Live Report : SUNN O))) + PORT RADIUM (12/12/2007 | Paris | Caves Lechapeleais)

13 Déc

Sunn O))) - Caves Lechapelais 12-12 2007

J’étais partie à ce énième concert de Sunn franchement sceptique, en me demandant si quelque chose de neuf allait bien pouvoir se produire sous le soleil torve des caves à champignons et gogoths de la rue Lechapelais. La dernière performance parisienne des Drone Lords dans un Point FMR blindé et sans âme avait été une jolie déconvenue, que même les renforts massifs de personnel sur scène n’avaient pas réussi à sauver de la dérive Grand-guignolesque, bien au contraire.

A peine réchauffée par le cookie rance avalé sur le chemin, et nous voilà dans la file d’attente des bigots venus assister à la Grand-messe. Pendant les 45 minutes passées à se geler les fesses dehors en attendant l’ouverture des portes, on a largement le temps de remarquer que Sunn O))) draine un public composite de moins en moins chevelu : un journaliste des Inrocks, une moitié de Sister Iodine, quelques vieux visages de l’époque ou l’orga Büro faisait la pluie et le beau temps sur la scène digitale-expérimentale parisienne. Les doomsters assidus se font rares. Mais il faut dire que ce soir, les places aussi étaient rares – jauge limitée oblige – et le sésame concédé seulement aux plus rapides. Tant mieux, les caves Lechapelais semblent être l’endroit idéal pour goûter ou regoûter à la décharge sonique des encapuchonnés : la voûte en vieilles pierres suinte la crasse, le moisi et l’humidité, et mieux, la salle est à échelle parfaitement humaine. La veille, Sunn avait donné un concert au Forum de Londres devant 3000 personnes, une jauge ridiculement démesurée pour un groupe dont tout l’intérêt en live réside dans la ritualisation de la performance, la retenue gestuelle, la propagation des vibrations du son, et qui débarque sur scène éclairé à la bougie.

C’est un bouffon de cour qui ouvre le bal sans y avoir été invité par la double organisation (w-h-y.org et Fiasco System). Un improbable sosie de Stéphane Bern, lunettes 70’s et talonnettes (on se bidonne en se demandant à combien il plafonne sans), chargé comme un permissionnaire, se hisse une première fois sur scène, vasouille que le concert n’aura « malheureusement » pas lieu, ne fait marrer absolument personne, titube, redescend et disparaît une première fois dans les profondeurs obscures de la salle. On aura droit à trois apparitions absolument identiques de Queen Elizabeth avant que Port Radium alias Ludovic Poulet ne se place sur la scène saturée de Model T et d’Ampeg et n’entame son set. On se souvenait d’Autopuzzle, son premier album sorti il y a quelques années par Lionel Fernandez et Erik Minkkinen (Sister Iodine / Discom) dans la confidentialité de leur micro-label Deco et on n’avait plus suivi sa trace depuis un moment. Installation minimale (trois ou quatre cymbales équipées de capteur reliées à un laptop, frappées aux baguettes, balais ou mailloches) pour random electronica minimale, entre Jan Jelinek ou Pan Sonic pour les cliquetis et rythmiques feutrées et Fennesz pour les nappes digitales légèrement stretchées et distordues. On se laisse volontiers embarquer dans le flot des textures changeantes le temps de trois morceaux et on commence à se lasser sur le quatrième.

Après une courte pause, le public se masse devant la scène plongée dans une lumière rouge sang. On savait qu’on aurait droit aux canonnades de fumigènes désormais coutumières des concerts de Sunn, mais ce soir la fumée est épaisse comme la mousse d’une bière brune, plus flippante que le Fog de John Carpenter. Les Grimm Robes noires fendent les premiers rangs et entrent en scène, lentement (très lentement) précédées par le maître de cérémonie (on reconnait le sound man de la dernière tournée avec Earth) qui ouvre la voie avec un chandelier à 6 branches. La fumée se dissipe peu à peu et on commence à entrevoir les visages planqués sous les capuches : Stephen O’Malley et sa Travi$$$ Bean, Greg Anderson cette fois à la basse (on va comprendre notre douleur), le troisième membre permanent Thomas Nieuwenhuizen (God, Beaver) au Moog Taurus II, ce redoutable pédalier cracheur d’infrabasses, Steve Moore, pianiste de Earth, ici au trombone à coulisse, et enfin, Bill Herzog de Jesse Sykes & the Hereafter (et invité sur Altar) à la contrebasse électrique. Moore se lance dans une impro au trombone, mi-Nerfetiti de Miles Davis, mi-trompettes de la mort sur fond de décollage de drone en montée progressive. Le volume est quand même particulièrement à bloc ce soir, mais jusqu’ici, rien de vraiment surprenant. Je suis à deux doigts de me sentir complètement blasée et revenue de tout : c’est ça, drone petit, moi ça me fait rien, ah si, ça me détend… Tu parles Massacre, tu parles. Steve Moore quitte la scène, et cinq minutes plus tard, tout le monde est définitivement calmé, paralysé, soufflé, molesté par la violence inouïe des fréquences basses crachées par les amplis. De mémoire de concert de Sunn, je n’avais encore jamais ressenti une telle puissance de feu. Les vibrations sont difficilement supportables et la douleur physique bien réelle. Cage thoracique ? Ecrasée. Trachée artère ? Comprimée. Tempes ? Pilonnées. Orbites ? Pressurisées. Cloison nasale ? Décollée. Respiration ? Saccadée. Estomac ? On commence à regretter le cookie apéritif. Tympans ? Cette purée, là, à l’intérieur de mes oreilles ? Un type tombe dans les vapes. On pense à O’Malley et Anderson évoquant le massage des intestins par le son jusqu’à la nausée, voire l’ultime défécation. A l’instant présent, ce discours ne relève plus seulement de la pure hypothèse d’école. On pense qu’une guerre des sons est absolument envisageable. On regarde la scène en bois trembler, les pédales aux pieds des musiciens et les cadavres de bières échoués sur scène dériver par petits mouvements saccadés comme des poissons hors de l’eau. Il y a un côté franchement comique aussi, à voir les visages se tordre et se détordre pour essayer de paraître impassibles, les regards en coins, les expressions de malaise et de lutte figée, les corps raidis sous le poids du son. Surtout, on n’attend qu’une chose : la délivrance.

Elle arrive enfin lorsqu’O’Malley lève la main pour signaler le premier changement d’accord. On se détend un peu. Le pire est derrière nous. La suite ne sera qu’une longue et lente descente d’accords jusqu’au dénouement, avec quelques minute octroyées à O’Malley pour une petite partie de larsens, free style, le nez collé à l’ampli. Anderson en profite pour s’allonger de tout son embonpoint sous sa basse encore rugissante, pas trop loin de sa bouteille de Château Bel Air, pas trop loin de son set de pédales. Queen Elizabeth saisit l’occasion du relâchement général pour s’accorder une dernière minute de gloire éthylique sur les planches, secoue chaque bouteille pour bien s’assurer que tous les cadavres sont vides avant de se faire éjecter par O’Malley. Enfin, Steve Moore rallie ses pairs pour un final un peu long après le trauma du quart d’heure précédent.

C’était déjà évident : jamais un disque de Sunn O))) ne rendra compte de l’expérience physique du live. Ce qui l’est encore plus, c’est que la performance ne prend tout son sens que dans des conditions « extra »-ordinaires, comme ce soir, et que ce groupe n’est décidément pas fait pour écumer les vastes scènes et lieux convenus des réseaux rock traditionnels. On espère qu’il en sortira plus souvent.

Francoise Massacre
Publié sur : www.noisemag.net

Photos: Steward Ravel

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