SUNN O))) – Monoliths & Dimensions

5 Oct

(Southern Lord, 2009)

MAXIMAL SUNN

On a parfaitement le droit de ne pas aimer Sunn O))), on a parfaitement le droit de trouver ça chiant, vous savez, les goûts et les couleurs… On a le droit sauf quand la seule justification du contradicteur relève de la posture facile, de la pure paresse intellectuelle (Combien de « c’est pas de la musique ! » ou de « moi et mon gosse de quatre ans aussi on peut le faire » a-t-on pu entendre dans les conversations d’initiés ?), ou encore du paradoxe le plus ridicule et le plus vaseux de ces dernière années : « le refus de la hype » brandit comme le valeureux slogan d’un nouvel esprit critique, comme si refuser la hype (?) valait acte de résistance. On en rirait presque. Oh et puis Sunn O))) n’est certainement pas non plus le meilleur groupe du monde mais il n’empêche que depuis dix ans, Greg Anderson et Stephen O’Malley ont le mérite d’être toujours restés fidèles dans leur quête du bourdonnant. Sunn O))) est donc avant tout un groupe qui cherche et qui, à force de chercher, de tâtonner, de se tromper et de persévérer, a parfois trouvé. Trouvé la passerelle qui reliait le sacré au profane, la tradition à l’expérimentation, l’abstraction au sensible, le populaire à l’underground et à l’avant-garde ou bien encore la beauté à la hideur. Et pour la première fois, Monoliths & Dimensions réconcilie aussi l’ombre et la lumière. Oui, ce septième album de Sunn est assurément le plus lumineux, le moins linéaire, le plus audacieux et comme si ça ne suffisait pas, le plus abouti de tous. Curieusement, à l’heure où les deux architectes de la machine Sunn se produisent sur scène en formation originelle (et donc minimaliste) pour jouer leur œuvre fondatrice, les GrimmRobe Demos, Monoliths & Dimensions est au contraire le plus maximaliste des disques du groupe (« Maximum volume yields maximum results »).

Pour cette nouvelle entreprise discographique singulière, O’Malley et Anderson ont donc convoqué l’artillerie lourde. On retrouve, dans les premiers rôles, les collaborateurs désormais consacrés du duo : la voix légendaire du black metal Attila Csihar et le guitariste australien Oren Ambarchi qui ont tous deux contribué activement à la construction de ce gigantesque édifice sonore et puis Dylan Carslon et Steve Moore de Earth ou bien encore le claviériste Rex Ritter. À leurs côtés, une trentaine d’invités plus inattendus (on ne les citera pas tous) participe également à cet effort de guerre et de paix. Outre l’intervention des trombonistes Stuart Dempster et Julian Priester (le premier vient de la musique contemporaine, le second a fait ses classes aux côtés de Bo Diddley, Sun Ra, Max Roach, McCoy Tyner, John Coltrane, Herbie Hancock ou Charlie Hadden), de la chanteuse Jessica Kinney (Asva, Gamelan Pacifica) ici promue en chef de chœur et de Randall Dunn aux manettes, il faut souligner le travail d’arrangement absolument remarquable d’Eyvind Kang, altiste et violoniste qu’on a notamment vu à l’œuvre avec Secret Chiefs 3, John Zorn, Mark Ribot ou Mike Patton, travail d’autant plus remarquable que ces arrangements traitent avec des timbres qui se distinguent largement du tout-venant de l’instrumentarium rock et metal. Dung Chen (longue trompe utilisée dans les rituels tibétains), conques, chœurs féminins et masculins, harpe, hydrophone, violon, alto, contrebasse, clarinettes, flûtes, cor anglais et cor d’harmonie, cymbale à moteur, piano, trompette, timbale d’orchestre, hautbois, orgues ou cloches tubulaires, autant de textures, de tessitures, de jeux de couleurs qui, associés au vrombissement des guitares désormais familier, viennent brouiller les pistes et étendre encore plus loin le champs d’expérimentation, ouvrant sur des territoires (souvent cosmiques, parfois cinématographiques) qui jusque-là, n’avaient pas encore été foulés au pied par les encapuchonnés.

Le principe du bourdon n’étant pas l’apanage de l’Occident, loin s’en faut, les références aux traditions bouddhiques de l’Asie Orientale sont finalement parmi les moins surprenantes de ce Monolith, des trompes et conques du morceau d’ouverture, « Aghartha » (un titre qui évoque le mythe du monde souterrain développé dans la littérature occidentale de la fin du XIXe siècle mais aussi et bien sûr le Agharta de Miles Davis), aux psalmodies gutturales incantatoires de « Big Church ». Et alors que ce « Aghartha », justement, s’achève sur les mots granuleux de Csihar pris entre l’eau et le vent, comme une macabre poésie sonore, « Big Church » s’ouvre sur la splendeur des chœurs féminins dirigés par Jessica Kinney, dans le sillage simplifié de certaines œuvres chorales stupéfiantes de Ligeti, et notamment de son Requiem ou de Lux Æterna que Kubrick utilisa dans 2001, L’Odyssée de l’Espace pour illustrer les diverses apparitions du monolithe noir. Tiens tiens… Et si l’on file la coïncidence 2001, la solennité des cuivres de « Hunting & Gathering » (sous-titré « Cydonia », soit le nom attribué à deux reliefs martiens) fait irrémédiablement écho au célèbre poème symphonique de Richard Strauss composé d’après Nietzsche Also Sprach Zarathustra, jusqu’à ce que des synthétiseurs que l’on croirait sortis d’une bande originale de Goblin ou de John Carpenter viennent renforcer encore la sensation d’impressionnisme et d’anachronisme musical, intentionnel et parfaitement cohérent. Enfin, l’album se clôture sur le colossal (et toujours très kubrickien) « Alice », peut-être celle de Lewis Carroll mais dont les dernières minutes (les harmonies se font de plus en plus lumineuses, les guitares se retirent peu à peu, laissant le mot de la fin aux cuivres et à la harpe) sont en tout cas un hommage explicite au jazz cosmique et rayonnant d’Alice Coltrane.

L’hommage justement… Sunn O))) a débuté en tant que groupe-hommage à Earth et dix ans plus tard, il n’est pas surprenant que l’hommage aux pairs soit plus que jamais au centre de sa musique. Les références ont changé, se sont multipliées, elles ont pris la tangente, elles puisent désormais dans la tradition aussi bien que dans la modernité et même dans des univers extra-musicaux, elles sont sous-entendues ou carrément explicites mais ce qui est certain, c’est que jamais le groupe ne les avait maniées avec autant d’habileté que sur ce très impressionnant Monoliths & Dimensions.

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #11 (août/septembre 2009)
couv NOISE MAG#11

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2 Réponses to “SUNN O))) – Monoliths & Dimensions”

  1. William 7 octobre 2009 à 13:46 #

    Super blog!

    « William Dumont » dans tes contacts Facebook…

  2. Fucker 30 octobre 2009 à 23:28 #

    William, lèche boules !

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