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MESHUGGAH – Koloss

21 Mai


(Nuclear Blast, 2012)

Techno thrash mental

Soyez certain qu’à chaque nouvel album de Meshuggah, vous subirez fatalement un premier choc frontal abrutissant en découvrant l’artwork, toujours plus hideux que le précédent, ce qui du reste relève de la véritable prouesse artistique : on vous avait déjà fait un laïus sur l’ignominieux bonze crotté d’Obzen en 2008 ; la grappe de merde reptilienne de Koloss fait encore plus fort. Le bouleversement esthétique à la vue du contenant est tel qu’on est toujours un peu décontenancé en découvrant le contenu (le disque) pour la toute première fois. Là, on s’est d’abord dit qu’ils avaient mis un peu d’eau dans leur vin trafiqué. Qu’était-il advenu de l’outrance digitale, de la surenchère synthétique, de ce son glacial d’enfer cyborg boosté aux pads et aux effets ? A vrai dire, on n’était pas loin de penser que les Judas en avaient appelé à Steve Albini et à ses pouvoirs analogiques, ce qui reviendrait, pour ces maîtres absolus de l’extrémisme musical, à commettre une hérésie de première catégorie.
Bien sûr, il n’en est rien. En revanche, ce glissement vers un son, disons-le, un peu plus « classique » viendrait de l’abandon partiel de la monstrueuse guitare 8-cordes détunée de Thordendal au profit de la composition sur 6-cordes traditionnelle. Il n’empêche que comme tous les albums de Meshuggah, Koloss est aussi ce qu’en anglais on appellerait un grower, c’est à dire un disque qui va se révéler graduellement au fil des écoutes, ce qui peut sembler curieux sinon paradoxal au regard de la brutalité inégalable de leur math metal mental à faire frémir tous les djents de la planète.
Koloss est donc bien un album d’une violence inouïe mais celle-ci réside moins dans la combinaison technicité/vélocité – qui semble avoir atteint son apogée avec I, Catch 33 et Obzen – que dans une dynamique dérangeante de l’entre-deux dominée par des tempi moyens à la limite de l’inconfort. Si James Brown était le fils du groove, Meshuggah en sont les antéchrists, une incarnation de sa face la plus rigoriste, la plus millimétrée et la plus sèche dont l’implacable homorythmie voix/guitare de « The Demon’s Name Is Surveillance » offre un parfait exemple au même titre que la puissance dévastatrice de « Marrow » (qui s’achève dans la frustration la plus totale sur l’un des riffs les plus jouissifs de l’histoire du metal), les solos jazz-rock plus WTF que jamais ou la polka post-nucléaire de « The Hurt That Finds You First ». Si les velléités de technocrates absolus de Meshuggah ont été vaguement mises en veilleuse, Koloss n’en reste pas moins un tacle magistral, sans doute leur plus meurtrier à ce jour.
www.meshuggah.net

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #9 (mars/avr 2012)
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NIRVANA – Nevermind : 20th Anniversary Super Deluxe Box Set (4 CD+1 DVD)

6 Jan
Super ET Deluxe

$uper ET Deluxe ?

(Universal)

A l’heure où l’on en est quasiment rendu au point où l’industrie discographique branlante serait prête à célébrer les 6 mois d’existence insignifiante de n’importe quel groupe de troisième zone pourvu qu’elle en retire un infime avantage financier, pour un peu ce 20ème anniversaire aurait pu passer pour un événement honorable si le chiffre 20 n’avait pas fait grincer des dents tous ceux qui y étaient et qui pensaient encore très naïvement que c’était hier. Il y a 20 ans donc, les adolescents cafardeux de la fin des 80s qui étaient nés au milieu de la décennie précédente avaient soudain vu apparaître ce type nimbé d’une blondeur prophétique dans un halo de fumée et sous un déluge de pom-pom girls anarchistes. Et puis, ils l’avaient vu cramer, imploser et enfin disparaître aussi vite qu’il était arrivé. Entre temps, tout avait changé ou presque, pour le meilleur mais surtout pour le pire. Les groupes à l’aura planétaire étant aussi les plus affreusement copiés, s’ensuivirent des dommages cataclysmiques pour l’industrie discographique.
Pour cette génération, baptisée, à tort ou à raison, la « génération Nirvana », comme pour la génération suivante et celle de la décennie précédente, la vraie question est : en 2011, est-il encore possible de redécouvrir Nevermind ?

"Mmh ghh chhhh" (Dave Grohl, 1991)

Après plusieurs milliers d’écoutes, Nevermind est a priori un album du passé, une affaire classée, une rivière dont le lit s’est tari au fil du temps. Bien sûr, en inconditionnel blasé, vous connaissez les paroles par coeur et sur le bout des doigts ; vous vous souvenez de tous les breaks de batterie, du moindre dérapage de la voix de Kurt Cobain, de chaque solo de guitare ; vous êtes capable de reproduire les enchaînements des morceaux à la seconde près et dans la bonne tonalité sans jamais vous tromper ; vous pourriez même chanter les lignes de basse (c’est d’ailleurs avec ce disque que vous avez réalisé pour la première fois que les bassistes jouaient en fait de vraies notes sur un vrai instrument). Oui mais seulement, comme un vulgaire appendice de vous-même, les morceaux semblent aujourd’hui vidés de leur substance, celle-là même qui pourtant vous avait littéralement affolé 20 ans plus tôt sur les bancs du lycée. Il y a même parfois un malaise nostalgique un peu ridicule à l’évocation de Nevermind, presque aussi dur à supporter que de voir ces hordes de trentenaires s’accrochant désespérément aux génériques de leur enfance perdue. Un disque mort, un souvenir un peu embarrassant dont on ne ne peut plus rien faire sinon s’en rappeler.

Alors, parmi l’avalanche de rééditions, de live indigestes, de bootlegs, de sorties posthumes et de whatever qui n’ont jamais cessé d’abonder depuis le suicide de Kurt Cobain en 1994, y’a t-il une chose, une seule, en dehors du pur réflexe nostalgique, qui pourrait motiver raisonnablement l’achat de cet imposante Super Deluxe Box comprenant quatre CD, un DVD, un méga booklet format 12’’, et que l’on peut acquérir pour la modique somme de 100 euros dans le commerce ? La réponse est non, oui. Enfin… presque.

"Deluxe ET $uper !" (Dave Grohl, 2011)

NI BON, NIRVANA

Passons rapidement sur le DVD, un live enregistré en octobre 91 au Paramount Theatre de Seattle et produit par Andy Wallace que l’on retrouve à l’identique en version audio sur l’un des quatre CD du coffret (un doublon parfaitement inutile) et soit-disant « previously unreleased ». Mais oui, bien sûr, on n’avait jamais entendu ces versions live ; on n’avait jamais vu non plus ces fameuses images de Chris Novoselic jouant au baseball avec la guitare déchiquetée de Kurt Cobain. Un live de plus parmi les 257 concerts archivés de Nirvana, ni plus ni moins intéressant que tous les autres et déjà vu un petit millier de fois.

"Dang!" (Novoselic, 1991)

Niveau CD, en plus de ce live audio, le coffret comprend évidemment la version studio officielle de Nevermind mixée par Andy Wallace, celle qui a fini par sortir des usines de Geffen, celle que nous connaissons tous. D’ailleurs, pour fêter dignement ce vingtième anniversaire, le mieux est encore de réécouter attentivement l’album tel qu’il est sorti en 1991, et que l’on aime, que l’on ait aimé ou pas, de se rappeler que Nevermind, fusion idéalement dosée et impeccablement interprétée de punk, de pop, d’indie rock et de heavy metal, se rapprochait quand-même d’une forme de perfection rock. En guise d’extra, le CD est augmenté d’une dizaine de faces B sorties à l’époque. Rien d’inédit, rien de spectaculaire.

En plus de deux extraits des BBC Sessions de 91, le troisième CD comprend les Smart Studio Sessions enregistrées et mixées par Butch Vig et les Boombox Rehearsals, des démos précoces quasiment inaudibles. Les premières datent d’avril 90 alors que Dave Grohl n’avait pas encore remplacé Chad Channing. Elles étaient au départ destinées à Sub Pop avant que Nirvana ne s’en sépare après les rumeurs d’un éventuel rachat du label et sont assez fidèles à l’album final. Les secondes ont été enregistrées à l’arrache par le groupe dans un studio de répètition de Tacoma au printemps 91. L’intérêt de ces dernières est relativement limité si ce n’est qu’elles ne servent à montrer que comme Rome, Nevermind ne s’est pas fait en un jour et que l’adage punk qui dit que la première prise est toujours la bonne ne s’appliquait pas à cet album. Les morceaux sont encore bancals, imparfaits, les textes à l’état d’ébauche et il apparaît clairement que la fameuse question « comment faire pour marier la sensibilité pop de Kurt Cobain avec l’urgence et la spontanéité du punk ? » ne fut résolue qu’après un dur labeur, de longues heures de répétitions et de travail préliminaire en studio. Et c’est tout le mythe romanesque de l’explosion créatrice soudaine, instinctive et spontanée qui s’effrite. Malgré tout, il y a une différence entre savoir cela (à vrai dire, on s’en doutait plus que légèrement) et devoir s’en convaincre en écoutant les hésitations et les atermoiements d’un groupe encore irrésolu en pleine séance de tâtonnement. Personne ne devrait avoir à subir l’épreuve de ces répétitions chaotiques interminables et pas franchement dignes d’intérêt. Il y a des choses qui devraient rester à jamais tues.

L'effet Boombox Rehearsals

LES DEVONSHIRE MIX : « 200 fois meilleurs » que la version officielle ?

En revanche, sans aller jusqu’à dire que le Devonshire Mix du dernier CD justifie pleinement l’achat de ce coffret dispendieux (pour 14 euros seulement, vous pouvez les acheter en intégralité sur le iTunes store), il est le plus intéressant des bonus et contrairement à tout le reste, le seul véritablement essentiel. Pour reprendre le titre d’un article paru sur Slate.fr, il est « Le Nevermind que vous n’avez jamais entendu ».
En mai 1991, Nevermind fut mixé une première fois par Butch Vig aux studios Devonshire de Los Angeles. Ce mix fut refusé par Geffen qui à Butch Vig, préféra le producteur slayer-friendly maintes fois Grammy-Awardé Andy Wallace pour mixer la version finale du Saint-Graal.

Kurt Cobain, insatisfait notoire, haïssait plus que tout la façon dont la version finale de l’album avait été produite, voire surproduite : le son, assez typé « grosse pointure du metal » était très compressé, presque noyé dans une reverb de principe et finalement le résultat était plutôt lisse. Le mix de Butch Vig, radicalement différent, conserve au contraire certaines maladresses qui n’auraient probablement pas passé à la postérité mais qui éclairent Nevermind d’un jour radicalement nouveau, chose qui relevait jusqu’à présent de l’impensable. Plus sale, plus cru, assez proche de celui de Bleach, il restitue sans doute plus fidèlement – du moins c’est ce que l’on imagine – l’ambiance et l’urgence des prises brutes. La guitare est placée très en avant, la voix de Cobain conserve ses aspérités et la batterie baigne naturellement dans le son de la pièce ce qui a complètement disparu de la version officielle. On découvre – ou on redécouvre – des solos, des feedbacks qui traînent, des boucles et des grésillements absents du mix final.
Il va de soi qu’historiquement, les Devonshire Mixes ne remplaceront jamais la version d’Andy Wallace mais le parti-pris de Butch Vig entérine l’éternelle controverse entre les deux producteurs. Dès le départ et sans surprise, Steve Albini (qui deux ans plus tard produira In Utero, le dernier album de Nirvana) avait choisi son camp : « Le premier mixage (brut) de Nevermind (…) était au moins 200 fois meilleur que ce dont je me rappelais de la version officielle. ».

En conclusion, si on l’isole de ce coffret hors-de-prix, on peut dire que ce Devonshire Mix jouissif et assez émouvant – si tant est qu’on est encore perméable à un disque aussi encombrant – vaut bien le titre de meilleur disque posthume de Nirvana après le MTV Unplugged.

"Hin hin hiin" (Dave Grohl, 2011)

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #7 (nov/dec 2011)
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THE MEN – Leave Home

6 Nov

(Sacred Bones, 2011)

Il y avait Woman à Brooklyn. Il faudra désormais compter avec The Men, au pluriel. Quatre musiciens, trois songwriters, un seul groupe, une faculté ahurissante à ne pas savoir choisir son camp et une identité dont les contours resteront définitivement flous, dilués dans un bain de schizophrénie pathologique, d’indétermination et de caméléonite aiguë. En somme, au sortir de Leave Home, leur troisième album depuis 2008 et premier pour Sacred Bones (jeune label basé lui aussi à Brooklyn. Mais si, tu sais, Zzzzzola Jesus…), on ne sait toujours pas qui sont réellement The Men, sinon que leur musique ressemble vaguement à une compression dirigée de César, à un agrégat concassé de références plus qu’honorables aussi diverses et variées que :
1) Ride/Slowdive/My Bloody Valentine, triumvirat du shoegaze britannique des 90s à qui The Men a piqué la guitare glide et le wall of sound (toutes proportions gardées. Ben Greenberg et le Python Patrol studio n’avaient vraisemblablement pas le même budget que Creation Records à l’époque de Loveless). « If You Leave », le premier morceau, en est un bel exemple, vaporeux, hymnique et psychédélique. Cependant, ne pas se fier à cette entrée en matière.
2) Pissed Jeans. Oui, « Think », c’est « False Jesii Part 2 » (King Of Jeans) quasiment note pour note et glaviot pour glaviot. Et par extension, on mentionnera forcément le protopunk des Stooges et du MC5.
3) Savage Republic pour certaines guitares ambiance « surf sur la mer des Balkans » (« Lotus », « If You Leave »).
4) Après un départ musclé porté par un vent Mudhonesque, « ( ) » cache en fait une reprise bourdonnante de « Revolution » des Spacemen 3. On serait peut-être passé à côté sans le fameux talk over « It takes just 5 seconds of decision, to realize that the time is right, to start thinking about a little revolution ».
5) Khanate meets Black Flag (« L.A.D.O.C.H. »).
6) La pâte artcore/chaos-lo-fi de l’incontournable Ben Greenberg, guitariste/chanteur chez Pygmy Shrews et Z’s, producteur de The Men ainsi que de la quasi-intégralité des groupes noise/rock/punk/DIY du vivier local qui s’agite actuellement à Brooklyn (Twin Stumps, Pop 1280, Child Abuse, Drunkdriver, Zulus, Extra-Life, White Suns, etc, etc, etc.)
7) Les Wipers, Sonic Youth, Pygmy Shrews et Histoire de l’Oeil (« Bataille »).
8) Les Urinals dont le « Surfin’ With The Shah » devient « Shittin’ With The Shah »
9) Et puis aussi les Ramones si on y va par là (etc, etc.).
Dès lors, on aurait pu fantasmer gentiment et imaginer Leave Home comme une brillante synthèse de tout cela, une somme d ‘influences habilement maniées et transcendées, un brouhaha syncrétique à la fois dense et fourmillants. Malheureusement, on a plutôt l’impression que le groupe a déversé, en quelques pistes, tous les ingrédients qu’il rumine depuis toujours, un peu comme une vache fait remonter de sa panse de l’herbe encore mal digérée.

http://wearethemen.blogspot.com/

KOURGANE – Corps de Chasse

9 Sep


(A Tant Rêver Du Roi, 2011)
Wild Thing

« S’il est un groupe en France qui commence sérieusement à mettre tout le monde d’accord, c’est bien Kourgane » (Vicious Circle). C’est marrant, j’aurais dit tout le contraire. Il n’y a qu’à voir Kourgane en concert, c’est la division, le partage des eaux. A ma droite, les hermétiques incurables, ceux qui désertent systématiquement. A ma gauche, les fervents convaincus qui finissent généralement soumis par les boyaux et pulvérisés dans un tourbillon extatique. Entre les deux : le no man’s land. Si de toute évidence Kourgane ne mettra jamais tout le monde d’accord, le groupe ne laissera en revanche personne indifférent, singularité exceptionnelle oblige, d’autant qu’avec Corps De Chasse, il s’engouffre encore plus profondément « au milieu de nowhere », dans les arcanes de la radicalité monomaniaque et de l’obsession névrotique, celles qu’on avait fait bien plus qu’entrevoir avec l’étourdissant Heavy (2008, Relax Ay Voo / 2009, A Tant Rêver Du Roi) qu’on pensait relativement insurpassable.
Et pourtant, Corps De Chasse est une récidive de haute-volée, sauvage et tendue comme un arc, un taïaut assourdissant conjugué à l’assaut du carnivore, un disque de duel, de confrontations et d’antagonismes aussi salvateurs qu’hypnotiques et ce à tous les niveaux, macroscopique versus microscopique. D’abord, le macroscopique, parce que l’une des particularités de Kourgane, c’est de n’exploiter qu’une seule (ou presque) idée par morceau (prosaïquement, on appelle ça « bloquer »), d’en tirer parti jusqu’à la dernière goutte et de s’arrêter juste avant le point de rupture fatal. Délestée du format « chanson » traditionnel, taillée pour l’endurance et pour la transe, la musique se focalise uniquement sur la densité, progresse par dilatation, enfle comme une veine pressurée et tire sa force herculéenne de cette redoutable et minutieuse obstination dynamique. Mais en y regardant de plus près, ce qui rend réellement fou, c’est ce groove droit, implacable, rigoureux et mécanique résultant d’un procédé hautement machiavélique d’obédience quasiment Meshuggesque et qui réside dans le déphasage rythmique insidieux des guitares et de la batterie, dans un jeu sournois et incessant de superpositions, de décalages, de recalages et de télescopages démoniaques.

« Tiens ! / Pour toi Bouc Tiens ! / Tiens ! ».
Face à ce bloc instrumental compact et frontal, l’organe schizophrène, tout-puissant et sans égal de Frederic Jouanlong – mi-bête, mi-homme, véritable appeau vivant – s’affranchit de toutes les limites connues en matière de dissidence vocale (chante, hurle, grogne, murmure, parle, soliloque, strangule), de néologismes et de barbaries lexicales (« followed forest of le casseul »), démultipliant les faux selfs à l’infini (« des blocs d’orignaux dévalent solidaires / extrait du doigt ton cul la ronce du hangover ») sous l’auspice de la poésie dada d’Hugo Ball qui passait par la destruction volontaire du langage et la réinvention d’une langue onomatopéique libérée des conventions (« aumône rasée tenzin delek lava rinpoché / how much longer »). Mi-humain, mi-bestial… C’est exactement ce qu’est ce Corps de Chasse, un coup de maître carnassier en six chapitres où l’homme et l’animal se confondent scrupuleusement (à noter : le superbe artwork par Jean-Marc St Paul où des parties du corps humain émergent furtivement des représentations animales) dans un retour effréné à l’état de nature.

www.myspace.com/kourgane
Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #5 (juillet/août 2011)
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ONE LICK LESS – & We Could Be Quiet

28 Juil

(Autoproduit, 2011)

Folk / Rock / Experimental

C’est par une belle soirée d’avril, dans les moites profondeurs de la cave méphitique d’un rad-pizzeria-couscous aux portes de Paris que je découvrais One Lick Less, hommage à peine caché à William Faulkner et à son roman de 1930 As I Lay Dying (Tandis que j’agonise) et moins certainement à Unwound. Quelques jours plus tard, l’organisateur de la lecture de Fight à la librairie du Merle Moqueur improvisait une collaboration de dernière minute entre le duo parisien et Eugene Robinson – preuve qu’on avait été plusieurs ce soir-là à avoir succombé avec fébrilité à leur spleen semi-acoustique de haute-volée. Formation bicéphale – et donc minimale – pour élégance maximale, One Lick Less est la réunion de Basile Ferriot (Xnoybis), batteur élastique de classe internationale, et de Julien Bancilhon, guitariste aux mains d’argent (un plectre ou un bottleneck vissé sur chaque doigt), chanteur mais aussi artisan, puisque qu’il fabrique ses propres instruments (guitares et double pedal steel home-made). Il ne faut pas trop se fier à l’entrée en matière math/post-rock de ce premier 7-titres autoproduit. Si « Alameda » empiète légèrement sur les plates bandes de Cheval de Frise ou de Tortoise, la musique de One Lick Less va plutôt puiser son souffle magnétique du côté de la folk et du blues – et plus largement de l’Americana (Charley Patton en version romanesque, et contemporaine, ou John Fahey et son America) – parasités de quelques expérimentations, bruits rares, passages improvisés (c’est très flagrant en live, un peu moins sur disque en fait). Mais quand bien même les emprunts à la musique américaine de grands chemins seraient limpides, Ferriot et Bancilhon lui découvre un faciès sombre, tordu et grimaçant, une carapace écorchée et une atmosphère sous haute-pression (voir le vibrant « Mechanic Fever »). La simplicité désarmante des galops d’arpèges de Bancilhon qui finissent souvent par exploser en plein vol nous font bizarrement penser à une version moins hachée et aussi moins libidineuse de ce qu’a pu faire le français Yann Tambour (actuel Stranded Horse) au temps de Encre. Au niveau du chant, quelque-chose, dans la conduite de la voix pourrait parfois rappeler celle de Greg Lake de King Crimson (écoutez « Fuzzy Rat », par exemple) mais ces parentés restent d’une part extrêmement hasardeuses et surtout, elles n’enlèvent rien à la singularité de cette étrange entité dont la profondeur habitée et nettoyée de tout artifice donne un souffle d’air colossal au microcosme parisien perclus dans sa routine et tassé sur lui-même. A voir en live, absolument.
www.myspace.com/onelickless

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #4 (mai/juin 2011)
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THE FEELING OF LOVE – Dissolve Me

28 Juil

(Born Bad Records, 2011)

Garage-psyché

Pendant que l’Amérique fantasme la Lorraine comme la nouvelle Seattle, la Lorraine, elle, se la joue Providence : une scène tentaculaire, partouzarde et consanguine (Feeling Of Love, Scorpion Violente, Le Singe Blanc, Strong As Ten, Death To Pigs, Thee Verduns, Austrasian Goat, The Dreams, Plasto Beton ou 1400 points de suture, pour ne citer qu’eux) et une poignée d’increvables stakhanovistes qui pourraient facilement faire office de John Dwyer(s) locaux. JB Wizz, qui a du nez et des oreilles, a bien compris le truc et la nouvelle signature Born Bad sera donc marquée du sceau de la Grande Triple Alliance de l’Est (une loge mystérieuse dont les membres sont désignés par cooptation et dont, au passage, Cheveu fit – ou fait toujours – partie). The Feeling Of Love n’en n’est pas à son coup d’essai : une grosse poignée de splits, de sorties K7 et de démos, une dizaine de singles et de EP, un album live, un premier LP en 2008 (Petite Tu Es Un Hit, Yakisakana) suivi d’un second en 2010 (Ok Judge Revival, Kill Shaman). On en est là et musicalement, le groupe a fait du chemin depuis les tribulations solitaires de Guillaume Marietta jusqu’à la formule crapuleuse actuelle (pas systématique et pas forcément définitive), en trio avec Seb Joly et Seb Normal, deux autres figures décadentes de la micro-société messine. Sur la route, le garage pisseux des débuts a ramassé de nouveaux compagnons de débâcle, unis au service d’une stratégie purement machiavélique qu’on pourrait qualifier de « conservatisme psychédélique » et qui répond à un objectif majeur : la transe. Parce qu’en cherchant à dresser des ponts entre Dissolve Me et tout ce qui précède, on se retrouve tout bonnement avec une liste scandaleuse sur laquelle se télescopent, dans un halo rugueux de sueur, de stupre et de schnouff, la lie du rock/garage-psyché des quatre dernières décennies, des Gories à Coachwhips, en passant par Pussy Galore, le 13th Floor Elevator post-Altamont, le brouillard fuligineux des Spacemen 3, la noirceur dandy du Velvet (de plus en plus évident), le rockab mutilé de Suicide, les errances électroniques mutantes de Silver Apples, la morgue de The Fall ou encore les guitares post-stoogiennes noyées dans la reverb des Scientists. On passe même par la case Gainsbourg avec une reprise tropicold assez géniale de « Là-bas c’est naturel » chantée en duo avec une certaine Lili dont on ne sait à peu près rien. The Feeling Of Love ne réinventent pas la roue, ils la font tourner… tourner… tourner….
www.myspace.com/thefeelingoflove

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #4 (mai/juin 2011)
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Figure Imposée : KEN MODE – Venerable

5 Juil

(Profound Lore, 2011)
NOISECORE VÉNÈRE

– Enregistré et mixé par Kurt….? Cob… Ballou !
– Masterisé par Alan…? Douches !
– Graphisme et mise en page par Josh…? Graham !
– Logo Ken Mode par Aaron…? Turner !
ça, c’est le jeu des devinettes que j’ai proposé à mon camarade Bil en ouvrant le livret du quatrième album de Ken Mode, avec la bande-son en arrière-plan. Il a obtenu un beau 4/4, easy (on applaudit bien fort). En même temps, le niveau était élémentaire, voire rudimentaire, entre 0 et 1 sur un barème de 10 catégorie « petit catéchisme du post-coreux débutant », option « figures incontournables pour street cred maximale ». J’aurais pu corser un peu les choses en lui demandant d’où venait le nom du trio de Winnipeg, Manitoba, Canada, et ce qu’il signifiait, et s’il m’avait répondu « The shows were great. Kill Everyone Now was the agenda. KEN mode all the time. » Henri Rollins – Get In The Van : On The Road With Black Flag, p. 81, il décrochait immédiatement son diplôme de fin de troisième cycle. Mais c’est ce que l’histoire ne dira jamais.
Elle ne dira pas non plus les raisons pour lesquelles il m’est difficile d’apprécier ce Venerable album à sa juste valeur. Il fut un temps où je visitais volontiers le rayon préfixe-core de ma discothèque, et il est facile d’imaginer qu’en ce temps-là, j’aurais pu venter Venerable comme un nouveau parangon en matière de hardcore rèche et méthodique, que j’aurais irrémédiablement hissé Ken Mode au même rang que ses pairs, Botch, Coalesce, Today Is The Day, Unsane ou Converge, que j’aurais salué d’un signe de la bête la machiavélique ingéniosité des travailleurs de l’ombre Ballou et Douches, que j’aurais pu glorifier le tranchant des guitares comme on sanctifie Excalibur, que je me serais probablement fendue d’une plaidoirie militante sur l’incroyable virilité instrumentale de Thérèse Lanz – la bassiste récemment recrutée chez Mares Of Thrace – preuve supplémentaire et irréfutable de l’égalité, voire de la supériorité des femmes dans le post-hardcore et dans le monde, et qu’enfin, frappée par la démence, entraînée malgré moi par la puissance inexorable cette machine de guerre, j’aurais sacrifié une vierge et trois buffles aux frères Matthewson sur l’autel de la violence cathartique. Malheureusement, ce temps-là est révolu et le fait est que je décroche toujours après le troisième morceau pour retourner irrémédiablement à « The Goat » (Mennonite, 2008), le seul titre de Ken Mode dont je ne me suis pas encore lassée. Mais toi, si tu vénères les groupes sus-cités, alors fonce, tu en auras pour ton argent.
www.ken-mode.com
Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #4 (mai/juin 2011)
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THE SKULL DEFEKTS – Peer Amid

4 Mai

(Thrill Jockey, 2011)
Rock extatique

Craindre le pire ou espérer le meilleur : à l’annonce de la collaboration du groupe suédois avec Daniel Higgs, barbu illuminé et ex-chanteur de Lungfish, on n’entrevoyait que deux possibilités radicalement opposées. Parce que, outre leur amour commun pour une certaine transe vibratoire pétrie d’effluves mystiques, l’un comme l’autre étaient capables de produire aussi bien de l’excellence (côté Defekts, leurs deux albums orientés « rock » / côté Higgs, toute la discographie de Lungfish ainsi que l’unique album post-Lungfish de The Pupils) que de l’infiniment chiant (les diverses tentatives drone-bruitiste du quintet / toutes les baba cooleries solo de Higgs). Heureusement et en tout état de cause, Peer Amid est non seulement une association parfaitement réussie, mais sans doute ce que les scandinaves ont produit de plus captivant jusqu’ici. The Temple (2009) souffrait encore un peu du syndrome des montagnes russes, les hauts et les bas… Cette fois, en séparant le bon grain de l’ivraie, les deux parties n’ont gardé que le meilleur, à savoir huit titres de rock hypnotique sublimes à la lumière desquels l’horripilant revival tribaliste de fils-à-papa auquel il fut si difficile d’échapper ces derniers temps apparaît tout à coup franchement moribond. La première écoute confirme ce qu’on savait déjà : on a affaire à des types qui ont potassé très sérieusement (et à grands coups d’acides en ce qui concerne Dan Higgs) leurs bibles du krautrock, de la boucle extatique, du minimalisme répétitifs ou des râgas indiens,, propageant leur toxique odeur de sainteté et de mysticisme au coeur d’un psychédélisme bien profane, d’un post-punk cyclique à la fois sauvage et austère, souvent sombre, nourri de rythmiques obsessionnelles, de guitares squelettiques savamment désaccordées, de percussions vaudou, de fréquences, de bourdons telluriques et de parasitages abrutissants. Evidemment, il y a les imprécations chamaniques de Higgs, qui, tout en sortant un tant soit peu de son registre formel habituel (on lui prêterait volontiers un vieux cuir élimé sur l’épopée psyche-garage « No More Always ») se fond dans l’appareil instrumental avec un naturel assez déconcertant, comme si Skull Defekts avait toujours été son groupe. Mais après tout, on voyait mal comment le barde druidique qui, entre 1987 et 2005, c’est-à-dire pendant toute la période d’activité de Lungfish, n’a eu de cesse rabâcher inlassablement les mêmes mantras (et quels mantras) sur une musique héritée de la transe psychédélique du Velvet aurait pu dépareiller ici. « Gospel Of The Skull » est d’ailleurs la rencontre parfaite entre la ferveur lancinante de « Venus In Furs » et les antiennes itératives si singulières de Lungfish. Peer Amid se termine d’ailleurs sur un impératif rauquement murmuré par Daniel Higgs, « Be as one », dont on se demande s’il n’a pas servi de credo à cette réunion de hippies hallucinés au sommet. En ce qui nous concerne, on a trouvé nos meilleurs dealers de drogue dure pour 2011.
www.skulldfx.com

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #3 (mars/avril 2011)
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ULTRAPHALLUS – Sowberry Hagan

28 Avr


(Riot Season Record, 2011)
Bad Trip

Avec Sowberry Hagan, les membres virils d’Ultraphallus viennent une fois encore d’enlarger (considérablement) leur musique, et cela pas uniquement grâce à la présence priapique d’Eugène Robinson sur « The Red Print », morceau tétanisant s’il en est. Les liégeois étaient apparus en 2005 avec Lungville en pleine drone-doom-sludgemania. A cette époque, les groupes dévolus à la cause du lourd-lent-moite proliféraient comme le cancer généralisé sous l’impulsion du retour de Earth et de la folie douce qu’occasionnait chaque ronron éructé par les maîtres Sunn O))) ou Boris. Mais déjà, au milieu de cette multitude baveuse et bourdonnante, Ultraphallus – anomalie positivement atypique – sortait son épingle du jeu, et si un certain nombres d’éléments trahissaient les diverses influences du groupes (les Melvins évidemment, Oxbow sans doute), beaucoup d’autres au contraire faisaient foi de singularité. En 2008, The Clever confirmait tout le bien qu’on en pensait. Bref, pour reprendre la métaphore footballistique de l’un des grands musiciens de nos contrées : alors que certains groupes jouent timidement la défense, Ultraphallus fait partie de ces groupes qui préfèrent tout miser sur l’offensive (le risque) et qui, à chaque nouvel album, attaquent un peu plus fort. On les savait déjà doués pour camper des ambiances sinistrement malveillantes, pour dessiner des cauchemars sonores hantés par l’organe pandémoniaque de Phil Maggi et purulant de sons parasites, de crépitements et de samples horrifiques en tout genre. Cette promesse-là, les Phallus la tiennent haut la main sur ce troisième album – à ce jour, leur magnum opus (c’est dit) – avec quelques grands moments d’asphyxie : « Indians Love Rain », premier morceau de bravoure, à la basse arachnéenne et aux guitares malades et vacillantes ; « Suspence Bird / Human », sorte de trailer d’horror movie au bruitisme suffocant et caverneux digne du Obscuritatem d’Abruptum ; « Cinghiale », rafale sonique pavée de larsens, de cuivres fous et lointains bientôt supplantées par une montée de bruit blanc fuligineux ; ou encore et bien sûr « The Red Line », tourmente électronique minimaliste complètement flippante et scénario idéal pour le « featuring guru » Eugene Robinson qui s’y ballade, de murmures en hurlements, aussi à l’aise qu’un chat sauvage. Glacial. En revanche et si cinématographique qu’elle soit, la musique des belges est tout de même autrement plus ouvragée et surprenante qu’une vulgaire tentative de transposition musicale d’un film de la Troma Entertainement, et des morceaux comme « Right Models » (véritable brûlot punk/grunge déferlant en trombe sur les 90s), « Golden Frame » (on croirait entendre Perry Farrel et Jane’s Addiction) ou l’interlude au banjo « The Crumbled » (ça vous rappelle les rivières de Georgie, moi aussi) sont autant de chemins de traverse qui distinguent définitivement Ultraphallus du menu fretin stoner-doom-sludge.

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #3 (mars/avril 2011)
couv (new) NOISE MAG#3

STEREOLAB – Not Music

24 Fév

(Drag City, 2010)
Retro-pop

Vingt ans après les débuts du groupe, Stereolab annonce le dénouement d’une carrière discographique en dents de scie qui a toujours hésité entre la maîtrise des références (syncrétisme pop vintage, krautrock, easy-listening, minimalisme, electro, tropicalisme) et la surenchère avec des albums fourre-tout décousus, ennuyeux et inutiles. Enregistré en 2007 et 2008, Not Music constitue malheureusement une épilogue un peu tragique puisqu’il appartient indéniablement à la deuxième catégorie. La constante en revanche, c’est que Laetitia Sadier restera sans doute dans les mémoires comme la voix la plus tarte de l’indie rock international, ses interventions en français atteignant des sommets insoupçonnés (cf. « Laserblast », au secours). On sauvera quand même « Silver Sands » instrumental kraut-electro mixé royalement par Emperor Machine qui nous fera oublier, l’espace de dix minutes parfaites, le caractère désolant de ces adieux.
http://www.stereolab.co.uk/news/

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #2 (janvier/février 2011)
couv (new) NOISE MAG#2

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