Interview – TONETTA

4 Mai

COCK ROCK

A l’instar de Tay Zonday et son affligeant « Chocolate Rain », ou encore de Complete, croisement improbable entre Beefheart et Le Grand N’importe Quoi (cf. « Hoogie Boogie Land »), Tonetta, fait partie de cette nouvelle race mutante apparue avec l’éclatement de la bulle internet : le musicien made in Youtube. Dans cette catégorie, le pire côtoie généralement le navrant, le grotesque le dispute au ridicule mais surtout, pour devenir réellement populaire, il faut toujours garder à l’esprit que les types les plus à-même de distraire la communauté des utilisateurs youtube sont ceux dont le QI est – ou paraît (l’important, c’est de rassurer) – largement inférieur à la moyenne. Avec plusieurs centaines de vidéos home-made uploadées depuis la fin des années 2000, Tonetta est l’une des exceptions qui confirme la règle, une anomalie de la toile considérée comme un génie incompris par les uns, comme un imposteur dégénéré par les autres.

Tony Jeffrey, alias Tonetta, est un sexagénaire de Toronto et un petit phénomène du web. En trois ans, il a publié plus d’une centaine de morceaux par le biais de sa chaîne youtube plusieurs fois signalée pour « contenu inapproprié », supprimée à plusieurs reprises malgré un nombre d’abonnés record, puis finalement restaurée. Chaque morceau est accompagné d’une vidéo-maison où l’homme au physique vieillissant, quelque-part entre Gainsbourg période Gainsbar et John Lydon ou Billy Idol circa 2010, apparaît travesti, perruqué, déguisé (en femme enceinte dans « Having A Baby », en Chuck Norris dans « Metal Man », en black guerrier dans « Skinheads vs. Me », en crooner dans « Little Stars ») masqué, en slibard (« My Guy ») , en porte-jarretelles ou en cuir. Play-back, danses lascives, poses nonchalantes, regard vitreux, et pour tout décor, un rideau miteux sur fond fluo en incrustation. A l’image de ses vidéos, la musique de Tonetta est faite de trois fois rien : une boîte à rythmes (la moitié des morceaux sont d’ailleurs rythmés par le même beat, les meilleurs étant ceux qui dérogent un peu à la règle), deux accords répétitifs de guitare saturées ambiance garage, pop, funk blanche voire vaguement no-wave, quelques notes de casio, un son sérieusement lo-fi sur lequel Ariel Pink n’aurait sans doute pas craché, et surtout, une voix au timbre grave et rocailleux qui, de loin, pourrait rappeler celle de Lee Hazlewood, de Lou Reed ou d’Alan Vega. Certains se sont d’ailleurs hasardé à comparer certains morceaux avec Suicide, dont il prétend cependant n’avoir « jamais entendu parler ». Car Tonetta, lui, ne jure que par John Lennon. Niveau paroles cependant, ses sources d’inspiration sont multiples et sans limites : elles vont des drogues (« Drugs Drugs Drugs ») à Hitler (« Hitler Would Have Love You ») en passant par Lady Gaga ou Jesus (dans les titres du même nom), Kadhafi, les Skinheads, le suicide de l’un de ses frères (« My Bro »), Obama (« Obama’s Prize) ou Facebook (« Tonetta Vs Facebook »)… Mais le grand sujet de prédilection de Tonetta reste indubitablement le cul et la baise (« Je pourrais baiser nuit et jour »), sous toutes leurs formes (« Thicky And Juicy », « Cocks » ou le très expérimental « 60,000 Volts ») et sur tous les tons, du plus cru au plus métaphorique.
Cette conjugaison de l’image, du son et des textes dérange autant qu’elle fascine, en témoignent les commentaires qui affluent sous ses vidéos : « Tonetta for president ! », « Silence Of The Lambs at his best  !», « Pure Love », « Take it OFF ! ». Et si chaque titre pris séparément, hors de la boulimie créatrice de Tonetta, peut sembler relativement anecdotique, c’est bien leur extrême profusion, cet insatiable mélange de provoc, de chairs flétries ad nauseam, de sincérité (on pourrait presque dire de candeur) et de réalisme glaçant qui le distinguent des singes savants de la toile.

Au début des années 70, Tony Jeffrey, alors âgé d’une vingtaine d’années, monte plusieurs groupes éphémères (Looners, Eternity…). Ils jouent principalement des reprises et Tonetta ne compose pas une seule note. Puis il se marrie. « Je ne suis même pas sur la photo de mariage. Les parents de ma femme ne voulaient pas que j’y sois. » Le couple survit tant bien que mal pendant une dizaine d’années jusqu’à ce qu’en 1983, sa femme disparaisse avec leurs deux enfants (cf. « Little Bitch »). « J’ai commencé à me droguer, à picoler et à fréquenter les boîtes de strip-tease. Je n’avais jamais pris de drogues, jamais fumé ni jamais bu avant que le mariage ne vienne ruiner ma vie ». Tony prend alors sa guitare, se met à écrire et à enregistrer ses morceaux sur un vieux magnéto en reel-to-reel : « C’était ça ou aller voir un psy. Déjà à l’époque, certains imbéciles, comme ma soeur, me disaient que j’était trop vieux pour me lancer là-dedans. Aujourd’hui, j’ai plus de soixante ans. Je les emmerde. J’ai ça dans le sang. » En 2008, il se lance dans la confection de clips-maison avec une caméra sur pied. « Au départ, je payais un mec dans un cybercafé pour qu’il uploade toutes mes vidéos sur youtube parce que je n’avais pas la technologie nécessaire. J’avais des dizaines et des dizaines de vidéos. Qui voudrait voir des centaines de vidéos d’un type seul avec une guitare ? Alors je me suis dit, rendons ça intéressant. Et j’ai commencé à m’habiller en femme, tout en gardant ma voix grave.(…) Tout le monde a l’air beau en robe. Si les filles se mettent en pantalon, pourquoi les hommes ne se mettraient pas en robe ? (…) Je ne suis pas gay mais j’aime les gays, ce sont des gens sensibles. » Sa première chaîne youtube est fermée en 2008 parce qu’il s’y montre à poil. Il réouvre Tonetta777 en 2009 : même topo. Finalement, ce sont les Tonetta-maniacs qui prennent le relai et uploadent eux-mêmes les vidéos sur youtube. « La musique est une auto-thérapie et youtube, un service public pour les gens qui n’ont pas les moyens de s’acheter des disques ». La même année, un petit label de Los Angeles, Black Tent Press, tombe sur les vidéos de Tonetta et décide de sortir un premier single (Get it Going b/w Mmm Mama !). Le label enchaîne avec 777, une compilation rassemblant 18 titres en 33 tours. Le second volet, 777 vol. II, est paru fin 2010.

TONETTA – 777 Vol. II (Black Tent Press)
www.blacktentpress.com/
www.youtube.com/user/tj1749

Francoise Massacre
Publié dans: (new) NOISE MAG #3 (mars/avril 2011)
couv (new) NOISE MAG#3

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :