(THE) MELVINS – Nude With Boots

4 Oct


(Ipecac, 2008)

Depuis 25 ans, les Melvins ne cessent de faire s’entrechoquer bruyamment l’hommage parodique (de John Cage à Kiss en passant par Nirvana ou le Velvet) et l’expérimentation dans des télescopages à la fois comiques et on-ne-peut-plus sérieux, de faire se côtoyer les petites et les grandes formes, voire les formes monumentales du genre rock (Lysol), l’aléatoire minutieusement programmé, l’abstraction bruitiste et le riffage metal fétichiste avec une intelligence rare et une exigence presque infaillible, réinventant la dialectique du rock moderne tout en restant dans une perspective historique, bien conscients qu’on n’en fera de toute façon pas table rase et que l’on doit toujours beaucoup à ce qui nous précède ou à ce qui nous entoure.
La fusion récente avec le duo Big Business, soit Jared Warren et Coady Willis, n’a pas fondamentalement changé la donne conceptuelle, cette quête de l’hybridation, de la combinaison hasardeuse et de la collision tragicomique des genres et des formes, en cela que, comme le dit Joe Preston à juste titre quand on l’interroge sur l’un de ses innombrables ex-groupes, « les Melvins : c’est le groupe de Buzz, un point c’est tout. C’est lui qui décide ».
Ce qui a changé en l’occurrence, c’est l’exécution, l’assurance de l’exécution et les nouvelles possibilités (double-batterie et renforcement vocal de Jared Warren) qu’offre ce nouveau line-up d’excellence. De fait, le souci du détail microscopique n’a jamais été poussé aussi loin, camouflé dans le classicisme apparent malicieusement, délicieusement trompeur des deux derniers albums, qui vient confirmer encore une fois que la règle réac’ du « c’était mieux avant » quasi-unanimement invoquée dès lors qu’on cause culte rock ne s’applique évidemment pas aux Melvins.
Nude With Boots est un disque génial, loufoque et sacrément efficace fait par des types qui s’amusent à brouiller les pistes, à poser des énigmes sans donner d’indices – ou s’ils en donnent, ils sont toujours faux. Citations, allusions, falsification : tout au long de l’album, les Melvins s’approprient, empruntent, faussent les codes et les fonctions, détournent et déracinent les archétypes du discours pop, rock, punk ou metal à leurs propres fins, leur imposant sans cesse un nouveau contexte et de nouvelles intentions sémantiques.
Des exemples, il n’y a que ça : « The Kicking Machine » s’ouvre sur un riff de guitare totalement familier mais légèrement tronqué. Qui connait un tant soit peu ses classiques hard-rock s’attendra fatalement à quelque chose comme « In the daaays of my youth, I was told what it was to be a ma-an ». Mais ce qui suit réellement ce riff dans le morceau des Melvins suffit à mettre une distance considérable avec l’original de Led Zeppelin. Ou encore : les chœurs de stade type « I Love It Loud » de Kiss sont édifiés en nouvelle marotte sous l’effet Jared, sauf qu’ici la connotation stadium s’efface en même temps que disparaît la fonction originale fédératrice des hymnes et des « sing along », faciles à retenir et faciles à chanter, et du même coup leurs destinataires (les foules et les masses), et cela bien que l’amour très sincère de Buzz Osbourne et de Dale Crover pour Kiss ne soit plus à prouver : c’est la parodie comme forme de célébration. Encore ? Le début du morceau titre « Nude With Boots » (batterie seule puis riff de guitare) ressemble étrangement au « Lakeside Park » de Rush, ici encore dans une version redneck, enlevée et semi-parodique alors que toute ressemblance entre le boucan des diables de « It Tastes Better Than The Truth » et celui « 22 Going On 23 » des Butthole Surfers (Locust Abortion Technician) est purement fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur.
Ça faisait longtemps aussi que les Melvins ne nous avaient pas gratifiés d’une vraie reprise. Le « Dies Irae » (élégamment mal orthographié « Dies Iraea » – lire notre interview de Buzz dans ce numéro), ce poème médiéval apocalyptique qui constitue l’une des séquence de la Messe des Morts dans la liturgie catholique, avait déjà été tordu, retordu et malmené par Berlioz dans le « Songe d’une nuit de Sabbat » de sa Symphonie Fantastique, par Liszt dans le Totentanz, par Saint-Saëns dans la Danse Macabre ou électronisé par Wendy Carlos dans la B.O de Shining (plus récemment, on l’a même entendu en guise d’interlude lors d’un concert récent de Today Is The Day alors que Steve Austin en profitait évidemment pour placer ses rictus les plus maléfiques). Le « Dies Irae » se prêtait on ne peut mieux à cette revisitation des Melvins façon duel-spaghetti Morriconien.
Toutefois, Nude With Boots est un disque suffisamment riche, dense et accessible pour permettre plusieurs niveaux d’écoute et reste totalement jouissif même si l’on est imperméable aux jeux de pistes et de références. Le disque de l’équilibre définitif et terminal entre étrangeté, expérimentations, hideur adipeuse, doom-sludge néanderthalien, véritables tubes rock ou hard-rock et harmonies pop. Une denrée rare et inoxydable, qui, pour ne rien gâcher, rock à mort.
www.melvins.com / www.ipecac.com
Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #6 (été 2008)
couv NOISE MAG#6

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