KOURGANE – Corps de Chasse

9 Sep


(A Tant Rêver Du Roi, 2011)
Wild Thing

« S’il est un groupe en France qui commence sérieusement à mettre tout le monde d’accord, c’est bien Kourgane » (Vicious Circle). C’est marrant, j’aurais dit tout le contraire. Il n’y a qu’à voir Kourgane en concert, c’est la division, le partage des eaux. A ma droite, les hermétiques incurables, ceux qui désertent systématiquement. A ma gauche, les fervents convaincus qui finissent généralement soumis par les boyaux et pulvérisés dans un tourbillon extatique. Entre les deux : le no man’s land. Si de toute évidence Kourgane ne mettra jamais tout le monde d’accord, le groupe ne laissera en revanche personne indifférent, singularité exceptionnelle oblige, d’autant qu’avec Corps De Chasse, il s’engouffre encore plus profondément « au milieu de nowhere », dans les arcanes de la radicalité monomaniaque et de l’obsession névrotique, celles qu’on avait fait bien plus qu’entrevoir avec l’étourdissant Heavy (2008, Relax Ay Voo / 2009, A Tant Rêver Du Roi) qu’on pensait relativement insurpassable.
Et pourtant, Corps De Chasse est une récidive de haute-volée, sauvage et tendue comme un arc, un taïaut assourdissant conjugué à l’assaut du carnivore, un disque de duel, de confrontations et d’antagonismes aussi salvateurs qu’hypnotiques et ce à tous les niveaux, macroscopique versus microscopique. D’abord, le macroscopique, parce que l’une des particularités de Kourgane, c’est de n’exploiter qu’une seule (ou presque) idée par morceau (prosaïquement, on appelle ça « bloquer »), d’en tirer parti jusqu’à la dernière goutte et de s’arrêter juste avant le point de rupture fatal. Délestée du format « chanson » traditionnel, taillée pour l’endurance et pour la transe, la musique se focalise uniquement sur la densité, progresse par dilatation, enfle comme une veine pressurée et tire sa force herculéenne de cette redoutable et minutieuse obstination dynamique. Mais en y regardant de plus près, ce qui rend réellement fou, c’est ce groove droit, implacable, rigoureux et mécanique résultant d’un procédé hautement machiavélique d’obédience quasiment Meshuggesque et qui réside dans le déphasage rythmique insidieux des guitares et de la batterie, dans un jeu sournois et incessant de superpositions, de décalages, de recalages et de télescopages démoniaques.

« Tiens ! / Pour toi Bouc Tiens ! / Tiens ! ».
Face à ce bloc instrumental compact et frontal, l’organe schizophrène, tout-puissant et sans égal de Frederic Jouanlong – mi-bête, mi-homme, véritable appeau vivant – s’affranchit de toutes les limites connues en matière de dissidence vocale (chante, hurle, grogne, murmure, parle, soliloque, strangule), de néologismes et de barbaries lexicales (« followed forest of le casseul »), démultipliant les faux selfs à l’infini (« des blocs d’orignaux dévalent solidaires / extrait du doigt ton cul la ronce du hangover ») sous l’auspice de la poésie dada d’Hugo Ball qui passait par la destruction volontaire du langage et la réinvention d’une langue onomatopéique libérée des conventions (« aumône rasée tenzin delek lava rinpoché / how much longer »). Mi-humain, mi-bestial… C’est exactement ce qu’est ce Corps de Chasse, un coup de maître carnassier en six chapitres où l’homme et l’animal se confondent scrupuleusement (à noter : le superbe artwork par Jean-Marc St Paul où des parties du corps humain émergent furtivement des représentations animales) dans un retour effréné à l’état de nature.

www.myspace.com/kourgane
Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #5 (juillet/août 2011)
couv (new) NOISE MAG#5

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