Interview – Alan Dubin (Khanate/Gnaw) : A Long Way To The Top

14 Juil
Gnaw

En 2005, un volcan s’éteignait. Le funeste Capture & Release venait à peine d’être mis sur les rails que le super-groupe Khanate (Stephen O’Malley, James Plotkin, Tom Wyskida et Alan Dubin) annonçait déjà sa dislocation en même temps que la préparation d’un ultime album posthume. Au même moment, Alan Dubin, la voix détraquée de Khanate (et avant ça de Old Lady Driver avec James Plotkin) fomentait un nouveau coup crapuleux sous le nom de code Gnaw (prononcer /‘no/) avec quatre de ses vieilles connaissances : Jamie Sykes (ex-Burning Witch, Thorr’s Hammer et Atavist), Carter Thorton (Enos Sluaghter, Pigeons), Jun Mizumachi (ex-Ike Yard) et le sound designer Emmy-Awardé Brian Beatrice. Et soudain, après quatre années passées à écouter voler les mouches, voilà que sortent simultanément Clean Hands Go Foul de Khanate et This Face de Gnaw. Le premier signe définitivement (et magistralement) l’arrêt de mort de l’abomination avant-doom, le second est l’acte de naissance discographique de la hideur post-industrielle. Un scénario digne d’un bon Slasher : (scène finale) tu croyais vraiment t’être débarrassé du MAL, Kevin ?
Dubin inside…

Quand, comment et pourquoi le projet Gnaw a-t-il commencé ?
L’idée m’est venue en 2006. C’était le moment où Khanate était en berne. On ne faisait plus rien si ce n’est attendre que Clean Hands Go Foul soit enfin mixé, ce qui a finalement pris plusieurs années. La plupart des membres de Gnaw sont des amis de longue date et ça faisait déjà un petit moment qu’on envisageait de faire de la musique ensemble. J’ai donc parlé à Jamie, Carter et Jun de l’idée de tenter une nouvelle expérience musicale basée sur des sons et des textures étranges. Ils étaient tous très motivés. Ces mecs ont des parcours musicaux très différents et comme ils ne se connaissaient pas, j’ai pensé que les réunir pourrait donner quelque-chose d’assez dingue et improbable. Au moment du mix, Brian est devenu le cinquième membre du groupe.

Tu disais que vous veniez tous d’horizons musicaux très différents. Quel a été l’apport particulier de chacun d’entre vous ?
Pour Gnaw, l’idée globale était de tenter tout ce qui était possible sans se soucier de savoir si ce qu’on faisait rentrait ou pas dans une catégorie musicale préexistante. On voulait créer, mais créer quoi ? On n’en savait rien et c’était justement ce qui nous amusait.
Jun est sound designer. Il a bossé pour la télé et le cinéma. Ses connaissances dans le domaine des musiques électroniques sont énormes. Il est responsable d’une grande partie des bruits industriels indéterminés et de toutes les strates de sons inquiétants qui émergent de la surface musicale.
Carter est un maître de la création sonore lo-fi. Il arrive à produire un son de guitare incroyablement cru. Il fabrique ses propres instruments électroniques. Il aime aussi enregistrer le mauvais temps. D’ailleurs, sur « Backyard Frontier », tu peux entendre la pluie qui tombe sur sa véranda, et d’autres sonorités humides qu’il a probablement enregistrées plongé jusqu’à la taille dans une substance visqueuse et couvert de sangsues. Carter a aussi arrangé certains morceaux.
Jamie, c’est le percussionniste freak à trois bras, un batteur ultra-malade obsédé par le black metal. Il s’est vraiment surpassé cette fois avec son jeu tribal et ses patterns biscornus.
Comme Jun, Brian est aussi sound designer pour la télé et le cinéma. Il s’est occupé du mix de l’album et a rajouté quelques sons trafiqués. Brian est un excellent guitariste/bassiste. Carter et lui devraient se relayer à ces deux instruments pour la version live de Gnaw, sur laquelle on est en train de bosser.
En ce qui me concerne, j’ai écrit les textes et j’ai enregistré toutes les parties de voix. J’ai fait une paire d’arrangements et j’ai aussi trouvé quelques sons pour l’album. Tout ce que je viens de te citer n’est bien sûr qu’une petite partie du boulot qu’on a dû fournir pour ce disque.

Il y a un concept ou un fil rouge qui sous-tend l’album ?
Non, on n’avait aucune idée ni aucun concept préétablis pour le disque. Au niveau des textes, les images et la thématique sont le plus souvent centrées sur les idées d’auto-apitoiement, du dégoût qu’on peut ressentir à l’égard des autres, de l’envie, de la paranoïa et d’autres trucs en marge comme des types sans maison qui errent dans les ruelles ignorés de tous et qui se repassent indéfiniment le film de leur vie d’avant. L’un de nos morceaux, « Watcher », parle d’un mec qui est gardien d’une tour et qui a été élevé uniquement dans ce but : surveiller un royaume, comme l’ont fait ses ancêtres avant lui, pour se prémunir contre un danger mortel imminent qui pourrait survenir à l’horizon un jour… C’est un thème assez « doom trad » dans l’esprit. On a un morceau qui s’appelle « Shard », qui est la version déconstruite électro dark-wave de « Talking Mirrors », sur une idée de Jun. « Shard » et « Talking Mirrors » évoquent l’idée d’un dialogue intérieur avec son « moi » profond, rassembler tout le courage nécessaire pour se suicider parce que tu estimes que vivre c’est de la connerie et que ton « moi » profond c’est aussi de la connerie. La plupart des morceaux traitent de sujets plutôt lugubres et pour moi, ils sont très visuels dans le sens où ils forcent naturellement l’imagination à vivre ces histoires – en même temps, je suis un mec cheulou, alors il se peut que je parle uniquement en mon nom.

D’ailleurs tu utilises beaucoup le « je » et le « moi » dans tes textes.
La plupart des textes que j’écris sont une exagération extrême de ce que je ressens sur le moment, mais j’aime par-dessus tout me mettre au centre de situations imaginaires et raconter des scénarios de ce point de vue là. Pour moi, les paroles doivent être « visuelles » et c’est ce que j’essaye de faire passer. Feel me eat… Pour en revenir à l’album, les morceaux sont musicalement reliés les uns aux autres par une sorte de rideau sonore industriel qui apparaît au-dessus ou sous la surface. Les morceaux ont tous quelque-chose de bien crade, comme on aime, mais pris dans son ensemble, This Face ne se rallie à aucun genre.

Comment avez-vous construit l’album ?
C’était un processus très différent de tout ce que j’avais pu faire avant. On a eu beaucoup de mal à réunir tout le monde, surtout au début, parce que Jamie vivait à plus de 1500 bornes du reste du groupe. C’est Jun qui a envoyé la balle le premier. Il a commencé à trouver des tonnes et des tonnes de sons étranges qu’il nous a envoyés à Carter et moi. Là-dessus, nous avons rajouté des éléments. Depuis Memphis, Jamie a enregistré des rythmes à la batterie et nous a envoyé les pistes séparées. J’ai mis un peu d’ordre dans tout ça avec l’aide de Carter. Et puis j’ai commencé à écrire des textes et quelques lignes de voix pendant que Carter rajoutait des guitares, des basses, des pianos, des effets, ses field recordings et des sons provenant des instruments bizarres qu’il construit. Jun a rajouté du bruit, des sons percussifs, des synthés. J’en ai rajouté à mon tour, puis Carter, puis Jun, etc. Pour finir, on est arrivé en studio avec ces démos et mon ami Brian a mixé le tout, morceau par morceau, en rajoutant quelques éléments : guitares, basses, piano… Brian s’est vraiment impliqué dans l’enregistrement, pas seulement en mixant l’album, mais parce que c’est lui qui a joué toutes ces parties additionnelles. Il était évident qu’il devait faire partie du groupe.

khanate
khanate

Est-ce que pour This Face, tu as abordé le chant différemment de ce que tu faisais avec Khanate ?
Au moment où je crie ou chante, j’aime bien pouvoir visualiser ce qui, selon moi, se passe dans le morceau et dans le texte. Ça, c’est valable pour les deux groupes. Par contre, j’ai un peu diversifié ma manière de chanter avec Gnaw, mon « style ». Comme j’ai fait moi-même la plupart des prises de voix, j’avais un contrôle plus grand sur la façon de les placer et je savais immédiatement si il manquait quelque-chose, s’il fallait doubler une partie, rajouter un cri… J’ai eu tout le loisir de bidouiller, de faire joujou avec des boucles et des effets. Dans Khanate, Plotkin enregistrait les voix brutes de décoffrage plus tous les extras dont il avait besoin. Ensuite, il assemblait le tout lui-même.

Ça a été facile de séparer et de cloisonner les choses entre les deux projets ?
J’ai fait la part des choses avec Gnaw, dès le début. C’était très excitant, d’une part de jouer avec un nouveau groupe et de nouveaux musiciens, et de l’autre de ne pas savoir du tout vers quoi on allait. Je savais que ça serait féroce et bruyant, mais en revanche, je n’avais aucune idée de la couleur que j’allais donner à mes textes ni de la manière dont Jamie aborderait la batterie sur ce projet, ni des sons étranges que Jun et Carter allaient pondre. J’ai eu le même sentiment d’excitation pour chaque nouvel album de Khanate, mais la différence à ce moment-là, c’est que Gnaw ne faisait que commencer alors que Khanate agonisait.

Aussi bien dans Khanate que dans Gnaw, l’aspect sound-design et post-production est crucial. C’est un des points communs entre les deux projets ?
Pour Clean Hands, Plotkin s’est occupé de tout le mix ainsi que des « enjolivures ». Il a aussi assemblé/arrangé les morceaux à partir de ce qu’on avait enregistré pendant les sessions de Capture & Release. La plupart des voix ont été enregistrées peu de temps après. James les a trafiquées puis les a assemblées à la musique. En ce qui concerne This Face, si Brian a effectivement mixé l’album, on a tous joués un rôle important dans la construction et la direction globale du son, et ce jusqu’aux toutes dernières minutes de l’enregistrement.

Les morceaux de Clean Hands ont été improvisés pendant les sessions C&R. Tu as enregistré tes parties de voix après ces sessions. C’était compliqué (ou bizarre) de bosser là-dessus en sachant que le groupe était mort ?
Effectivement, on m’a envoyé les prises brutes et j’ai écrit et enregistré les parties des voix à posteriori. Sauf qu’à ce moment-là, il n’était pas encore question d’arrêter Khanate. Ça ne m’a donc pas semblé spécialement bizarre. La difficulté résidait plutôt dans le fait qu’il n’y avait aucune pulsation ni aucune structure palpables dans les morceaux – il y a bien des structures, mais elles ne sont pas vraiment taillées pour la voix. J’ai rajouté des refrains répétitifs auxquels je pouvais me raccrocher. Quelques années plus tard, quand James a eu terminé les morceaux, il m’a dit que certaines parties manquaient de voix. J’ai donc dû réenregistrer des voix et des murmures et je les ai renvoyés à James qui a pu finir l’album. Plotkin a fait du bon boulot. Je suis encore bluffé par l’atmosphère morbide du disque.

Après O.L.D, Khanate était ton deuxième groupe avec Plotkin. Tu penses qu’il y en aura un troisième un jour ?
Non. La roue a tourné.

Tu as réussi à conserver une forme d’excitation par rapport à la sortie de Clean Hands ou cet épisode est définitivement derrière toi ? Ce disque, c’est un peu le dernier clou dans le cercueil, non ?
Fuck yeah ! J’aime ce disque et je suis vraiment impatient ! J’ai entendu les versions définitives presque deux ans après les avoir enregistrées, ce qui fait que je vois vraiment Clean Hands comme un album totalement nouveau. C’est une sacrée belle fin, glauque as fuck ! J’espère que les gens le détesteront, ça légitimera les paroles de « Every God Damn Thing ».

À propos de Khanate, O’Malley disait qu’il voyait le groupe un peu comme un « groupe de post-rock, dans la tradition de Shellac ». De mon côté, j’ai toujours considéré Khanate comme une version doom de Public Image Limited période Flowers Of Romance qui dépouillait les formes punk/dub de tout élément superflu, qui les plongeait dans un bouillon de noirceur et d’abstraction jusqu’à ce qu’il ne reste plus que l’essentiel. Voilà, à ton tour, Dubin (sauf si tu penses qu’on dérive dans un mauvais trip érudit-rock. Si c’est le cas, appuies sur le buzzer pour passer la question).
Ha ha ! Je trouve que ces deux comparaisons tiennent la route. Rock ? Oui, quelque-part. Metal ? Oui, c’est clair. Doom, expérimental, punk, mentalement et oralement éprouvant? Oui, oui, oui. Mais pour moi, Khanate est juste cette grande “chose” noire innommable. La plus noire de toutes.
Quelqu’un a un jour comparé ta voix à celle d’un Bon Scott ressuscité d’entre les Morts. Personnellement, je trouve ça très juste.
Je suis le cadavre vivant de Bon Scott !!!!!

ala dubin
alan dubin

Pour finir, tu peux me parler de ton boulot de monteur vidéo ?
Mon père était lui-même monteur donc je m’y suis intéressé très tôt. J’allais souvent le voir sur son lieu de travail. L’endroit était jonché de bandes et rempli de machines monstrueuses. Il me montrait les pubs sur lesquelles il bossait. Je trouvais ça fascinant. Quelques années après le lycée, j’ai décroché un boulot d’assistant. J’ai beaucoup travaillé, je suis devenu monteur et je me suis fait une réputation. Je travaille surtout sur des pubs télé à gros budget. J’ai bossé sur quelques documentaires et sur des émissions de télé. L’année dernière, j’ai aussi terminé une comédie noire, Buzzkill (Ndlr : voir la page myspace de Dubin), qui attend toujours d’être distribuée. J’ai hâte que ça sorte, ce truc est mortel ! J’ai de la chance d’avoir un boulot que j’aime – et un boulot tout court en ce moment…

KHANATE – Clean Hands Go Foul (Hydra Head) // GNAW – This Face (Conspiracy)
http://www.myspace.com/alandubin // http://www.myspace.com/gnaw666

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #9 (mar/avr 2009)
couv NOISE MAG#9

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Une Réponse to “Interview – Alan Dubin (Khanate/Gnaw) : A Long Way To The Top”

  1. Uliketeam 3 septembre 2009 à 17:10 #

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