Interview/Discographie – SAVAGE REPUBLIC : Viva La Rock’N’Roll ! (Album par album)

23 Avr

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« Pendant les 13 dernières années, nous avons passé un groupe et seulement un groupe avant chacun de nos concerts : Savage Republic est la bande-son qui donne le ton de tout ce qui est à venir et de tout ce qui précède ». Cette citation de Scott Kelly de Neurosis résume assez bien le caractère intemporel de la musique de cette République du Sauvage, l’un des secrets les mieux gardés de l’underground américain, qui fêtera cette années le 27ème anniversaire de sa constitution. Certes, ces trois décennies d’art-punk tribal furent entrecoupées d’un long hiatus de 13 ans avant que le groupe ne décide enfin de remettre, lentement, la machine en branle à la demande de Steve Von Till (toujours Neurosis) en 2002. L’année dernière, c’est également sur Neurot que Savage Republic sortait 1938, le tout premier album studio depuis le bien nommé Customs en 89. Celui-ci suivait de près leur vrai retour de flamme, le EP Siam qui prouvait que les sauvages n’étaient pas encore tout à fait décidés à se laisser mater ou corrompre par les aléas du temps. Le groupe s’apprête maintenant à arpenter l’Europe, avec une date unique en France fin janvier (avis aux Lyonnais). Aujourd’hui, il ne reste aucun membre du line-up original mais Thom Fuhrmann et Greg Grunke, qui occupent deux des postes-clé depuis 83, ont accepté de retracer pas à pas et album par album l’histoire de cette République démocratique et populaire de Sauvage.

sr tragic figures 1982 – TRAGIC FIGURES


Jeff Long, Bruce Licher, Mark Erskine and Philip Jackson Del Rey’s se rencontrent à UCLA (Ndlr: University of California, Los Angeles) en 1981.
D’où venaient-ils, quel était leur background musical?

Greg Grunke: Ils venaient tous de divers combos punk/expérimental. Bruce jouait dans un groupe qui s’appelait Bridge et un autre, Neef, avec Brent Wilcox. Phil faisait partie de Them Rhythm Ants. C’est d’ailleurs comme ça qu’il a rencontré Jeff Long (qui lui était encore au lycée), en traînant dans des concerts punk. Jeff était également bassiste dans le groupe hardcore Wasted Youth et il l’est resté pendant pratiquement tout le temps qu’il a passé au sein de Savage Republic. Je pense qu’il considérait SR comme un side-project. Mark est un percussionniste entièrement autodidacte. Il a commencé en cognant sur des piles de tôles métalliques jusqu’à ce qu’il commence à intégrer petit à petit de vrais éléments de batterie. Son approche des percussions est unique, à tel point que les autres batteurs, même les plus chevronnés, sont souvent déconcertés par son jeu. Il a aussi joué dans The Zimbo Chims et dans un groupe qui n’a duré que le temps d’un disque, Toby. Je ne me souviens plus des détails, mais certains d’entre eux ont également eu un projet commun qui s’appelait The Tunnel Tones.

Vous avez donc intégré le fameux bidon d’essence métallique de 55 gallons plus ou moins dès le départ ?

GG : Oui, on utilisait aussi n’importe quel bout de tôle qu’on pouvait trouver.

Une partie de l’album a été enregistrée dans un parking souterrain d’UCLA.

GG: La plupart des morceaux de Tragic Figures ont été enregistrés au Tokyo Studio d’Ethan James (Ndlr : musicien multi-instrumentiste de L.A qui a rejoint Blue Cheer dans les années 60 avant de devenir producteur et spécialiste des instruments médiévaux). Ils ont ensuite été faire quelques prises dans les parkings souterrains de l’Université ainsi que dans des tunnels de maintenance. Ce sont ces bribes qui ont été ajoutée à l’enregistrement principal. Pour « Zulu Zulu » par exemple, ils ont enregistré une boîte à rythme une première fois dans le parking. Ensuite, ils ont diffusé la bande tout en l’enregistrant à l’aide d’un second magnétophone. L’opération a été répétée 8 ou 10 fois, toujours au même endroit, et chaque fois l’énorme reverb naturelle du lieu se dupliquait elle aussi. C’est ce qui donne ce son distordu et cet écho si particuliers.

Dès Tragic Figures, il y a cette combinaison de musique industrielle, d’expérimentations, de new-wave, de post-punk, avec des éléments arabisants, des rythmiques tribales et ce son de guitare si aiguisé et agressif. Comment le public punk réagissait-il à ce mélange si particulier à l’époque ?

GG: Dans l’ensemble, le public punk réagissait très bien, du moins celui qui n’assimilait pas le « punk » à musique de décérébrés. La scène punk de la fin des années 70 était plutôt variée. Vers 80/81, elle est devenue fragmentée. SR était considéré comme un « art » band, mais d’une part, il était beaucoup plus noisy et agressif que ce que cette étiquette englobait généralement, et de l’autre, il jouait une musique bien plus multidimensionnelle que les groupes punk habituels. Le son de SR était unique dès le départ. Et puis, qui pouvait bien vouloir faire chier un groupe armé de tubes en métal ?

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Pourquoi avoir changé le nom d’origine du groupe, Africa Corps, en Savage Republic ? Est-ce qu’il y avait un sens particulier derrière ce nouveau nom ?

GG : Pour nous, il y avait de l’humour noir derrière le nom Africa Corp. Malheureusement, à cause de sa connotation Nazi, le groupe s’est retrouvé dans un panier de crabes : certaines personnes s’imaginaient que les membres du groupes étaient des sympathisants Nazis alors que les vrais néo-nazis, eux, pensaient avoir à faire à des âmes-soeurs. Savage Republic était une description infiniment plus conforme à la Gestalt du groupe.

Dès le premier album, l’identité visuelle et iconographique est très forte grâce au travail de Bruce Licher. La photo de la pochette de Tragic Figures, où l’on voit des professeurs iraniens se faire exécuter, est particulièrement saisissante.

GG: Los Angeles compte la plus importante population Persane en dehors de l’Iran, et le quartier autour d’UCLA est le centre de la communauté américano-iranienne. On l’appelle d’ailleurs « Little Tehran ». Au moment de la révolution iranienne et l’éviction du Shah, il y avait constamment des manifestations qui opposaient les différents camps : gauchistes contre royalistes, démocrates laïques contre islamistes fondamentalistes radicaux, etc. La moindre surface plane était recouverte des affiches de tel ou tel parti, et le lendemain, c’est un autre groupe qui venait placarder les siennes par-dessus. Après quoi, les employés de la Mairie venaient tout arracher et les trottoirs de la ville se retrouvaient jonchés de ces collages d’imageries militantes et de textes Farsi. Au début, Bruce s’en servait comme support pour dessiner. Un jour, Ethan avait amené un exemplaire de Tragic Figures avec lui en cours. En voyant la pochette, son professeur est soudain devenu extrêmement ému. L’un des hommes que l’on voit se faire exécuter avait été son propre professeur et mentor à l’Université de Téhéran ! Aujourd’hui encore, le cycle de la violence continue de s’accélérer.

L’album sort sur le propre label de Bruce, Independent Project Record. Y’avait-il dès le départ une volonté commune d’être indépendant à 100% et à tous les niveaux, de la musique elle-même à la conception des disques, à la scène, etc. ?

GG : Il y a toujours eu le désir de conserver un contrôle et une indépendance maximum, même si tout le monde n’était pas toujours unanime. Je me souviens de Phil me disant à quel point il était furieux parce que Bruce avait dit à IRS Records d’aller se faire foutre alors qu’ils lui proposaient une signature. Avec du recul, quand tu vois comment les majors traitent les groupes underground, tu te dis que c’était probablement une sage décision.

La période entre 83 et 85 est particulièrement mouvementée et complexe avec d’innombrables changements de line-up et un nouvel album qui sort finalement sous le nom de 17 Pygmies par Drucker et Loveless. Tout ça abouti finalement à un changement de personnel crucial pour le groupe, quand Thom Fuhrmann, Ethan Port et toi rejoignez Bruce et Mark Erskine.

GG: Jeff Long a été le premier à partir. Il avait décidé que sa vie avait besoin d’un changement de direction. Robert Loveless était l’ingé son de SR et c’est lui qui a remplacé Jeff. Il avait un jeu de clavier plus varié qui correspondait bien à la sensibilité pop de Phil. C’est à ce moment-là qu’Ethan, Thom et moi avons rencontré le groupe. Ethan et moi, on faisait partie du même groupe de noise, Uh, et Thom jouait dans Spadra Moods. Il était aussi roadie pour Wall Of Voodoo et avait rencontré le groupe à l’occasion de concerts communs. Ethan avait accès à un grand local sous le vieux bâtiment de physique d’Ucla (il avait fait sauter les verrous, et on pouvait y rentrer quand on voulait). On passait des nuits entières à jouer. Les musiciens se succédaient. Parmi eux, il y avait notamment Bruce et Brad Laner. Vers le milieu de l’année 83, Phil avait quitté le groupe, et à la demande de Bruce, j’ai commencé à répéter avec lui et Robert. Les morceaux qu’on bossait à ce moment-là ont finalement atterri sur le disque de 17 Pygmies parce que Robert avait rapidement quitté SR pour s’investir à fond dans les Pygmies. Ethan et Thom ont rejoint le groupe quelques mois plus tard. Nous avons fait notre premier concert en tant que Savage Republic début 84.

sr trudge 1985 – TRUDGE EP

Trudge marque donc l’avènement du nouveau noyau dur de SR. Le son devient plus hypnotique et méditatif par endroit, moins sombre, avec de nouvelles textures. Quelle était alors la nouvelle dynamique au sein du groupe ?

GG: « Seige », méditatif ? Les morceaux devenaient effectivement plus longs et on utilisait la répétition pour générer de la tension, du relâchement, et de l’énergie. C’était une période pendant laquelle on se réinventait, chacun essayait d’intégrer de nouvelles influences, sous différents angles. Aucun de nous n’était particulièrement bon musicien. Bruce était incontestablement le leader, mais notre méthode d’écriture basée sur la collaboration était extrêmement décousue : chacun était libre d’écrire ses propres parties et d’apporter ses idées. Nous étions tous très différents (et nous le sommes toujours), mais malgré cela, certains éléments incontournables constituaient le ciment du groupe : nous aimions tous Wire, Joy Division, Can, Faust, Throbbing Gristle, Ennio Morricone, la Surf Music. J’étais tout excité de faire partie d’un « vrai groupe!

Pourquoi Trudge est-il sorti uniquement en Europe (Pias, Belgique) et pas aux States?

GG : Probablement parce que ça n’intéressait personne d’autre à l’époque, et le label de Bruce, IPR (Ndlr : Independant Press Recordings) n’avait pas les moyens de le sortir.

sr ceremonial 1985 – CEREMONIAL

Loveless est de retour. Avec Ceremonial, le groupe semble avoir définitivement trouvé le son qui sera développé par la suite. Les éléments « exotiques » et traditionnels prennent une place plus grande dans la musique et dans les titres des morceaux. Aviez-vous défini un « concept » particulier ou est-ce que cette identité s’est mise en place petit à petit, naturellement?

GG : Nous n’adhérions consciemment à aucun « concept », aucun manifeste en dehors du désir de faire ce qu’on voulait, comme on le voulait. On essayait d’exprimer nos sentiments et les visions qui nous passaient par la tête à travers le son. Nous étions tous passionnés de bandes-originales, et fascinés par le pouvoir de la musique dans l’évocation d’images et de sentiments. J’ai toujours aimé la musique folklorique et la musique médiévale européenne, toutes les musiques des cultures extra-occidentales, du Moyen-Orient aux Appalaches en passant par les Balkans, l’Inde, le Gamelan… Dans Trudge, on commence à sentir des éléments et des gammes issus de ces musiques. Le guitariste John Renbourne (Pentangle, etc.) – qui joue des morceaux de la Renaissance italienne au sitar – a été aussi une grande influence pour moi à ce moment-là. Le tout premier instrument dont j’ai su jouer était le Dulcimer des Appalaches qui utilise beaucoup de bourdons et de gammes modales. Cette musique, infiniment simple, primitive, fait appel à des éléments anciens et universels. L’esthétique musicale de SR allait dans ce sens, en se développant graduellement et de manière organique.

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Ceremonial sort aux USA mais est un album très « européen » (« Andalusia, Mediterranea, Dionysius, etc.). Tourniez-vous volontairement le dos à l’Amérique d’alors – l’ère Reagan, la république des masses ?

GG : C’est la musique qui nous dictait les titres en fonction des images qu’elle évoquait. Le morceau qui par la suite a été rebaptisé « Ceremonial » avait une couleur lumineuse, océanique, désertique. Dick Dale meets Sergio Leone. De même, avant de donner son nom définitif à « Andalusia », on l’appelait « The Nautic Song ». En revanche, on ne tournait pas le dos à l’Amérique, en tout cas pas consciemment. Nous puisions même beaucoup dans les paysages et l’océan du sud de la Californie et de Baja Mexico, les deux ayant quelque chose de très méditerranéen. Ce qui explique probablement qu’on se sentait chez nous en Grèce ou en Italie.
Le disque est pratiquement dénué de chant. Cette esthétique, vous vous l’étiez imposée à vous-mêmes ?

GG: Cette esthétique nous a surtout été imposée par notre inaptitude vocale! Thom, Ethan et moi avons un avis très partagé sur Ceremonial. J’ai toujours eu le sentiment que cet album était trop produit et que la plupart des morceaux aurait dû être éditée, voire raccourcie. Je n’ai pas pu l’écouter pendant des années. Pour les enregistrements, on était passés de garages et d’apparts à des studios luxueux et super high-tech. On n’avait rien à faire là-dedans. Il y avait beaucoup de désaccords entre nous sur le fait de savoir si on devait garder les voix ou non. Ceux qui ont finalement eu gain de cause se disaient qu’un disque purement instrumental n’obtiendrait pas la même distribution ni la même rotation en radio. Même si la musique a été bien accueillie en Europe, le disque nous a coûté énormément en promo aux Etats-Unis parce qu’après Tragic Figures, Ceremonial était perçu comme un ramollissement. En live, ça sonnait de façon beaucoup plus crue et agressive et j’aurais aimé qu’il soit enregistré dans les mêmes conditions. Aujourd’hui, nous avons suffisamment confiance en nous pour suivre notre instinct, et quand l’album a été réédité, nous avons choisi de retirer toutes les voix.

sr live trek 1987: LIVE TREK 1985-1986

A ce moment-là, dans les années 80, vous jouiez beaucoup dans des endroits inhabituels, des parkings, le désert de Mojave avec les Minutemen. Est-ce que SR était un groupe indésirable dans les circuits traditionnels ? Rester à l’écart, c’est quelque-chose que vous cultiviez?

GG : La question de savoir si on était indésirables ou pas ne posait même pas. Nous étions tellement loins dans l’underground que nous n’avions aucun contact avec les réseaux traditionnels. Plutôt que de jouer dans les clubs insipides d’Hollywood où on te traite comme de la merde, on s’amusait beaucoup plus en participant à des concerts non-conventionnels qui étaient de vrais événements, et pas juste un concert de plus dans un bar. En général, ces concerts étaient très attendus et soutenus par un public enthousiaste. Et puis nous avons joué avec des artistes incroyables comme Einsturzende Neubauten, Minutemen, Sonic Youth, Party Boys… Quoi de mieux ?

Les morceaux de Live Trek sont issus de deux tournées aux Etats-Unis. Ensuite, en 1987, vous partez tourner pour la toute première fois en Europe. Comment avez-vous ressenti le fait de transporter votre musique dans les lieux que vous évoquiez dans vos morceaux ?

GG: C’était genial! Surtout en Grèce où les réactions étaient très viscérales. C’était presque comme si on revenait à la maison, surtout qu’on a donné nos plus grands concerts à ce moment-là. Mes deux parents sont des immigrés d’Allemagne et de Lituanie, ce qui fait que j’ai eu une éducation à l’européenne. Chez moi, ils parlaient un mélange d’allemand, de russe, d’anglais et de lithuanien. J’étais donc tout à fait à l’aise.

sr jamahiriya 1988: JAMAHIRIYA : REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE ET POPULAIRE DE SAUVAGE

Mark Erskine est remplacé à la batterie par Brad Laner d’Electric Company. Est-ce que ce changement a affect le son du groupe?

GG: Mark est parti pour des raisons de santé. Brad était – et il l’est toujours – un génie de la musique. Il nous a vraiment poussés à progresser en tant que musiciens. On commençait à improviser de plus en plus sur scène, et en studio il amenait énormément d’idées au niveau de la production et du traitement du son.

Sur Jamahiriya, le chant refait son apparition. Pourquoi avoir choisi d’inclure les instrumentaux des morceaux originellement chantés sur la réédition CD de 2002 ? Vous n’étiez pas satisfaits des voix ?

GG: Voilà. Phil était bien meilleur compositeur que chanteur !

J’aimerais que tu me parles de la fantastique reprise d’Alternative TV, « Viva La Rock’N’Roll ». Il y avait un drapeau français sur la pochette du single, non ?

GG: Je me souviens que Bruce adorait ce morceau et sa ligne de basse si menaçante. On a commencé à le jouer, comme ça, et ma partie de guitare monotone a jailli après seulement quelques essais. Nous avons tout mis bout à bout en une heure à peine. Le drapeau français a été inspiré de celui de Savage Republic, que Bruce utilisait sur nos flyers, cartes et timbres. « Viva La Rock’n’Roll / Paris is the city of the dead hero ». Ça colle, non?

Jamahiriya est souvent considéré comme le meilleur album du groupe. Tu en penses quoi ?

GG: Avec du recul, il aurait pu être bien meilleur.

sr customs 1989 : CUSTOMS

J’imagine que le morceau « Rapeman’s First EP » est une référence directe au groupe de Steve Albini…

GG: C’était pour taquiner Albini. Ça vient d’un incident qui s’est produit pendant notre tournée européenne en 88. On avait roulé toute la journée pour arriver à Lubljana (Ndlr : Laybach en français, capitale de la Slovénie), en Yougolsavie à l’époque, pour jouer avec Rapeman et Dinosaur Jr. En arrivant, le promoteur nous annonce que Savage Republic a été retiré de l’affiche parce que les autres groupes ont peur qu’il n’y ait pas suffisamment d’argent pour payer tout le monde. Je n’ai jamais su si c’était vrai ou si l’organisateur voulait se dédouaner de cette responsabilité. Le résultat, c’est qu’on était vraiment remontés. Thom et moi, on a commencé à boire et à devenir agressifs. On a passé tout le concert à foutre le bordel, sans pitié. Ils ont essayé de nous faire sortir mais la sécurité avait peur de nous. Thom est rentré dans le lard d’Albini il y a quelques années, et depuis, tout est pardonné.

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L’enregistrement de Customs ressemble un peu au parcours du combattant. J’aimerais que tu racontes cet épisode. Vous avez finalement dû vous résoudre à utiliser des instruments traditionnels ?

GG: Lorsqu’on a passé la frontière yougoslave pour entrer en Grèce, la douane grecque (Ndlr: « Douane » en anglais = « Customs », d’où le titre de l’album) a saisi tout notre matos à cause d’histoires de paperasse. Ensuite, ils se sont mis en grève, nous laissant seuls pour tenter de récupéré les instruments et les amplis. On a réussi à faire toutes nos dates avec du matériel emprunté, mais on a dû attendre la fin de la grève pour pouvoir récupérer le nôtre. Dans l’intervalle, notre promoteur grec, Stavros, nous avait calé une session d’enregistrement au studio de George Manos. Customs a été écrit, enregistré et mixé en 22 heures : 10 le premier jour et 12 le suivant. Brad ayant été absent tout le premier jour à cause d’une intoxication alimentaire, nous avons dû attendre le lendemain pour rajouter les percussions sur « Sucker Punch ». J’avais du temps à tuer ce jour-là, j’ai bu deux bouteilles de Retsina et j’ai enregistré les voix en une seule prise. Jusque là, nous avions toujours bossé les morceaux note par note avant d’enregistrer, mais là, on fonctionnait à partir d’idées approximatives. C’était très libérateur, et le début de notre nouvelle façon de travailler.

Les instruments traditionnels que nous avons utilisé étaient turcs – un cumbus et un saz qui trainaient dans le studio de George. Pour « Song Of Adonis », nous avons utilisé exclusivement ces deux instruments. Je joue le cumbus, une sorte de banjo fretless. Je crois que de tout ce qu’on a pu faire, c’est mon morceau préféré, une ode à la mélancolie très simple en mémoire d’un ami qu’on avait rencontré sur la tournée précédente et qui est mort quelques jours avant qu’on ne revienne cette année-là.

La musique traditionnelle grecque semble être un élément constant dans la musique de SR.

GG: Le travail de Mikis Theodorakis, en particulier la bande-son de Z de Costa Gavras a été une grande influence.

Et les influences Krautrock sur ce disque en particulier?

GG : A l’exception de « Sucker Punch », tout a été écrit et enregistré sur place. Il y a donc eu beaucoup d’improvisations. Mais c’est surtout Brad qui cultivait l’esprit de Can.

Customs est le quatrième et dernier album studio avant le grand hiatus. Comment en êtes-vous arrivé à ce très long break ? Rejouer ensemble dans le futur, c’est quelque chose que vous envisagiez à ce moment-là ?

GG: Il y avait des tensions internes au sein du groupe. Phil et Brad sont partis quelques jours avant la fin de la tournée 88 et nous avons dû faire les derniers concerts sans eux. A notre retour, on a fait quelques dates supplémentaires avant que Bruce ne mette un terme à tout ça. Il ne voulait plus faire de la musique agressive. On nous prêtait enfin un peu d’attention. Jamahiriya avait été bien accueilli, même par la presse mainstream et Customs montrait ce qu’on était capables de faire. Nous avions un grand sentiment d’inachevé. Pendant les années qui ont suivi, on a tous été impliqués dans différents projets et très souvent, on se disait « Tiens, ça aurait fait un super morceau pour Savage Republic ».

sr live in europe 1990: LIVE IN EUROPE 1988

Les concerts de Savage Republic ont la réputation d’être franchement explosifs. Dans quelle mesure sont-ils le reflet de votre travail en studio?

GG: On essaye de déployer autant d’énergie que possible sur scène et de se mettre dans la peau du public. Est-ce que je paierais pour nous voir ? Aujourd’hui, les concerts ne sont plus littéralement « explosifs ». On l’a échappé belle plusieurs fois avec le feu et les explosions dans le passé, et après la tragédie de Great White (Ndlr : En février 2003, le groupe de hard-rock américain Great White déclenche un incendie accidentel dans un club de Rhode Island, The Station, suite à l’utilisation mal sécurisée d’effets pyrotechniques. Bilan : une centaine de morts, dont le guitariste du groupe, et 200 blessés), les patrons de club ont menacé de nous faire arrêter.

Steve Von Till de Neurosis/Neurot prétend être un immense fan de Savage Republic. En 2002, il vous invite à ouvrir pour son festival Beyond The Pale à San Francisco. Qu’est-ce qui vous pousse alors à accepter cette reformation ?

GG: On a fait ce Reunion Tour, en 2002, dans le but de faire la promo de la réédition de nos albums qui est sortie sous forme de coffret sur Mobilization Records, le label d’Ethan. Ce fut une excellente surprise de découvrir que les mecs de Neurosis étaient fans de SR. C’est un groupe que j’appréciais beaucoup.

Est-ce pendant ce concert de reformation que l’idée de travailler de nouveau ensemble et de faire des concerts a commencé à germer ?

GG: Disons que si c’était uniquement pour jouer de vieux morceaux, je ne voyais pas l’intérêt de continuer. Agir uniquement par une sorte de nostalgie art-punk, ça ne m’intéresse pas. Après la tournée, on a commencé à échanger des idées, et peu à peu, nous avons pris une nouvelle direction.

Pourquoi Bruce n’a pas continué avec vous?

GG : Au départ il travaillait avec nous mais il avait très peu de temps à consacrer au groupe, entre sa famille et ses engagements professionnels. Impossible de partir en tournée. Il aimait ce qu’on faisait mais il a décidé de se focaliser sur Scenic et son projet solo.

sr siam

sr 1938 2007: SIAM EP & 1938

Quelle fut l’impulsion qui vous a incité à reformer le groupe en 2005, à composer de nouveaux morceaux, pour enfin enregistrer Siam et 1938?

Thom Fuhrmann: Ethan, Greg et moi avons toujours été très frustrés du fait que Bruce décide de dissoudre le groupe en 89. On avait l’impression qu’on venait juste de commencer et qu’on avait encore beaucoup à dire. Si je peux parler au nom d’Ethan, il a été extrêmement déçu de ne pas participer aux tournées de 87 et 88. Il voulait continuer à tourner. J’ai toujours le sentiment que nous avons encore des choses valables à dire pour prolonger le legs de SR.

J’aimerais que tu me parles de la signature sur Neurot.

TF: Quand ils nous on demandé de nous reformer et d’ouvrir le Beyond The Pale Festival à San Francisco en 2002, j’étais déjà stupéfait qu’ils sachent qui on était. C’était, en quelque sorte, un honneur. Depuis le début, à chacun de leur concert, Neurosis diffuse notre album Customs avant de monter sur scène. J’ai beaucoup de respect pour Neurot sur le plan du label comme sur le plan humain. Les personnes honnêtes avec un sens de l’éthique se font rares dans le music business et nous somme honorés d’être sur un label comme celui-là.

Thom, 1938 est dédié à ton fils, Will Sergeant, qui porte le même nom que le guitariste d’Echo & The Bunnymen. Est-ce que ce groupe a eu une influence particulière sur ta propre façon de jouer et de considérer la musique ?

TF: Je suis un grand fan d’Echo depuis toujours et j’aime particulièrement les guitares de Will. Pour moi, son jeu représente l’équilibre parfait entre guitares noise et mélodiques. Nous avons discuté à plusieurs reprises et c’est quelqu’un de très gentil. Mais c’est mon fils, Will, qui reste ma plus grande influence et je peux te dire sincèrement qu’il n’y a rien de mieux au monde que d’être père.

Pourquoi n’avoir pas gardé pour 1938 la reprise d’Echo qui figure sur Siam ?

TF : Cette reprise était juste un petit hommage qu’on voulait rendre ce groupe trop souvent négligé par les cercles de l’underground. C’était une idée, comme ça. Je voulais la faire figurer uniquement sur le EP. Dieu sait que je ne suis pas Ian McCulloch et que pour moi, c’est loin d’être le morceau le plus facile à chanter sur scène. On préfère donc le laisser de côté pour l’instant.

L’année 1938 a été particulièrement mouvementée pour le paysage politique européen. Est-ce que le titre de l’album fait référence à un événement bien particulier ou de manière plus globale, à cette période de troubles ? Quelle est cette « chute » que vous attendez dans le morceau titre (Ndlr : Waiting for the fall, waiting for the fall…) ?

TF : Je me sens très concerné par tout ce qui se passe dans le monde. Je crois que l’Histoire se répète et qu’on est au bord d’une nouvelle guerre mondiale. Les Etats-Unis ont trop d’adversaires de tous les côtés. Si tu regardes ce qui s’est passé pendant cette année 1938, tu te rends comptes que ce qui a commencé comme un murmure est devenu un hurlement, jusqu’au chaos total. Entre l’Iran, la Corée du Nord, la Russie, etc., nous sommes de nouveau au bord de la rupture.

Les deux longues plages contemplatives, « Caravan » et « Peking » sont assez inhabituelles et rappellent Godspeed ou Mogwai. Le son post-punk et agressif caractéristique des guitares d’Ethan a presque totalement disparu, notamment sur « Caravan ». C’est comme s’ils avaient été composés à part du reste de l’album et du EP. J’aimerais que tu me parles de ces morceaux. Est-ce qu’ils sont le début de quelque chose, d’une nouvelle direction ?

TF: Je ne sais pas s’il s’agit nécessairement d’une nouvelle direction… J’ai été désigné pour la production de ce disque et j’avais certaines idées en tête. J’ai toujours trouvé que nous avions à la fois beaucoup de points communs avec GYBE ou Mogwai, et beaucoup de divergences. J’apprécie nos morceaux plus orchestraux comme « Siam » et je compte en faire d’autres avec ou sans SR. On a manqué de temps. La deadline de Neurot approchait et on n’avait plus que deux jours de studio devant nous. « Caravan » a été complètement improvisé. Alan a commencé à jouer de la batterie, et Greg, Val et moi jouions avec lui, sous forme de questions-réponses. Nous n’avons fait aucun montage, si ce n’est pour raccourcir la piste à 5 minutes. Il y a un côté un peu facile, mais le morceau est assez enivrant. Ethan a essayé des guitares en overdub, mais ça ne fonctionnait pas contrairement au violon que Julia a rajouté en une seule prise le lendemain. Je trouve que le morceau rappelle un peu certains longs jams de Can.

En revanche, je ne suis pas de ton avis en ce qui concerne « Peking ». Ethan a fait un excellent travail sur les guitares noisy de la fin. Greg et moi sommes devenus les guitaristes principaux, mais Ethan a fait des choses vraiment cools sur « Peking », « Marshal Tito » et « Siam ». Pour « Breslau », il joue toutes les percussions. Si je devais donner une orientation au groupe, j’aimerais que Greg joue plus de guitare et Ethan plus de percussions en métal. Les percussions sont une composante cruciale que nous n’avons pas suffisamment utilisée.

Est-ce que vous considérez Savage Republic comme un groupe politique ou politisé ?

GG : Oui, mais pas dans le sens de proposer un programme particulier ou une quelconque idéologie. Nous avons tous une conscience politique très aiguisée, nous en parlons constamment et ça se répercute sur notre musique. J’aimerais que les gens puissent penser par eux-mêmes. Ce qui est généralement pris pour une analyse politique n’est souvent qu’un vulgaire slogan pour autocollants, du rabâchage d’idées préconçues. Beaucoup de gens sont totalement incapables d’argumenter le pourquoi du comment de leurs prises de positions politiques, leurs réactions sont dénuées de tout raisonnement. On devrait s’intéresser beaucoup plus à l’Histoire !

Et comme un groupe de World Music?

GG : J’ai toujours eu un sentiment très mitigé sur ce que l’on appelle la « World Music ». J’apprécie beaucoup les musiques issues de cultures différentes, mais dès qu’elles sont sorties de leur contexte et jetée sur un petit beat bien poli, il y a des relents d’impérialisme culturel. En fin de compte, SR est un groupe qui inclut tous ces éléments. Pour nous, il s’agit d’établir des connexions, pas de faire passer notre musique pour de la musique arabe ou asiatique.

Quel est, selon toi et malgré tous les changements de personnel, le vrai fil rouge depuis les débuts du groupe jusqu’au Savage Republic de Siam et 1938? Qu’est-ce qui a changé dans votre état d’esprit depuis les années 80 ?

TF : Quelque part, je crois que le groupe est meilleur aujourd’hui. Plus mature, moins inhibé et plus conscient de ce que l’on écrit et de ce que l’on joue. On avait tendance à regarder nos pieds à l’époque. Aujourd’hui, on fait plus d’efforts pour communiquer avec le public. Je suis persuadé qu’il y a des gens qui s’imaginent qu’on a une attitude mystérieuse avec les yeux dans le vague, mais on n’est pas comme ça. On n’a jamais eu autant d’énergie ; On s’amuse, entre nous et avec le public.

L’héritage et le legs de SR?

TF : Je ne sais pas vraiment, mais je crois que le groupe a été une influence sur pas mal de groupes actuels, dont GYBE !. Dans les années 80, je pensais toujours qu’on en ferait plus que ce qu’on a fait, qu’on irait plus loin, mais ça a capoté.

Tu as donc des regrets?

TF : Absolument. Mais d’abord il faut quand même préciser que je serai toujours reconnaissant à Bruce de nous avoir donné l’opportunité de monter à bord en 83. SR a été une incroyable plateforme d’expérimentation et d’expression de soi, et je crois que nous n’en étions pas suffisamment conscients, ou alors nous étions simplement trop naïfs pour réaliser qu’on avait tous les atouts de notre côté pour être créatifs et produire un son unique. Je suis toujours frustré aujourd’hui du manque de temps et d’efforts que nous accordons à ce projet, mais je continue à faire tout ce que je peux pour que ça continue et ce de façon viable.

Le livre Unknown Legends Of Rock’n’Roll vous a consacré un chapitre, certains de vos disques atteignent des sommes considérables… Quel regard portes-tu sur le statut de « groupe culte » que SR a acquis auprès d’une partie de la scène underground ?

TF: C’est flatteur et j’espère qu’on réussira à maintenir l’intégrité du groupe pendant le temps qu’il nous reste ensemble.

Est-ce que le récent regain d’activité de SR vous a donné envie d’enregistrer un nouveau disque et de continuer à tourner?

TF: Je sais qu’Ethan souhaiterait continuer, mais personnellement, je pense qu’on est peut-être arrivé au bout de quelque chose avec ce line-up. J’ai toujours rêvé d’aller jouer au Japon, et j’espère que ça va arriver en 2008. Enregistrer 1938, c’était comme s’arracher les dents, et je crois que j’ai porté une part trop grande de responsabilité au niveau de la composition, ce qui me met dans une position inconfortable. Aujourd’hui, je me sens prêt à faire mon propre album. Je n’ai encore pas décidé quoi que ce soit, mais nous avons tous des vies de plus en plus remplies, entre le travail, la famille… Je crois que ce que j’attends, c’est une expérience musicale différente.

Vous vivez tous très loin les uns des autres. Je me demande à quel point c’est compliqué de maintenir le groupe dans ces conditions.

TF: C’est très difficile. Pour ma part, la frustration augmente de jour en jour. Ethan fait tout son possible pour maintenir le groupe en vie. Récemment, il faisait l’aller retour San Francisco – Los Angeles en voiture au moins une fois par mois. J’admire son degré de dévouement.

Vous allez tourner en Europe à la fin du mois de janvier 2008. Comment se fait-il que vous n’ayez qu’une seule date en France, alors que c’est la toute première fois que vous venez jouer ici ? Qu’est-ce que tu attends de cette tournée, ça sera la dernière ? Comment vois-tu le futur de Savage Republic ?

TF : On espérait donner 3-4 concerts en France sur cette tournée, mais personne ne semblait intéressé à part à Lyon. J’attends vraiment ce premier concert en France avec impatience, surtout qu’on n’est pas sûrs de revenir un jour. Ce que j’attends de cette tournée, c’est de jouer avec les tripes chaque soir, qu’on donne jusqu’à la dernière goutte d’énergie. Jusqu’à présent, nous avons 13 concerts prévus en 14 jours, et la seule chose qui pourrait me rendre plus heureux, c’est qu’on puisse booker 14 concerts en 14 jours… J’envisage chaque tournée comme si c’était la dernière. J’ai appris que dans la vie, rien ne devait être considéré comme acquis et définitif et c’est toujours un honneur de voir qu’il y a encore des gens qui veulent écouter notre musique. J’espère qu’on sera capable de faire en sorte que ces concerts restent une expérience mémorable pour chaque personne dans le public. Je ne sais pas du tout de quoi le futur sera fait. Notre nouvelle recrue pour cette tournée, Jack Housen (basse et guitare), et moi avons passé toute la journée d’hier à discuter de ça. Mon vœu le plus cher serait qu’on réussisse à composer suffisamment pendant cette tournée pour retourner en studio et enregistrer un nouveau disque. On verra bien. Je suis en train d’enregistrer un album solo en ce moment, sur lequel je jouerai de tous les instruments excepté les batteries et les cordes. C’est notre batteur, Alan Waddington, qui assurera les parties de batterie et de percussions et j’espère aussi pouvoir trouver un violoniste et un violoncelliste. J’aimerais pouvoir le sortir en 2009.

www.myspace.com/savagerepublic
www.mobilization.com
www.neurotrecordings.com

Francoise Massacre
Publié dans: NOISE MAG #4 (janvier 2008)
couv NOISE MAG#4

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Une Réponse to “Interview/Discographie – SAVAGE REPUBLIC : Viva La Rock’N’Roll ! (Album par album)”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Savage Republic – “Customs” (Fundamental – Nate Starkman & Son Greece, 1989) « Messagetoourfolks’s Blog - 7 septembre 2009

    […] La totalité de l’interview est là. […]

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