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Interview avec Eugene S.Robinson

27 Avr

Pour fêter les trois dernières dates de la tournée française d’Eugène Robinson à l’occasion de la parution française de son excellent roman Paternostra (A Long Slow Screw, éditions Inculte) et de la sortie du DVD consacré au 20ème anniversaire d’Oxbow (A Luxury Of Empire, réalisé par Mariexxme), voici l’intégralité de l’interview en partie publiée dans mon article pour le n°76 de Chronicart (encore en kiosque pour quelques jours).

Qu’est-ce qui fait une bonne fiction selon toi ?
Je pense, très simplement, qu’une bonne fiction est celle qui appelle le désir. Je donnerais des points supplémentaires aux auteurs qui écrivent de bonnes histoires. C’est important. Je n’aime pas tellement le style de Paul Auster mais j’adore les histoires qu’il raconte.
Est-ce que dès le début, tu voulais inscrire Paternostra dans un genre particulier, le roman noir, le roman hardboiled ?
Ça va peut-être te surprendre mais je n’ai jamais pensé – et je ne pense toujours pas – Paternostra en termes de genre. Pour moi, ça n’est pas un roman de braquage. Je le considère, et je suis très sérieux, comme une monographie philosophique dont l’auteur est trop paresseux ou bien trop talentueux pour écrire un ouvrage philosophique sur la nature du lucre. En quelque sorte, c’est mon Opera de quat’sous.
Toutes les histoires, toutes les fictions possèdent une part de réel. Quelle est la part autobiographique dans Paternostra ?
Ce serait mon appétit existentiel profond, mes difficultés émotionnelles insolubles, mon incapacité à développer de l’empathie envers les autres êtres humains, et de sombres désirs pour le cash. Principalement. Et bien sûr, tu as raison : l’ensemble de mon travail est d’une manière ou d’une autre imprégné d’expériences très personnelles. Mais je pense que si j’avais voulu être totalement transparent sur le pourquoi du comment, j’aurais écrit des mémoires. Ce que ce livre n’est pas.


Tu dis souvent, à propos d’Oxbow, que les paroles que tu écris documentent ta vie. En quoi l’écriture d’une fiction ou d’une non-fiction comme Fight, la documente également ?
Ce que j’ai voulu dire, c’est que les disques d’Oxbow sont des journaux intimes virtuels. Par conséquent, les morceaux pris individuellement n’ont pas vraiment d’importance en dehors de leur contexte général et de l’œuvre dans sa globalité qui elle, est représentative de ma vie – voire qui en contient même une part d’absolue vérité.
Mais tu me demandes quelle est la différence entre les deux formes d’écriture ? C’est comme demander si manger des œufs est différent de manger des fruits. Les paroles de chansons sont de brèves esquisses qui doivent porter leur charge émotionnelle de façon suggérée sur une durée qui n’excède pas 5 minutes. La non-fiction est peut-être plus facile à condition que les recherches soient bien faites. La forme fictionnelle longue est très satisfaisante. Comme un bon bain chaud.
Dans ton livre, tu décris un New-York chaotique, sombre, dangereux et omniprésent. Est-ce que c’est le New-York dans lequel tu as grandi ?
Oui. Mais le New-York dans lequel j’ai grandi n’existe plus depuis longtemps. D’ailleurs, personne n’aurait imaginé le contraire. Le photographe Richard Kern est le premier à m’avoir dit que ça serait bientôt fini. Cette forme de chaos était trop bien pour durer. Et puis franchement, qui l’aurait souhaité ? Les immeubles cramés, la coke, les agressions, la merde de chien, l’émergence de formes extrêmes d’expression sexuelle… La liste peut continuer encore longtemps. Quand j’y vivais, tout cela était alimenté par l’héroïne. L’héroïne et la coke – le crack n’est arrivé que plus tard, après que je sois parti pour la Californie. C’était très chargé, le vieux New-York jouxtait le nouveau monde. C’était sauvage comme une Far West sans l’Ouest. La dimension est devenue urbaine, c’est-à-dire qu’elle avait perdu toute organisation de classes. Les gosses de riches regardaient les transsexuels se faire tabasser par leurs macs dans toute la ville. Joey Gallo s’est fait tirer dessus en plein milieu de la rue devant une Clam house. Chaque instant était réellement aussi intense que tout ce qu’on a pu entendre à ce sujet. Moins le crack et le sida. Ça, c’est arrivé seulement en 1980.

La forme fictionnelle longue est très satisfaisante. Comme un bon bain chaud.

T’es-tu inspiré de tes activités de journaliste pour te documenter, par exemple sur les milieux criminels ?
Je pense que la plupart des écrivains ne dorment JAMAIS. Autrement dit, l’enregistreur est toujours en marche. Si ce que disait Hemingway contient quelque vérité, alors oui, j’ai effectivement écrit à partir de ce que je sais et des lieux où je suis allé. J’appelle ce livre mon livre New-Yorkais. En tant que New-Yorkais, même si j’ai vécu plus longtemps en Californie qu’à New-York, il m’a fallu tout un livre pour sortir cette ville de mon système. Donc oui, les recherches additionnelles sur les milieux criminels et surtout, la faculté de se souvenir des choses sans être constamment connecté à un enregistreur m’ont sûrement aidé et m’aident encore.
Pour Jake, le personnage principal, les dilemmes habituels, les questions morales (Dois-je prendre les diamants? Dois-je tuer pour prendre les diamants ?) ne se posent pas vraiment. En dehors du fric, de la vie rêvée et du pouvoir qui vont avec, qu’est-ce qui motive ses actions ? Le pur désir d’aller jusqu’au bout ?
La beauté du personnage de Jake est qu’il est étranger à ses propres motivations, comme le sont d’ailleurs beaucoup de gens qui, quand ils obtiennent enfin ce qu’ils ont toujours voulu, n’ont aucune idée de COMMENT FAIRE avec. Comme une sorte de compréhension animale, ils sait qu’avoir PLUS rendrait, d’une certaine façon, sa vie meilleure. Mais le fait que ça n’arrive pas ne change rien à la manière dont il projette ses propres pouvoirs de représentation.
Ceci est en dehors de la morale puisque celle-ci nous apprend généralement que les bons prospèrent alors que les mauvais souffrent. Que se passe-t-il pour ceux qui pensent être des hommes vertueux ayant fait « tout ce qu’il fallait faire » et qui s’aperçoivent que pour autant, les choses ne se sont pas améliorées pour eux ? Ne sont-ils pas sous l’emprise de la morale ? Mais pour répondre à ta question : Jake est motivé par ce « PLUS » qui affecte tous les individus du monde occidental.
La fin du livre hésite entre absurde et pessimisme : tout ce que les personnages ont mis en oeuvre est vain parce qu’au final, personne n’y a rien gagné,. On pense à la fameuse interrogation de Brecht : « Quel est le plus grand crime, braquer une banque ou en ouvrir une ? » Quelle est ta conception de la moralité ?
Je suis un amoraliste. Mon sens du fairplay est ce qui se rapproche peut-être le plus d’une forme de morale. Cela signifie juste que je n’aime pas voir un homme battre un enfant. Je n’aime pas voir dix hommes en tabasser un, sauf s’il l’a vraiment mérité. Tout le reste est équitable selon moi. Un contrepoint du fairplay. Mais en vérité, je me fiche de tout ça. Nous sommes plus disposés à l’amoralité qu’à n’importe quoi d’autre. Ma conception de la moralité est qu’elle est une valeur utile en tant que structure normative mais que seuls les fous s’en font une religion.
Tous les personnage du livre, sans exception, sont à un moment ou à un autre attirés par le fric. Quelle est ta relation à l’argent ?
Dans ma vie, il m’est arrivé d’avoir beaucoup d’argent et d’horribles, horribles moments sans argent. Dans ma relation avec l’argent, il y a l’idée que la vie est clairement meilleure avec que sans. La nourriture, la boisson sont meilleures. Ça sent meilleur. Chaque lieu est mieux que le précédent. Sans argent ? La vie est un fardeau. Mais c’est une relation de haine. Même si je suis intimement persuadé que l’argent est une abstraction qui devrait par conséquent être ignorée, je suis néanmoins attiré par son pouvoir et je n’ai jamais éprouvé la moindre honte à ça. L’argent est comme un rayon-x qui te permet de voir à l’intérieur de toi et ça, c’est bien plus précieux que toutes les valeurs standard qu’on peut lui assigner.
Que peux-tu faire gratuitement ? Que-ce que tu ne ferais pas sans être payé ?
Je baise gratuitement, bien que je pourrais aussi le faire pour de l’argent si son cours actuel était répercuté sur le marché. Tout ce qui implique un travail physique DOIT être payé. Ça inclut aussi le chargement du matériel dans un van quand tu vas jouer quelque part.


Tu évoques l’enfance de Jake, particulièrement sa relation (ou non-relation) au père. En quoi est-elle déterminante sur sa vie d’adulte ?
L’absence de relation avec son père sert à souligner la réalité qui est que dans son monde, Dieu est mort.
Certains écrivains élaborent leurs livres de manière ultra-structurée (je pense, par exemple, à James Ellroy qui part de fiches historiques, de chronologies et de notes de fictions très détaillées avant de construire un synopsis et une séquence d’événements et de s’atteler enfin à la partie subjective de l’écriture). Quelle a été ta démarche pour l’écriture de Paternostra ?
Je pense que tu peux facilement dire quels sont les écrivains qui ont une démarche très structurée et les autres. J’adore Ellroy et son travail bénéficie vraiment de cette approche. Ça correspond tout à fait à sa personnalité et au ton littéraire emprunté aux gazettes à sensations. Mais mon approche est très intuitive parce que je crois que les livres s’écrivent tout seuls. Je commence avec une structure élémentaire et une histoire et ensuite, je plonge à pieds joints dans les profondeurs, précisément là où l’histoire commence. A ce moment-là, je ne suis plus que le dactylo. Et quand bien même je saurais comment je veux que l’histoire se termine, rien ne garantie que j’y parviendrai si les personnage ne le veulent pas.
Quand et pourquoi as-tu commencé à écrire ?
J’ai commencé à écrire vers l’âge de 8 ans sans vraiment pouvoir l’expliquer. Je trouvais ça amusant et j’aimais bien lire donc pour atteindre la joie ultime, il fallait parvenir à créer, à écrire des choses que j’aurais moi-même aimé lire.
Quels sont les écrivains qui t’ont poussé à lire et à écrire ?
Nabokov, Martin Amis, Jose Saramago, Kerouac, McCarthy, Durrell, Bukowski, Heller… J’ai pris beaucoup de plaisir a essayer de comprendre leur façon de travailler. Avant eux, ceux qui m’ont amené à la lecture furent Hemingway, Kerouac, Jack London, Dickens, Mark Twain et tous ceux dont l’oeuvre pouvait être comprise par un garçon de mon âge. J’ai commencé à lire à 7 ans. En revanche, je ne me souviens pas avoir jamais établi de connexion entre les auteurs que j’aimais lire et mon propre passage à l’écriture. Pour moi, écrire, c’était un peu comme quand un enfant rapide se met à courir très vite. Je pouvais le faire et le faire bien, j’aimais ça et en le faisant, j’avais l’impression de faire exactement ce que pourquoi j’étais là.
En général je suis plutôt indulgent quand il s’agit de littérature même si j’apprécie vraiment les livres qui fonctionnent sur plusieurs niveaux avec une réelle maîtrise du langage. Ce que je déteste par dessus tout – c’est le cas de beaucoup de gens que je connais, dont certains sont même des amis et qui ont tous beaucoup plus de succès que moi – ce sont les auteurs qui sont au-dessus de leurs capacités réelles. Ecrire hors-catégorie et écrire mal. Pourtant les mauvais livres remplissent les librairies. Mais puisque j’ai toujours voulu m’amuser, je suis sûr de remplir ma vie agréablement en songeant que tous ces mauvais livres rapportent des millions, alors que pour moi, écrire me permettra juste de passer du temps sur cette terre sans faire trop de mal aux autres.
Même question en ce qui concerne la musique.
En ce qui concerne la musique, je suis réellement très indulgent. Je sais à quel point c’est difficile. Et qu’est-ce que ça peut bien foutre que je n’aime pas un truc ? Quand j’étais môme, j’adorais Ray Charles, Little Richard, Elvis et les Beatles. Ce que je trouve rédhibitoire en musique ? C’est très simple : les mecs idiots sans imagination qui seraient plus à leur place à servir dans une épicerie et les chanteuses qui pensent/qui ont l’impression que la seule façon d’y arriver c’est de me donner envie de les baiser avec chaque chanson, chaque pub, chaque concert, chaque mot prononcé. J’ai la flatterie en horreur.

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Benoît Delaune -CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND(S)

7 Nov


(Formes/Le Mot et le reste)

Le 17 décembre dernier, la mort de Don Van Vliet, mieux connu sous le nom de Captain Beefheart, nous rappelait combien le désert de la littérature Beefheartienne était aride, et notamment en France où le seul ouvrage digne de ce nom (Captain Beefheart de Guy Cosson, Editions Parallèles, 1994) est déjà épuisé depuis plusieurs années. Alors, l’annonce d’un nouveau livre sur le sujet fut comme d’apercevoir un oasis que l’on n’atteindrait jamais.

Car Benoît Delaune, en preux chevalier de la vérité Beefheartienne, décide de s’attaquer à la légende, pourfendant mythes et rumeurs, démêlant le vrai du faux et rétablissant avec fierté et courage l’honneur bafoué des membres du Magic Band. Parce que – ne l’oublions pas, ça n’est pas comme si on nous l’avait déjà rabâché un petit millier de fois – derrière le génie visionnaire Captain Beefheart se cache l’ubuesque Don Van Vliet, personnage paranoïaque, rabougri et tyrannique, piètre musicien, chanteur médiocre, mégalomane sectaire, irascible et parfois même violent n’ayant eu de cesse de saborder les différentes incarnations de son propre groupe, le Magic Band (*yawn*), dont les principales figures (John French, Jeff Coton, Doug Moon, Ry Cooder, Alex Snouffer, Bil Harkleroad, Mark Boston, etc.) apparaissent toutes, en comparaison, en véritables martyrs, agneaux sacrificiels serviles, vassaux rampants sans dignité mais néanmoins organes vitaux « possédant une éducation musicale » au service du maître (qui lui en est dénué) mais aussi au service de l’Art et sans qui, naturellement, Captain Beefheart ne serait à peu près rien ni personne. Tu vois l’genre.

Mais après tout, ce lieu-commun absolu sur la personnalité de tortionnaire halluciné de Don Van Vliet, son amateurisme patent et son emprise totalitaire sur le Magic Band aurait pu être présenté avec une certaine classe littéraire et dans ce cas, n’importe quelle trace, aussi infime fut-elle, de mauvaise foi passionnée ou de légèreté sarcastique aurait été accueillie avec mansuétude et bienveillance. Malheureusement, loin s’en faut et le récit professoral très souvent factuel de Benoit Delaune se veut d’une prudence anémiante, d’un didactisme infantilisant et d’une neutralité regrettable pour un résultat que l’on peut difficilement qualifier autrement que de terne et de laborieux, ce qui est, à une ou deux exceptions près, à l’extrême opposé de la musique de Captain Beefheart et de son Magic Band. Exemple : quand l’auteur s’aventure dans les images Deleuziennes pour nous démontrer que la formule attribuée à Franck Zappa (« un mélange de delta blues et de free jazz ») n’est quand même pas tout à fait exacte d’un point de vu constructiviste et qu’elle manque visiblement de précision musicologique, on pousse un grand OUF de soulagement et on dit merci Benoît, heureusement que tu es là pour remettre les points sur les i.

Mais enfin, on est encore très loin du niveau tragi-comique de la tentative d’analyse des paroles de Trout Mask Replica, traduites par l’auteur avec un acharnement grotesque frisant l’obscénité attentatoire : « Rêve néon viandeu d’un pieusson / Artefact sur des pétales de rose / eh pétales de chair eh pots / Futre eh feste eh tubes tubs bulbes / En geste inceste ingerste injuste en feste inceste […] ». On vous renvoie immédiatement aux pages 96 et 97 de l’ouvrage pour une grande partie de bouillabaisse lexicale presque aussi hilarante que consternante.

Parce qu’à trop vouloir cerner, décoder et démythifier la musique, son message et ses protagonistes, à force de les déposséder de leurs mystères, de leurs ambiguïtés et de leurs résonances, on prend le risque de vider l’oeuvre de son substrat ésotérique et de briser les liens intimes et ontologiques qui la rattachent au groupe lui-même et à son public. Cela a visiblement échappé à Benoît Delaune, docteur en littératures comparées (on vous jure), dont le discours redondant, indigeste et lardé de fautes flirte avec les frontières de la platitude et de la négligence.

http://atheles.org/lemotetlereste

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #6 (sept/oct 2011)
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JOSEPH GHOSN – La Monte Young : une biographie suivie d’une discographie sélective sur le minimalisme.

28 Mai


(Le Mot et le reste, 2010)
Un livre en français, simple, sobre, intelligible et parfaitement digeste sur le pape du minimalisme radical, il fallait le faire. Joseph Ghosn a travaillé plus de huit ans en tant que rédacteur et journaliste aux Inrockuptibles, et ceux qui sont un tant soit peu familiers avec sa plume, qui connaissent ses inclinations musicales ou qui l’ont aperçu errant entre les rayonnages des marchands de culture de la capitale ne s’étonneront guère qu’à travers ce portrait de La Monte Young, Ghosn se soit attaché à transmettre sa passion pour ce compositeur américain non-conformiste parmi les plus mythiques, les plus influents et paradoxalement les plus insaisissables de ces dernières décennies.
C’est donc par le prisme de la « petite » histoire – celle du parcours initiatique de l’auteur, fan de musique, d’abord intrigué par un nom sur la pochette d’un album de Spacemen 3 et qui croisera souvent, par la suite, l’univers de La Monte Young, sa musique et ses disques (des objets extrêmement précieux, rares, inaccessibles) mais sans jamais croiser l’homme – que Ghosn nous raconte l’histoire, plus large, du minimalisme américain avec son lot de protagonistes, de figures incontournables et d’héritiers directs ou indirects : Marian Zazeela (sa compagne), Terry Riley, Tony Conrad, Pandit Pran Nath, John Cale, Angus MacLise et le Velvet Underground, Yoko Ono, Terry Jennings et le mouvement Fluxus, Rhys Chatam, Phil Niblock, Charlemagne Palestine…
Le récit est court, concis et ne s’embarrasse guère de considérations sur la portée philosophique et esthétique de l’œuvre expérimentale de La Monte Young. Il livre plutôt l’expérience sensuelle de l’auteur-profane au contact d’une musique « à vivre » sans compromis, parfois âpre et agressive, parfois hypnotique et psychotrope mais toujours infiniment physique.
Cette biographie est d’ailleurs agrémentée d’une première discographie sélective de Young, qu’on aurait pu dire aussi « subjective » et qui, outre les rares objets plus ou moins officiels, comporte un détour obligatoire par la case non-officielle, bootlegs et autres pirates.
La deuxième discographie « sélective sur le minimalisme » met en lumière, sans exhaustivité mais avec beaucoup de pertinence, l’étendue du legs de Young sur plusieurs générations de musiciens et expérimentateurs de tous bords : disciples et minimalistes de la première vague, compositeurs, DJs, électroniciens, droneux, répétitifs et groupes de rock d’hier et d’aujourd’hui, des plus fameux (Steve Reich , Philippe Glass, Sunn O))), Lou Reed pour son Metal Machine Music, Tangerine Dream) aux plus méconnus (Henry Flynt, John Gibson ou Franco Battiato) en passant par les un peu moins obscurs (Jim O’Rourke, Nurse With Wound, Earth, Oren Ambarchi, Pauline Oliveros, Eliane Radigue). Les dépositaires sont nombreux et on n’y a vu qu’un seul grand absent, Rioji Ikeda, le maître japonais des fréquences post-techno ultra-minimales.
A l’heure où les formations de drone n’ont jamais été aussi nombreuses et bien portantes, il bon de rappeler qu’elles ne sont pas nées de la cuisse de Jupiter.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #15 (avril/mai 2010)
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JEAN-CHRISTOPHE MENU – Lock Groove Comix n°1

31 Déc

(Collection Mimolette / L’Association)

Dans la lignée du brillant The Joke (entièrement dédié à The Fall et Mark E. Smith) ou de Claudiquant sur le dancefloor de son comparse moustachu Luz, l’auteur-dessinateur JC Menu observe le petit monde du rock, ses rites et ses codes par le prisme de la bande-dessinée autobiographique, dans ce qui semble être le premier numéro de la série Lock Groove Comix. Le lock groove est le sillon perpétuel qui termine chaque face d’un vinyle. Silencieux la plupart du temps,  certains musiciens s’en sont toutefois emparés pour y graver des boucles sisyphéennes, la plus célèbre étant sans doute celle qui clôturait les premières versions mono de Sgt. Pepper des Beatles. Ce sillon sans fin sert donc de prétexte liminaire à ce comics de rock’n’roll geek nostalgique – voire réac ou puriste, juste ce qu’il faut – de la bonne vieille galette vinyle. En une trentaine de pages, JC Menu raconte et illustre de son trait rapide et crapoteux des tranches de vie et de rock désordonnées, depuis sa découverte des Beatles à 13 ans (un épisode d’un classicisme un peu convenu) jusqu’à son initiation difficile au poussage de disques par son mentor Luz justement (un clin d’œil à Faire danser les filles de ce dernier sur le sujet), le tout truffés d’anecdotes et d’observations confinant à la zoologie (lire « Les Plaies des concerts » soit une petite typologie du gros relou insécable de tout concert de rock) et entrecoupé de quelques chroniques de 45 tours de son enfance (les Sparks, David Essex…) ou de sillons perpétuels remarquables (Evol de Sonic Youth, Little Baby Buntin’ de Killdozer, Calvin Crime…). On y croise quelques groupes et personnages emblématiques : Patrick Eudeline, Brant Bjork et Alfredo Hernandez, David Yow – avec Qui à la Maroquinerie l’année dernière puis avec Jesus Lizard à l’Arapaoh en 98 -, Shellac et Albini, Neil Young et surtout David Thomas (mon préféré), pour un double report illustré des deux derniers concerts de Pere Ubu en région parisienne : à Villejuif en février dernier et au Nouveau Casino à Paris le 13 octobre 2006, date inoubliable qui vit Frigo, groupe minable de première partie, se faire rebaptiser « Fucking Frigo » pour l’éternité par un David Thomas au sommet de sa grâce venimeuse.
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #6 (été 2008)
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JIM DEROGATIS – Lester Bangs : Megatonnique Rock Critic

4 Juin

Mégatonnique Rock Critic (Tristram 2007)
(Tristram, 2007)

Comment devenir Lester Bangs ou plutôt, comment devenir le meilleur rock critic de tous les temps ? Sois toi-même et défonce-toi avec tout ce que tu trouves, de l’alcool, de la méthédrine, des litres de sirop pour la toux… un inhalateur nasal ? Hé, facile ! D’ailleurs, c’est ce nous faisons tous à la rédaction de Versus dans le dos du patron (chut, ne lui dites pas, il pense qu’on a tous contracté un rhume chronique). Allons bon, on a beau s’évertuer et porter la moustache, on sait que c’est peine perdue. Aucun de nous n’accédera jamais à la consécration ultime du scribouillard rock, et je crois, pour ma part, que la seule réponse est celle que l’auteur Jim DeRogatis développe en filigrane tout au long de cette fabuleuse biographie et qui ne nous laisse pas la moindre chance: « être ou avoir été Lester Bangs ». Parce que sa plume était à ce point liée à sa vie, à sa géniale subjectivité, à ses rencontres pittoresques, à ses doutes, à ses certitudes absolues, à ses propres contradictions et à ses abus, Lester Bangs a inventé une littérature Rock à la mesure de sa propre démesure : libre, fulgurante, provocante, joyeuse et excessive. Depuis son enfance chaotique en Californie du Sud (sa mère est Témoin de Jéhovah et son père, alcoolique, finira dévoré par les flammes) à sa mort prématurée par overdose de tranquillisants le 14 avril 1982 alors qu’il écoutait « Dare » de The Human League, DeRogatis raconte la vie de ce héros de la contre-culture, presque aussi passionnante que son œuvre gonzo, l’une et l’autre étant de toute façon indissociables. Et quand sa prose impétueuse nourrie à Kerouac, Burroughs et Buk volait en éclat dans les pages de Creem, de Rolling Stone ou plus tard du Village Voice, c’était SA vision du Rock qu’il racontait, un Rock fougueux, que le Velvet et le MC5 incarnaient au même titre que Mingus, Coltrane, Beefheart ou Van Morrison. Lester Bangs les côtoyait tous : Lou Reed, avec qui il entretenait un rapport de fascination et de haine, Patti Smith, Iggy Pop, Richard Hell, Wayne Kramer et les autres. Il était leur égal et pourtant, son intégrité et sa liberté d’expression étaient totales : elles ne cédaient à rien ni personne. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir Psychotic Reactions ou Fêtes Sanglantes et Mauvais Goût à n’importe quelle page, soit les deux recueils d’anthologie des plus belles tartines de Lester : la régalade absolue en matière de littérature Rock.
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #1 (Juin 2007)

Couv 1 NOISE #1

MICHAEL MOYNIHAN ET DIDRIK SØDERLIND – Les Seigneurs Du Chaos (Lords Of Chaos)

11 Sep

LORDS OF CHAOS

(Camion Blanc, 2005)

Titré originalement Lords Of Chaos: The Bloody Rise Of The Satanic Metal Underground, Les Seigneurs Du Chaos a joui d’un véritable succès critique et polémique lors de sa parution en 1998. Il faut dire que si cet ouvrage fut le tout premier à aborder l’avènement de la scène Black Metal scandinave du début des années 90, l’angle choisi par l’auteur principal, l’Américain Michael Moynihan, et les accointances de ce dernier avec Charles Manson et le révolutionnaire national-socialiste James N. Mason constituent à raison de bons sujets de débat. Car Les Seigneurs du Chaos n’aborde pas le Black Metal d’un point de vue musical. Il relate les violents événements qui ont marqué la naissance du genre et qui expliquent qu’aujourd’hui encore sa réputation sulfureuse engendre les cabales crétines que l’ont sait de la part de journalistes peu scrupuleux du petit-écran (la palme à Zone Interdite) qui, dans la plus pure tradition de désinformation alarmiste d’un certain type de médias cacas de droite, s’amusent à dénaturer les relations de cause à effet (et ça donne des absurdités du genre Kevin écoute du black metal,  alors Kevin profane des tombes), et de faire baliser sec toutes les mamans de jeune chevelus de France et de Navarre qui voient leur rejeton revenir de l’école avec de la boue sous les rangeos.

Mais revenons à nos Seigneurs : satanisme et odinisme, incendies d’églises en série (faites de bois en Norvège, c’est plus facile), succession de drames sordides aux débuts du groupe Mayhem (le suicide de Dead, chanteur au surnom prédestiné et l’assassinat du légendaire Euronymous par Varg Vikerness aka Count Grishnackh aka Burzum), meurtre d’un homosexuel par Bard « Faust » Eithun du groupe Emperor, etc. A défaut d’être analysés convenablement, les faits sont exposés dans le détail à grand renfort d’entretiens: protagonistes, musiciens, simples témoins, théologiens, sociologues… Même l’Antépape Anton La Vey se prête volontiers au petit jeu des questions-réponses. Certaines de ces interviews valent vraiment leur pesant de têtes de porcs, tout comme les incroyables photos qui illustrent le récit.

Démythifions : il ne faut pas être Grand Clerc pour ne voir en ces actes hautement irresponsables rien de plus que le fait d’une poignée d’ados en pleine frénésie transgressive qui s’entraînèrent mutuellement dans une spirale de débordements et de violence qui fut, par la suite, massivement relayée et attisée par les médias locaux puis internationaux. Il y a au moins une chose qu’ils avaient pigée, c’est que dans un pays où les anciennes croyances païennes furent balayées par une église catholique omniprésente et omnipotente, agir au nom de Satan – blasphème – était encore ce qui faisait le plus mal. En tout cas, les raccourcis empruntés par l’auteur qui, pour étayer sa thèse par tous les moyens, relie systématiquement entre eux les crimes par le seul point commun de la musique et d’un satanisme mal digéré, ne volent pas beaucoup plus haut que les procès caricaturaux des magazines d’informations hertziens du dimanche soir. Moynihan enfonce le clou avec le long chapitre consacré au meurtre commis par Hendrik Moebius du groupe teuton Absurd en 1993, simple fait-divers érigé a posteriori en véritable fait d’arme héroïque néo-nazi.

Malgré ses examens hâtifs et sa distanciation douteuse, Les Seigneurs du Chaos reste un livre de chevet fascinant – pour autant que l’on donne du crédit à la maxime qui dit que la musique adoucit les mœurs –, en attendant son adaptation pour le grand écran par Hans Fjellestad, le réalisateur de Moog et de Frontier Life.

Francoise Massacre

Publié dans: VERSUS MAG #5 (Octobre 2005)

couv VERSUS MAG #5

DOSSIER KRAUTROCK Part III: INTERVIEW : Julian Cope (Krautrocksampler)

16 Août

JULIAN COPE - Head on Tour

Le milieu des années 90 fut une période décisive pour le Krautrock puisqu’il vit la réhabilitation d’un genre oublié, refoulé, et la reconnaissance critique et publique d’un phénomène musical et contre-culturel unique en Europe, souvent assimilé à grand tort au rock progressif pompeux de Yes ou Genesis. À l’origine de ce regain d’intérêt, la parution (suivie immédiatement par la publication de deux autres livres sur le sujet) de Krautrocksampler, petit guide d’initiation à la grande kosmische musik, ouvrage de référence, hommage brûlant et littéralement fumant du musicien maboule et ésotérique de l’underground britannique Julian Cope (Brain Donor, The Teardrope Explodes) pour cette scène rock allemande des seventies. En mars dernier, la traduction française tant attendue, voire inespérée, est enfin publiée chez Kargo et l’Éclat. L’occasion d’une discussion passionnée et passionnante avec l’auteur sur l’Avant et l’Après Krautrocksampler (petit guide d’initiation à la grande kosmische musik).

JULIAN COPE - Krautrocksampler

En lisant ton livre et en écoutant des groupes aussi différents que Faust, Can, Cluster, Kraftwerk, Neu!, Ash Ra Tempel ou la bande des Cosmic Courriers, on en vient à se demander si une véritable scène Krautrock a finalement jamais existé. Les musiciens allemands avaient–ils le sentiment d’appartenir à un même mouvement à l’époque, ou bien a-t-on affaire à une pure création des médias ? À ton avis, qu’est-ce que ces groupes avaient en commun, excepté qu’ils se trouvaient au même endroit au même moment ?
La question ne se pose que si tu regardes tout ça d’un point de vue purement intellectuel. Il saute aux yeux que les disques eux-mêmes étaient le résultat d’une impulsion dont le carburant psychique ne ressemblait en rien à celui qui animait le reste du rock’n’roll de l’époque. Faust, Can, Neu!, Cluster, Kraftwerk et Ash Ra Tempel semblent très éloignés les uns des autres jusqu’à ce que tu commences à les comparer à ce qui se faisait ailleurs. Alors, tu te rends compte de l’intensité de ce qui les unit, de leurs similitudes. Tout comme les musiciens de l’underground grec qui avaient fui le régime de Papadhópoulos, les disques dont je parle dans Krautrocksampler ont tous capturé quelque chose de l’ordre du désir, un désir ardent, tellement plus ardent que dans les productions britanniques ou américaines de l’époque.
La dernière partie de ta question sur « le lieu et le moment » est intéressante. Pour pouvoir jouer du rock’n’roll dans un pays dans lequel des millions de Juifs avaient été assassinés, il fallait partager quelque chose d’essentiel et de fondamental, bien au-delà de ce qui s’était produit en Angleterre et aux États-Unis. L’éditeur de la traduction allemande de Krautrocksampler me disait que lui ainsi que toute sa génération étaient extrêmement embarrassés. Ils se sentaient coupables parce que leurs mères, leurs pères, leurs oncles et leurs tantes avaient été les « petits soldats d’Hitler » – ce sont ses mots -, et que la mission de la nouvelle génération était donc, en quelque sorte, de transposer la rébellion anglaise et américaine en une expérience purement allemande. Pour moi, ils ont réussi.

Dans Krautrocksampler, ton évocation de la musique cosmique allemande est extrêmement personnelle et apparaît parfois comme un hommage de fan. Quelle y-est la part de fantasme, de mythe et de réalité historique ?
D’une certaine façon, le message que j’ai voulu faire passer dans Krautrocksampler a été éclipsé par le livre des frères Freeman (Ndlr : il s’agit du livre A Crack In The Cosmic Egg sorti quelques mois seulement après la parution de Krautrocksampler), parce qu’ils utilisaient le terme « Krautrock » pour désigner toute la musique allemande – méthode que je considère xénophobe et paresseuse. Il y avait effectivement des groupes de rock comme Birth Control, Jane, The Scorpions en Allemagne de l’Ouest, mais ce n’était pas du Krautrock à proprement parler parce que la démarche de ces groupes était exactement la même que Led Zeppelin ou les Who. Le Krautrock était une forme de conscience et de provocation à l’encontre de l’état d’esprit de l’Allemagne de l’après-guerre. En tant que musicien ayant appartenu à la scène punk de Liverpool, je suis souvent surpris d’entendre certaines personnes affirmer qu’il n’y avait pas de scène à Liverpool. Elle existait, mais on était lié, non pas par un désir de ressembler aux autres, mais par le désir d’être différents du reste du monde. Et je pense que les vrais Krautrockers ont créé une musique qui participait de ce même état d’esprit.

Dans quelle but as-tu écrit Krautrocksampler en 1995, avant même la parution des deux autres livres sur le sujet quelques mois plus tard (A Crack In The Cosmic Egg des frères Freeman et Cosmic Dreams At Play de Dag Asbjørnsen) ? Est-ce que d’une certaine manière tu voulais réhabiliter le Krautrock et le montrer au monde sous un jour plus favorable ?
J’ai écrit Krautrocksampler pour montrer que le terme « Krautrock » s’appliquait à un genre de musique expérimentale spécifique, fait avec une attitude spécifique, par un petit nombre de musiciens allemands conscients d’eux-mêmes. Je n’aimais pas que cette musique soit comparée à des groupes de merde comme Yes, Genesis et ELP (Ndlr : Emerson Lake & Palmer).

Justement, penses-tu que ton livre a contribué d’une manière ou d’une autre à la reconnaissance critique et publique du phénomène Krautrock des 70’s, qui était alors plutôt considéré comme un vieux genre un peu poussiéreux ?
Mon livre a été le commencement de quelque chose, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. J’ai eu l’impression que l’énergie qui s’en dégageait permettait enfin d’instaurer un début de débat. Les frères Freeman m’ont avoué qu’ils avaient laissé tomber l’écriture de leur livre jusqu’à ce qu’ils apprennent que j’étais entrain d’en écrire un, ce qui était plutôt une bonne chose quand on sait que ça faisait des années qu’ils planchaient sur le sujet.

On peut donc dire que le revival Krautrock du milieu des années 90 a été l’une des conséquences de la publication successive de ces trois livres?
Au moment de la sortie de Krautrockampler, j’ai présenté un genre de « nuit du film Krautrock » au National Film Theater, et là, la couverture médiatique du bouquin était gigantesque. Il y a eu d’énormes articles dans le Times, le Guardian, et dans les plus grands magazines musicaux, si bien qu’on ne pouvait plus ignorer l’existence de ce livre. Après coup, je me dis que les journalistes eux-mêmes – dont la plupart avaient été des fans au moment de l’adolescence – ont alors dû chercher à faire renaître le Krautrock et à l’élever, bien au-dessus de toute la merde bourgeoise, comme Yes ou Genesis.

Cela signifie qu’avant le regain d’intérêt des 90’s, les journalistes et les rock-critiques niaient purement et simplement l’importance historique du phénomène…
Avant mon livre, les journalistes n’utilisaient même pas le terme « Krautrock ». Au début, les critiques de mon livre se moquaient du côté improbable d’un tel sujet. Mais très vite, la grande force, la puissance considérable du mouvement Krautrock s’est imposée à tout le monde.

Qu’est-ce qui, dans ces musiques underground allemandes de l’après-guerre, a bien pu résonner si fort en toi ? Comment expliques-tu ton amour immodéré pour le Krautrock ?
Quand j’étais adolescent, je détestais Pink Floyd. Je suis devenu punk avant-même d’avoir entendu les Sex Pistols, juste parce que j’avais vu une photo de Johnny Rotten qui portait un t-shirt « I Hate Pink Floyd ». Et avant l’arrivée du Punk en 1977, la meilleure chose qui m’était arrivée était d’avoir vu jouer Faust en 1973. Et puis j’ai grandi avec des films de guerre dont le message était généralement « Les Allemands sont mauvais ». Et le rebelle en moi était évidemment intrigué par ces gens que l’on disait si méchants.

Selon toi, qui a tué – ou – qu’est-ce qui a tué le Krautrock à la fin des 70’s ? L’arrivée du Punk Rock en Angleterre?
Oui, le Punk a tout détruit. C’est triste de se dire que le Krautrock, tout comme la carrière de musiciens comme Alex Harvey, a été détruit par la soi-disant « New Wave »…

Ce qui est frappant quand on lit ton livre, c’est que tu évoques la préhistoire du Krautrock et son âge d’or, mais tu ne parles pas de ce qui s’est passé après, j’entends par-là l’héritage du Krautrock et l’influence qu’il a eu sur les générations suivantes de musiciens, notamment sur le Northern Post-Punk et le mouvement New-Wave. Pourquoi t’être arrêté précisément au moment de la fin du label Kosmische Musik et de Rolf Ulrich Kaiser ? Et à ton avis, qui sont les vrais héritiers du Krautrock aujourd’hui ?
Je ne suis pas journaliste, et je ne voyais aucun intérêt à parler de ce qui se passait après. Mon intérêt était de publier un « One’s Head Guide » dont j’étais la tête. Ce sont des musiciens comme nous qui ont fait le Punk, des gens qui ont grandi avec le Krautrock. Les deux sont intimement liés. Je ne pense pas qu’il soit vraiment nécessaire de déterminer qui a hérité du Krautrock parce que TOUT LE MONDE en a hérité, même des bouses comme OMD (Ndlr : Orchestral Manœuvre In The Dark) ! Et puis qui suis-je donc pour juger mes contemporains ? Si je le faisais, je serais très certainement injuste avec eux.

Finalement, penses-tu que le Krautrock était un mouvement musical politique?
Oui. Le Krautrock était éminemment et totalement politique. Son existence même était un cri de rejet envers la vieille génération allemande. Et à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, elle disait : « nous existons indépendamment de vous ». Et la preuve même de son caractère rebelle repose dans l’extraordinaire quantité de disques produits par ces artistes. N’importe qui peut avoir son « moment Woodstock » et être entouré par un demi-million d’autres personnes le temps d’un concert. Mais ces mecs-là, eux, ils ont tenu, ils ont persisté et ils ont triomphé.

Julian Cope «Krautrocksampler, petit guide d’initiation à la grande kosmische musik» (Kargo & L’Éclat, 2005, traduction française par Olivier Berthe)
www.headheritage.co.uk

Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)

couv VERSUS MAG #4

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