MONDO CARNE : Le Gagaku (Japon)

29 Oct

La première fois que j’ai entendu du Gagaku, c’était dans l’Œdipe Roi de Pasolini. Chaque scène liée au caractère irrévocable du destin d’Œdipe (l’enfant abandonné dans le désert sur ordre de ses parents, la prédiction de l’oracle, etc.) était accompagnée par cette musique étrange et fascinante dont le temps semblait quasiment suspendu. J’appris plus tard que ce sentiment d’indolence se rattachait probablement à la représentation confucéenne d’un empire en paix et en harmonie, puisque le Gagaku (musique de la cours impériale japonaise datant de la période antique qui débute au milieu du VIIème siècle) provient d’une assimilation de différents genres venus du continent, principalement de Chine et de Corée. Bien qu’ayant subi quelques modifications et réformes, le Gagaku japonais a très peu changé depuis 1300 ans. C’est donc la plus ancienne forme orchestrale à avoir perduré jusqu’à nos jours.

Gagaku signifie « musique raffinée », « juste» ou « noble », par opposition au répertoire folklorique. Aujourd’hui, le terme désigne à la fois la musique issue du culte Shintoïste et la musique profane savante, qui se divisent elles-mêmes en trois répertoires principaux : le répertoire instrumental (Kangen), dansé (Bugaku) et chanté (Uta-Mono). L’enregistrement d’Ocora présente uniquement des pièces issues des deux premiers répertoires.

Un ensemble de Gagaku compte généralement une petite vingtaine de musiciens répartis entre vents, cordes et percussions, chaque instrument ayant une fonction bien définie : les flûtes (Komabue ou Ryûteki) et les hautbois au timbre nasillards (Hichiriki) jouent la partie mélodique en hétérophonie* ; les orgues à bouche (Shô) assurent le bourdon harmonique continu dans les aigus, les Biwas et Kotos (respectivement luth et cithare) égrènent lentement de courtes formules mélodiques ; enfin le Taiko (un grand tambour suspendu) donne la périodicité tandis que le gong (Shôko) et le tambour Kakko à deux faces (frappé aux baguettes par le chef d’orchestre) signalent les divisions à l’intérieur de cette période.

En fait, le Gagaku est en partie une musique de drone. Mais contrairement à la tradition occidentale dans laquelle le drone, généralement dans les graves, sert de soubassement aux autres instruments, le bourdon qui émane des orgues à bouche plane bien au-dessus, très loin dans les aigus, comme une mince voute sonore accrochée tout en-haut et vers laquelle convergerait la mélodie principale. Il en résulte une musique extrêmement contemplative en état de suspension, dont l’une des principales splendeurs réside dans sa lenteur, une lenteur presque décourageante au premier abord pour peu que l’on cède à sa propre impatience. Mais en fait de statisme ou d’immobilité, la Gagaku est une musique qui progresse, continuellement, sans heurts, qui reflux insensiblement au point qu’elle semble distendue entre les silences et l’emphase, entre le caractère céleste des vents, le glissando ascendant des mélodies et le côté terrien (presque terrassant) des quelques coups de tambour qui ponctuent chacune des pièces. Et justement, c’est cette dimension d’étirement du temps qui fascina de nombreux compositeurs contemporains, de Pierre Boulez (Eclat-Multiples) à La Monte Young (Trio For Strings) en passant par Olivier Messiaen (le mouvement central de Sept Hakaï), Henri Cowell (Ongaku) ou Toru Takemitsu (In An Autumn Garden). Plus généralement, c’est toute un pan de la musique du XXème siècle, habituée au temps musical linéaire et directionnel, qui tirera des enseignements de cette musique « qui ne commence ni ne finit ».

* Un procédé courant dans les traditions musicales orientales : les instruments exécutent ensemble le même parcours mélodique, chaque exécutant apportant cependant quelques variantes ou ornementations à la mélodie principale au hasard de l’improvisation, ce qui crée des intervalles, des frottements et des tensions, ou au contraire, des moments de détente lorsque les voix se rejoignent. Pour simplifier, on pourrait parler de « faux unisson ». Dans l’hétérophonie, le concept de hiérarchie des sons et des rôles n’existe pas.

A ECOUTER :

V/AJapon : Gagaku(Ocora/Radio France, 1987)

Note : Les 6 pièces de l’édition Ocora sont exécutées par la Société Ono Gagaku Kai et ont été enregistrées en 1979 à la Maison de Radio France sous la direction artistique d’Akira Tamba.
Cette édition n’étant plus disponible, le disque est en écoute sur  http://mondocarne.bandcamp.com/

 

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #17 (août/septembre 2010)
couv NOISE MAG#17

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Une Réponse to “MONDO CARNE : Le Gagaku (Japon)”

  1. Fucker 30 octobre 2010 à 0:49 #

    Madame Massacre,
    Fucker à l’appareil, votre plus fidèle lecteur. Je lisais votre article de façon attentionnée malgré la luxuriance en mots difficiles et en tournures élaborées, mais pas ici, sur l’email qui m’est automatiquement envoyé lorsqu’il y a du neuf sur votre blog cochonesque. J’avais pas les images. Au bout de deux paragraphes, je me suis franchement demandé « mais putain, mais où elle veut en venir, putain ? Pourquoi tous ces détours à la fois si complexes et si intéressants pour à la fin, d’une seule phrase couperet, assassiner Mike Patton ? »
    Au troisième paragraphe, je me suis souvenu que j’avais déjà lu le présent article dans le magazine pour lequel vous travaillez et dont je pense très sincèrement que vous êtes le meilleur élément.
    En bout de parcours, je me suis souvenu que le groupe de merde de cette merde de Patton était Mondo Cane, pas Mondo Carne.
    Je vais me faire un chili.

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