? « Je serai emmerdé le jour où on ne nous posera plus de questions. On en profite tant qu’il y a encore des gens qui s’intéressent à nous ». Bien, c’est noté. Sauf qu’il manquait quand-même une précision de taille : SURTOUT, NE LEUR PARLEZ PAS DE LEURS PROBLÈMES.

Comment se passe la tournée ?

(Silence… Soupir général, les yeux au ciel. Tout le monde feint d’en avoir déjà plein le dos.)

David Yow : Allez, Duane…

Duane Denison : En fait, ce n’est pas vraiment une tournée. On joue par petits groupes de deux ou trois dates ici et là. On a fait trois concerts en Angleterre. Ensuite, on a eu pas mal de temps libre et là on enchaîne à nouveau avec deux ou trois dates. Donc je n’appellerais pas ça une tournée mais plutôt une sélection de concerts choisis. Jusqu’à présent c’est génial… Que du bonheur. Le premier concert (le 9 mai dernier au ATP festival à Minehead, en Angleterre) a été particulièrement intense et chargé en émotions. C’était vraiment bon de se retrouver sur scène ensemble. Ça faisait 10 ans, 15 ans qu’on était passés à autre chose et ce concert m’a vraiment rappelé pourquoi j’aimais tellement ça à l’époque (Ils font tous semblant de pleurer).

Ça vous manquait ?

D.Y. : Plus maintenant (Rire général). Ça y’est, ils me fatiguent déjà.

Quand on s’était eu au téléphone pour Qui l’année dernière, tu m’avais dit qu’une des choses les plus tristes dans ta vie, c’est que ça faisait dix ans que tu n’avais parlé à Mac.

D.Y. : C’est vrai. Je n’avais pas parlé à Mac depuis dix ans et ça faisait douze ans qu’on ne s’était pas vus. Quand on s’est reparlé au téléphone, on se disait que le jour où on allait se revoir on se mettrait sûrement à pleurer comme deux gros bébés. Et finalement quand on s’est revus, on n’a pas pleuré, on s’est marré, on gloussait, c’était bon. Toute à l’heure, on discutait des surnoms qu’on se donnait entre nous – David en a fait une liste sur son blog. L’un des surnoms de Mac était Laffy The Tallest Elf.

D.D. : Il y avait aussi Merrymac, Monitoring Merrymac…

David Wm. Sims : …The Mystical One, The Malingerer (Ndlr : Parmi les meilleurs de la liste, on trouve aussi Sawed-Off Alcoholic Midget ou Constant Comment pour David Yow, Silver Fox ou Half a Woman pour Duane Denison et Four-String Napoleon pour David Sims. Liste exhaustive ici : http://davidwmsims.wordpress.com/2009/05/05/back-to-blighty).

D.D. : Tiens, voilà Mac justement.

Est-ce que vous diriez que cette tournée, c’est « comme au bon vieux temps » ?

D.D. : C’est un peu différent. On a tous vieilli et quand tu vieillis, tu as automatiquement plus de responsabilités. Tu ne peux plus te permettre d’être aussi insouciant qu’avant, d’être constamment défoncé, bourré, enfermé dans ton petit monde.

(Mac McNeilly arrive. Je lui explique le principe de l’interview : un tour de la discographie du groupe, de Pure jusqu’à Blue. Yow se bidonne…)

D.Y : Haha super, Mac n’était sur aucun des deux !

1989 : PURE (Touch & Go – EP)

(À David Sims et David Yow qui jouaient tous les deux dans Scratch Acid) Au moment où Scratch Acid splitte en 87 et que d’Austin, vous déménagez à Chicago, est-ce qu’il vous parait évident que vous allez rejouer ensemble un jour ?

D.W.S. : Non, pas quand on déménage à Chicago. En fait, on répétait déjà à Austin de temps en temps – je dois encore avoir des enregistrements 4-pistes de ces répètes (Yow lâche un rot phénoménal). Ensuite quand on a déménagé, je faisais pas mal d’allers-retours à Austin pour voir Duane et finalement c’est lui qui est venu s’installer à Chicago.

Je croyais que vous aviez rencontré Duane à Chicago.

D.W.S. : Non, David, Duane et moi, on s’est rencontré à Austin.

D.Y. : Il y a plein d’erreurs sur le net à ce sujet, même sur le site de Touch & Go. Je crois qu’ils disent que le groupe a commencé à Chicago. Ça n’est pas vrai. On a commencé à Austin.

D.D. : David (Sims) a déménagé à Chicago pour jouer dans Rapeman et David (Yow) l’a suivi. J’ai dû les rejoindre un an et demi après. David a toujours été bon pour garder le contact alors que moi je suis particulièrement doué pour déménager et faire splitter les groupes (rires). J’ai donc déménagé à Chicago et Rapeman a splitté.

D.W.S. : Bien joué !

D.D. : C’est vrai, quand j’ai déménagé à Austin les Big Boys se sont séparés. Enfin… On a donc commencé à répéter à Austin dans une maison abandonnée. Et puis les deux David sont partis et j’ai suivi un peu plus tard. À ce moment-là, ils connaissaient déjà Mac qui venait d’Atlanta. Je ne l’ai rencontré qu’après.

Mac McNeilly : Oui, j’avais rencontré David (Yow) deux ans auparavant.

Donc vous connaissiez déjà Mac quand vous avez enregistré Pure (Ndlr : le premier EP de Jesus Lizard a été enregistré en trio avec une boîte à rythme avant l’arrivée de McNeilly dans le groupe).

D.W.S. : Oui, on s’est rencontrés avant de former The Jesus Lizard. Mac jouait dans un autre groupe à l’époque.

D.Y. : Si je me souviens bien, au moment où Scratch Acid s’est séparé, Mac était en tournée avec un groupe qui s’appelait 86. Ils jouaient à Austin et un copain m’a conseillé d’aller les voir. J’étais épaté. Le groupe était vraiment bon mais Mac était particulièrement bluffant. Après le concert on s’est assis au bar et on a discuté un moment. Quand l’enregistrement de Pure a été terminé, on a décidé de voir ce que ça donnerait si on jouait avec un batteur. J’ai repensé à ce mec d’Atlanta et on lui a envoyé de jolies petites cassettes.

M.McN. : C’était très différent de ce que j’avais fait avant mais c’était vraiment le genre de truc que j’avais envie de jouer. Les morceaux de Pure avec la boîte à rythme donnaient une idée assez nette de ce qu’ils pourraient devenir avec une batterie. J’aimais ces morceaux, en particulier ceux qu’on a fini par jouer régulièrement ensemble et qu’on joue toujours aujourd’hui.

« Bloody Mary » ?

M.McN. : Oui, et « Blockbuster ». On a donc commencé par jouer les morceaux du EP avec la batterie – ça fonctionnait plutôt bien – et on a fini par écrire des morceaux ensemble.

Sur Pure, certaines de vos influences sont très nettes – la boîte à rythme fait fatalement penser à Big Black, le son de guitare à Birthday Party, les lignes de basses répétitives à Public Image – comme si ce EP était une sorte de brouillon de ce qui deviendra plus tard LE son de Jesus Lizard.

D.D. : Ce que tu dis est aussi valable pour l’album suivant (Head). Tu peux presque prendre chaque morceau séparément et dire « celui-ci ressemble à tel groupe, celui-là sonne comme tel autre ». Ceci dit, on joue encore deux des cinq morceaux du EP, et quelque-part, ça veut dire que ce disque a bien tenu la route.

1990 : HEAD (Touch & Go)

D.D. : Head est encore un disque qui manque d’originalité. C’est le son d’un groupe qui se cherche, avec les influences dont tu parlais toute à l’heure. Je crois que c’est à partir de Dudley (« Then Comes Dudley » sur Goat) que le son de Jesus Lizard a vraiment pris forme et que nous avons commencé à sonner comme personne d’autre.

D.W. S. : Sur Head, nous avons presque tout écrit à deux Duane et moi alors que Goat a vraiment été composé à quatre. Il y a beaucoup de morceaux que j’avais écrits au moment de la séparation de Scratch Acid et qui trainaient depuis cette période. C’était un genre de vide-grenier : est-ce que je vais pouvoir me débarrasser de toutes ces vieilleries ? On était encore en construction, à essayer de voir ce qui marchait et ce qui ne marchait pas.

D.D. : L’avant-Head est aussi le moment où on a commencé à faire des concerts régulièrement.

D.Y. : Ce qui est intéressant dans la façon dont ça s’est passé, c’est qu’on se connaissait tous les trois depuis le Texas alors que je n’avais rencontré Mac qu’une seule fois. En fait on ne le connaissait pas vraiment. Et je crois que le seul ingrédient indispensable dans n’importe quel groupe, c’est l’alchimie entre les membres du groupe. Par chance, ça a fonctionné à merveille avec Mac. Je veux dire, (tendrement) regarde sa frimousse… Donc au départ il fallait non seulement apprendre à se connaître et dans le même temps écrire des morceaux ensemble. Ça retarde un peu la maturation.

M.McN. : Ça m’a paru vraiment facile de jouer avec eux, même au tout début. Je n’avais pas besoin de fournir des efforts démesurés pour que les morceaux sonnent bien. Travailler ensemble allait de soi.

David, tu peux raconter comment le morceau « Metropolis » a été rebaptisé « Tight N Shiny » ? (Ricanements)

D.Y. : La première fois qu’on a joué tous les quatre en public, c’était dans un club à Chicago qui s’appelait Edge Of The Looking Glass. Avant ça, on n’avait fait que des concerts plus ou moins privés dans des soirées, sur le toit de la maison d’un copain ou dans un magasin de disques. Ce soir là, quand ils ont commencé à jouer « Metropolis » qui est un morceau instrumental, je ne savais pas trop quoi faire de moi. Je me dis qu’est-ce que je fais ? Je vais faire un tour ? Je fume une clope ? Je m’assoie ? Alors je décide de prendre le micro, de le baisser et de poser mes couilles dessus tout en fumant ma clope. Notre vieil ami Steve Albini était là. Il nous a dit que c’était le truc le plus drôle qu’il avait jamais vu. J’étais content d’avoir rendu Steve heureux. Et c’est comme ça que nous avons rebaptisé ce morceau « Tight N Shiny ».

1991 : GOAT (Touch & Go)

D.D. : Comme David le disait tout à l’heure, c’est la première fois qu’on composait vraiment à quatre. On s’asseyait avec des guitares acoustiques, un métronome, Mac tapait sur la table et on voyait ce qu’on pouvait faire de toutes ces idées. C’était très viscéral. C’est comme ça qu’un groupe devrait toujours travailler.

D.Y. : Il faut dire qu’on habitait tous dans le même appartement à l’époque.

D.D. : Oui, il y a eu une période où on ne se quittait pratiquement jamais sauf quand on dormait. On était ensemble pendant la journée et quand on rentrait à la maison le soir, on était encore ensemble. Il nous est même arrivé d’avoir des boulots au même endroit. Je crois qu’on a passé plus de temps ensemble que n’importe quel groupe d’hommes adultes ne l’a jamais fait ! (Rires) C’était assez extraordinaire.

D.Y. : Et tout ça sans jamais se pénétrer les uns les autres (rires).

D.D. : Donc oui, ce disque est un effort à quatre et le résultat est une musique très directe.

Pour moi, c’est avec ce disque que les lignes et le son de guitare sont vraiment devenus la patte Denison.

D.D. : Sur ces morceaux, le son de guitare devient particulièrement clair et agressif et je crois qu’on peut dire que globalement, les parties de guitare sont très simples. Je pense aussi que la façon dont Steve Albini nous enregistrait a contribué à cette simplicité : deux micros face à l’ampli et c’est parti. Ce disque était fait pour ça.

J’ai lu cette histoire quelque-part : Led Zeppelin ou plutôt Jimmy Page est en studio avec Albini. Albini lui passe Goat et la seule chose qu’il trouve à dire à propos de ce qu’il entend c’est « trendy ».

D.D. : Je ne sais pas quoi te dire. Goat était sorti depuis au moins cinq ans. Et bon, j’aime beaucoup Led Zeppelin mais Jimmy Page, merde. Franchement, c’est immonde… Oh et puis laisse-tomber (rires). Tu sais qu’il vit en Amérique, à Nashville, comme moi ?

1992 : LIAR (Touch & Go)

Goat et Liar se ressemblent sur beaucoup de points. Le son, le côté urgent et extrême des morceaux…

D.Y. : Oui, je suis d’accord avec ça. On aurait presque pu en faire un double album.

D.D. : Je pense qu’à ce moment-là, on était de meilleurs compositeurs et de meilleurs arrangeurs. Je trouve personnellement que Goat sonne mieux que Liar mais qu’en revanche, le songwriting et les arrangements sont plus sophistiqués sur Liar.

J’ai l’impression qu’il y a eu un travail différent au niveau de l’enregistrement de la voix.

D.Y. : Je ne sais pas. Il faudrait que je me souvienne des titres de l’album. Peut-être que Steve avait utilisé des techniques d’enregistrement différentes. Il avait des idées délirantes sur la manière d’utiliser les micros. Par exemple sur « Nub» – je ne sais plus s’il est sur Goat ou Liar (Ndlr : sur Goat) –, il y a un moment où je dis « But I have got to hand it to you, you’re taking this extremely well », je le dis comme ça : (s’ensuit une longue flatulence vocale) « we-e-ee-eeee-ee-ll ». À ce moment-là, il avait placé deux micros en face de moi. L’un des deux était fixé et l’autre pendouillait et se balançait d’avant en arrière. Au bout du compte, le produit fini n’est pas forcément plus subtil et je ne dis pas qu’il serait meilleur ou pire si on avait fait autrement, mais ce qui est sûr, c’est qu’on s’est vraiment marré avec ces expérimentations et toutes ces techniques bidon. C’est vrai, quoi de plus drôle que de coller sa tête au fond d’une gigantesque poubelle ?

Une partie de vos die-hard fans estiment que ces deux albums, Goat et Liar, représentent l’âge d’or de The Jesus Lizard. Qu’est-ce que vous en dites ?

D.D. : S’ils le pensent, ça n’est pas moi qui les contredirai.

D.W.S. : On a fait tellement de concerts à cette période. On se connaissait par cœur. On arrivait en studio en ayant beaucoup travaillé les morceaux et on les maîtrisait tellement bien qu’on n’avait aucune difficulté à les enregistrer.

D.Y. : On répétait déjà énormément en temps normal mais on travaillait vraiment comme des brutes avant un enregistrement. Quand on arrivait en studio, on était déjà complètement claqués !

D.D. : Pour nous c’était un mode de fonctionnement normal, un acquis : écrire les morceaux, travailler les arrangements, les répéter encore et encore jusqu’à ce qu’on arrive en studio et là, c’était plié. C’est valable pour tous nos disques. Je crois qu’on n’a jamais enregistré aucun morceau en plus de deux ou trois prises et la plupart étaient dans la boîte dès la première prise. À l’époque on croyait que tous les groupes fonctionnaient comme ça mais ensuite, j’ai réalisé que ça n’était pas du tout le cas. Il y en a qui arrivent en studio avec deux idées qui se battent en duel et qui sont incapables de jouer un morceau du début à la fin. Mais Pro Tools est là, donc c’est pas grave, tu peux réparer ! Il y a des gens que j’ai même dû convaincre de répéter d’abord : « On va prendre quelques jours pour travailler et après seulement on va enregistrer, okay ? ». (Rires) On arrivait à boucler un album en quoi… deux week-ends ? Parfois même en un week-end.

D.Y. : D’une part on bossait beaucoup et on avait les idées très claires sur ce qu’on voulait. Et puis Steve aussi savait travailler très vite. On était donc terriblement efficaces par rapport à un groupe qui va commencer à penser aux arrangements une fois en studio. Rentrer en studio pour répéter…Non sérieux…

D.D. : Et puis ça coûte cher.

Quand tu enregistres avec Albini, tu as quand même intérêt à être bon tout de suite.

D.D. : Oh non, pas forcément…

Ok, il a aussi enregistré des merdes. Ce que je veux dire, c’est que sa façon d’enregistrer t’oblige à être efficace dès les premières prises.

D.D. : Ce qui sûr, c’est que ça n’est certainement pas lui qui prendra des pincettes et qui te dira : « oh c’était super » ou « t’en fais pas, on va réparer ça ». Non, ça serait plutôt le genre de mec à te dire (sec) : « t’aurais surtout dû apprendre à jouer tes morceaux avant de venir ici ! » (rires), ce que je trouve très bien. Il y a des mecs qui ont besoin d’entendre ça même si encore une fois, la plupart des gens s’en foutent pas mal parce qu’ils ont Pro Tools. J’étais à Berlin et je suis tombé sur une grosse émission sur la musique électronique. Ils filmaient ce type, un Allemand, dans son home-studio studio et quand on lui demandait de jouer un de ses propres morceaux, il était incapable de reproduire une pauvre mélodie à un seul doigt. Et le pire, c’est qu’il y avait quand même des types assez cons pour lui dire : « Putain mec, t’assures trop ! ».

Tu te rappelles de son nom ?

D.D. : C’était… Air. Non ils sont français. C’était… Daft Punk. Non ils sont français aussi. (Rires)

À cette époque, vous sortez votre split 7’’ avec Nirvana (Puss/Oh The Guilt, 1993, Touch & Go). Nirvana est alors sur Geffen et vous toujours sur Touch & Go. Comment les gens de Geffen réagissent-ils en apprenant que The Next Big Thing veut partager un 45 tours avec un petit groupe indépendant pour le sortir sur un petit label indépendant ?

D.Y. : En fait, ils étaient encore sur Sub Pop au moment où on a eu l’idée de faire ce split.

D.D. : Je pense qu’à ce moment-là, Nirvana était encore en position de le faire.

D.W.S. : Geffen a été obligé d’accepter même si ça ne leur plaisait pas du tout. Ils nous soutenaient qu’on était bloqués, que ça allait poser des problèmes légaux et si Kurt ne s’était pas battu et s’il n’avait pas été jusqu’au bout, ce disque n’aurait pas pu sortir.

D.Y. : C’est Geffen qui a imposé une édition limitée. Je crois que c’était 50.000 exemplaires pour les États-Unis et autant pour le reste du monde ce qui était énorme pour nous mais franchement ridicule pour Nirvana. C’est la seule chose un peu négative dont je me souviens de la part de Geffen.

Est-ce que la sortie de ce split vous a apporté quelque-chose en termes de public, de ventes, de notoriété ?

D.Y. : Ça n’a pas été si tangible que ça. Je ne crois pas que ça ait fait une grande différence comme les gens l’imaginent souvent.

D.D. : On avait peut-être un peu plus de visibilité à l’époque. Par exemple, on a fait quelques apparitions à la télé en Grande-Bretagne…

D.Y.: (Sarcastique) Oh oui, Top Of The Pops !

D.D. : En tout cas en ce qui concerne le public et les ventes d’album, on n’a jamais observé de pic particulier à ce moment-là.

D.Y. : Et tant mieux parce notre intention n’a jamais été de profiter de leur notoriété pour devenir plus populaires. L’histoire c’est qu’on jouait avec eux dans le New Jersey à Hoboken dans un club local qui s’appelait le Maxwells. Ils étaient vraiment très bons ce soir là. Après le concert, je discutais avec Kurt et je lui ai dit : « Sonic Youth a sorti un split single avec Mudhoney sur Sub Pop ». Alors je ne sais plus qui a suggéré : « Pourquoi on ne ferait pas aussi un split ensemble mais pour Touch & Go ? – Ok, excellente idée ! ». On rejouait ensemble quelques temps plus tard à Denver dans le Colorado et on était à peine sortis du van que Kurt arrive en courant et nous demande : « Bon alors, on le fait ce putain de single ? ». Ensuite, ça a pris un certain temps, pendant lequel ils ont signé sur Geffen… Oui, ça a pris du temps.

D.D. : Je me souviens de ce concert à Denver. Nevermind n’était pas encore sorti mais ils jouaient les morceaux de l’album. Et c’est le seul concert que j’ai jamais vu pendant lequel je me disais : quelque-chose d’énorme est en train de se passer.

D.Y. : Quand on a fait ce concert avec eux à Hoboken, ils avaient joué « In Bloom ». Je n’avais jamais entendu ce morceau avant mais le lendemain, je ne pouvais pas m’empêcher de chanter « He’s the one, who likes all our pretty songs… ».

1993 : LASH (Touch & Go – EP)

En 1993, vous sortez Lash (un 6-titres qui était sorti sous forme de triple 45 tours et qui contenait deux nouveaux titres enregistrés en studio et quatre morceaux live) mais pas d’album studio cette année-là…

D.D. : On était constamment sur la route. Je crois même qu’en 1991, on a passé neuf mois sur la route.

D.Y. : C’est vrai ?

D.D. : Oui.

D.Y. : Putain ! (Rires)

D.D. : Oui, on ne faisait que ça. On devait bien essayer de composer des morceaux sur la route, trouver un riff par-ci par-là… Pour en revenir à Lash

M.McN. : Je ne me souviens plus, il y avait des morceaux live et une paire de nouveaux morceaux, c’est ça ?

D.D. : Oui, j’aime encore beaucoup ce disque. Je me souviens que pour « Deaf As A Bat », je voulais faire un riff à la Suicide.

M. McN. : Est-ce qu’on parle de Liar ? (Aïe)

D.Y. : Non non, c’est déjà fait. Je crois qu’on parle de Goat ! (Ouch)

D.D. : Mais non enfin, c’est Down. Down maintenant ! D.o.w.n ! (Oui oui j’ai compris, vous en avez plein le cul…)

D.Y. : Oh et puis de toute façon Mac ne joue pas sur ce disque ! (C’est facile de se moquer)

1994 : DOWN (Touch & Go)

(On enchaîne ?) Est-ce qu’après Goat et Liar, ça vous semblait difficile de faire un disque sans vous répéter ?

D.D. : Très honnêtement oui. D’un côté, tu as ton propre truc et ça fonctionne bien. De l’autre, tu ne veux pas refaire ce que tu as déjà fait. Tu te retrouves donc dans une position difficile. Si tu refais la même chose, on va dire que tu te répètes. Et si tu pars dans une autre direction, on va dire « Oh ces mecs sont des vendus, ils sont désespérés, ils avaient de bonnes idées pourtant, mais là… »

Est-ce que vous n’avez pas eu le même genre de problèmes avec Shot et Blue ?

D.D. : Wow, wow, wow ! (Rire général. Et de plus belle :) Wow, wow, wow, wow ! Ne me parle pas de mes problèmes ! Tu ne me connais pas assez (Rires. Yow a du mal à s’en remettre. Moi aussi. Je veux ma maman). À ce moment-là, on n’habitait plus ensemble et le temps qu’on passait à composer ne suffisait pas.

Vous vous étiez maqués entre-temps, c’est ça ?

D.D. : Ah je vois, les femmes créent des problèmes !

D.Y. : (En français) Cherchez la femme ! (Rires)

D.W.S. : Oui, Mac et moi on s’était mariés. Lui avec Yoko et moi avec Oh No. (Oulah)

D.D. : (Caustique) Oh oh oh oh ! Disons que pour chaque nouvel album, tu as le noyau des morceaux dont tu peux dire « là, c’est bon. Ça fera un bon morceau » et tu construits le reste à partir de ce noyau. Mais parfois, tu sais que tous les morceaux ne seront pas bons. Alors tu essayes d’aller vers ce que tu penses être le plus consistant et cohérent. Down était un album difficile mais il y a toujours des morceaux de l’album que j’aime et qu’on joue sur scène, « Fly », « Destroy Before Reading »…

D.W.S. : Oui, ça a été un album difficile à enregistrer, laborieux. Je crois que c’est le disque de Jesus Lizard que j’aime le moins.

D.D. : En fait, je n’aime pas trop le son de ce disque. Je trouve qu’il ne sonne pas aussi bien que les autres. La voix n’est vraiment pas à son avantage, il y a beaucoup choses qui sont un peu étouffées ou trop basses. Écoute « One Evening » sur Head. La voix est bang !, claire, forte et percutante. Et maintenant écoute les voix sur Down, elles ne vont nulle part !

David ?

D.D. : Oh, il écoutait pas de toute façon.

D.Y. : Est-ce que j’étais stone ?

D.D. : Parfois.

1994 : SHOW (Collision Arts/Warner – Album live)

Sur scène, il y a cette dichotomie totale entre David (Yow) et vous…

D.Y. : Tu parles de Liar ? (Oh no…) Oui, je prends autant d’espace que trois hommes réunis.

… presque comme si vous vous en foutiez complètement et qu’il pouvait se passer à peu près n’importe quoi.

D.Y. : (Denison-esque) Wow, wow, wow. Ne me parle pas de mes problèmes ! (Maman ?)

D.D. : On ne s’en fout pas mais je vois ce que tu veux dire. Il y a cette sorte de machine qui avance toute seule et à côté il y a cette espèce de… de singe savant (Rires). (Théâtral) Il y a les génies en blouse blanche et il y a le clown de cirque ! Il y a l’orchestre de chambre et il y a l’opéra-bouffe ! (Tout le monde se marre et parle en même temps).

Vous n’avez jamais eu envie d’intervenir quand ça commençait à dégénérer ?

D.D. : Pourquoi faire ? (Il se bouche le nez) Pour devenir un clown moi aussi ? Pour me la donner tellement à fond que je m’évanouis et que j’oublie tous les morceaux ? (Rires) Non, merci ! Pour ce qui est d’essayer de le tenir un peu, si, ça nous est arrivé bien sûr. Ça se passait comme ça : « Tu la vois cette bouteille de Whisky là ? T’EN AS EU ASSEZ ! ».

D.Y. : On avait un petit jeu avec Duane. Avec les riders, on savait exactement combien de bières et de bouteilles de whisky on allait avoir et Duane s’amusait toujours à planquer le whisky. Je trouvais ça très drôle sauf quand je ne trouvais pas la bouteille.

D.D. : J’étais obligé de planquer la bouteille dans la loge, c’était la règle. Pas dans le parking ou je ne sais où, toujours dans la loge et à force, il m’est arrivé d’avoir de bonnes idées. Je crois que mon meilleur coup, c’est quand je l’ai cachée à l’intérieur du distributeur de serviettes en papier.

D.Y. : Ils ne m’ont jamais vraiment fliqué sauf quand j’avais vraiment trop picolé et que je dépassais les bornes. C’était pas bon pour le groupe. Ils se contentaient de m’en parler après-coup mais ils n’ont jamais essayé de changer quoi que ce soit à la manière dont je me comportais.

Ça t’est déjà arrivé d’être sobre sur scène ?

D.Y. : Oui, il y a un moment où j’avais arrêté de boire. J’ai dû faire trois concerts en étant sobre et j’ai détesté. Au bout d’un moment, j’ai arrêté de boire tous les jours. Je buvais seulement pour les enregistrements ou les concerts.

Quand tu étais sobre, ce qui te gênait c’est que tu avais l’impression de faire semblant ?

D.Y. : Exactement. Je ne sais pas si ça en dit long sur qui je suis mais… je suis un faible.

D.D. : On est tous un peu comme ça, on a tous besoin d’un remontant avant de jouer, c’est plus marrant. Quand tu vas voir un concert, tu es sobre du début à la fin toi ?

Non.

D.D. : Voilà. Ça enlève un peu de gravité à la situation parce que dans le fond, ça n’est pas si sérieux.

1996 : SHOT (Capitol)

Vous signez donc sur Capitol. La maison de disque vous laisse-t-elle une liberté artistique totale ?

D.D. : Oui, on a fait exactement ce qu’on voulait. On a demandé à Garth de produire le disque.

Vous vouliez vraiment bosser avec Gggarth dès le départ ou est-ce qu’Albini a jeté l’éponge quand vous avez signé sur Capitol ?

D.W.S. : Non pas du tout. On a embauché Garth parce qu’on voulait vraiment que ce soit lui qui produise le disque. On aimait particulièrement ce qu’il avait fait avec les Melvins (Ndlr : Stag, Stoner Witch, une partie de Houdini). Je crois que c’est Houdini qui m’a mis la puce à l’oreille. En tout cas, on n’a pas changé notre façon de bosser.

D.Y. : Toute à l’heure, Duane parlait de la manière dont on arrangeait les morceaux et il faut dire qu’avec Garth, c’était la première fois qu’on faisait ce qu’on appelle de la pré-prod. Il venait chez nous, il assistait aux répètes, il écoutait les morceaux. Je me souviens qu’une fois ou deux, il nous a arrêtés en plein milieu en disant (en bégayant) : « c-c-c-c’est b-b-b-bien m-mais je-j-je pense que vous devriez j-j-j-ouer cette partie p-p-p-lus longtemps avant de passer à la su-u-suite ». Il a essayé de réarranger certains morceaux – en particulier « Blue Shot » qu’il voulait refaire du début à la fin. On n’était pas contre le principe, on a essayé des choses, sauf qu’aucune de ses idées n’a jamais marché. Donc on a fini par faire exactement ce qu’on voulait faire.

D.D. : Ce que tu entends sur l’album, c’est exactement la façon dont on joue les morceaux.

D.Y. : On n’a jamais fait les trouducs avec lui. En fait, il était d’accord, il approuvait totalement le fait qu’on refuse ses arrangements.

D.D. : Je me souviens, quelques jours avant qu’on commence, il voulait absolument qu’on aille faire du shopping pour acheter du matos, des effets, ce genre de trucs. Mais pourquoi faire ? On sait comment on veut que ça sonne. Oui, on peut essayer des choses mais je vais pas essayer ce truc simplement parce que ça sonne différemment. Certains groupes ne peuvent pas s’empêcher d’utiliser tout ce qu’ils ont sous le nez en studio : « Oh, un Dulcimer ! Et si on l’utilisait. Et le cithare là ? ». Non, il faut s’en tenir à ses propres idées et le plus important, c’est au contraire de savoir ce que tu ne vas pas utiliser. Si tu veux que ça rock, il faut te restreindre et pas rajouter… des tablas ! En tout cas Shot est pour moi un véritable bond en avant par rapport à Down.

D.W.S. : C’est l’album que je préfère. C’est le grand disque qu’on essayait de faire depuis des années.

D.D. : Je sais qu’il y a des gens qui pensent que cet album est trop sophistiqué, que le son est trop chiadé et ma foi, c’est exactement pour ça qu’on y a passé du temps. Ça m’avait frappé l’année où on a joué au Lollapalooza. À ce moment-là, les radios de Chicago passaient régulièrement les groupes qui étaient à l’affiche du festival. Un jour ils avaient passé un extrait de Down au milieu d’une série de morceaux d’autres groupes et je me souviens avoir été consterné par le son qu’on avait par rapport aux autres. C’était petit, faible et terne.

1998 : THE JESUS LIZARD (Jetset, EP)

1998 : BLUE (Jetset)

Mac quitte le groupe après Shot et James Kimball le remplace à la batterie…

D.Y. : Je crois que l’interview est terminée. Je ne veux pas parler de ce mec.

D.D. : Si parlons-en. Quand Mac est parti, ça n’était plus comme avant. L’alchimie n’était plus la même sans lui. Et c’était quand même marrant de travailler avec Andy Gill (Ndlr : Membre de Gang Of Four et producteur pas toujours « heureux ». Il a produit Blue ainsi qu’une partie du EP).

D.W.S. : Oui, c’était vraiment cool de bosser avec lui. Ce disque aussi a été incroyablement difficile à faire, notamment à cause de tous nos problèmes personnels. Ça n’est pas mon disque préféré mais je suis quand même fier du résultat. Il y a beaucoup de morceaux que j’aime et je regrette qu’on n’ait pas pu les faire avec Mac.

D.D. : Blue est le seul disque qu’on ait fait pour lequel le producteur participait vraiment aux arrangements. Andy Gill faisait le boulot typique du producteur. On respectait beaucoup ses idées.

D.W.S. : Oui, mais il était aussi musicien. Il était très cool et très coopératif par rapport à notre musique. Et le truc qui me surprend le plus quand je le réécoute aujourd’hui, c’est à quel point je le trouve bien.

D.Y. : Il y a quand même une chose que j’aime bien, c’est que c’est un excellent disque à écouter au casque, il a une vraie texture.

Pour beaucoup de gens, Blue est l’album des compromis, celui sur lequel on sent le plus le travail en studio, les samples, les claviers…

D.Y. : Si tu es AC/DC ou les Ramones, tu n’as pas le droit de changer quoi que ce soit. Mais si tu conçois les choses à la façon punk-rock, tu fais ce que tu veux.

D.W.S. : Je crois qu’il y a beaucoup de gens qui ont eu un avis sur Shot et sur Blue avant-même de les avoir écoutés. C’est le cas à Chicago ou dans le Mid-Ouest, il y avait un tas de gens qui étaient incapables de se détacher des années Touch & Go et qui à priori avaient décidé de haire tout ce qu’on pouvait faire après.

D.D. : On s’est fait traiter de lâches, de traîtres, on a dit qu’on avait signé sur une major uniquement dans le but de vendre plus, ce qui était plutôt drôle parce qu’en réalité on vendait moins. À ce moment-là, les gens nous ont tourné le dos.

Et vous, vous aviez l’impression d’avoir fait le tour de la question, que le moment était venu de passer à autre chose ?

D.Y. : En ce qui me concerne, à partir du moment où Mac est parti, c’est devenu un job. C’est ce que je te disais toute à l’heure, le plus important pour moi, c’est l’alchimie entre les membres du groupe.

Mac, qu’est-ce que tu as ressenti en entendant Blue à l’époque ?

M.Mc.N. : C’était très difficile d’être objectif. J’avais été tellement impliqué dans le groupe que j’ai eu beaucoup de mal à écouter ce disque et c’est toujours le cas. Je n’ai pas vécu ce moment avec eux, avec ces trois types avec lesquels je jouais. C’était très étrange d’autant plus que je n’avais pas participé à l’écriture des morceaux. Pour moi aussi, c’était fini au moment où je suis parti. Je n’avais aucun ressentiment parce qu’ils avaient continué sans moi, mais c’était juste… étrange. Et quand on s’est enfin retrouvés après tant d’années, tout ça a instantanément disparu. Ça s’est fait tout seul.

Vous êtes toujours en contact avec Kimball ?

D.Y. : Non. Un jour, on a arrêté de jouer avec Mac et le lendemain, c’était 15 ans plus tard.

Nota bene (1) : Dans le feu de l’action, nous n’avons pas pensé à demander au groupe s’il comptait reprendre du service en dehors de cette tournée de reformation. La réponse de David Yow dans une interview pour clashmusic.com : “Même si le concert de reformation de Scratch Acid m’a appris à ne jamais dire jamais, je peux dire qu’en novembre, à la fin de cette tournée de Jesus Lizard, ça sera définitivement terminé ».

Nota bene (2) : Difficile de rendre compte sur le papier de la complicité quasi-fraternelle entre ces quatre types.

Nota bene (3) : Duane Denison préfère de loin Charles Aznavour à Johnny Hallyday.

Francoise Massacre

Publié dans: NOISE MAG #11 (août/septembre 2009)

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