LIVE REPORT – PERE UBU + FRIGO (13/10/2006 | Paris | Nouveau Casino)

12 Mar

Pere Ubu @ Paris (oct 2006) Pere Ubu @ Paris (oct 2006)

C’était un vendredi 13. D’habitude, les vendredis 13, on joue, puis on perd au loto, et puis en sortant du boulot, on va boire un verre ou deux parce que c’est la veille du samedi. Les vendredis 13 sont des journées tristement banales, ni meilleurs, ni pire que n’importe quel autre jour de l’année. C’était un vendredi 13 apparemment comme les autres, et pourtant, ce jour-là, la fortune avait choisi son camps : tous les malheureux qui étaient restés sur le carreaux (un concert de Pere Ubu à Paris, sold-out? Personne n’y songeait), les oublieux qui avaient oublié, les paresseux, et puis, tous les impies, tous les incrédules, ceux qui tout simplement n’y croyaient pas ou n’y croyaient plus, ce jour-là, tous, ils venaient de passer à côté de LA chance de leur vie. Celle d’être là, et d’assister à un vrai grand moment de Rock, ultime à tous les points de vue.

Moi, j’avais eu de la chance, je n’avais loupé que la première partie. Un groupe français, Frigo, que les deux-cent veinards présents au concert cessèrent définitivement d’appeler Frigo à compter de ce soir-là. En à peine trois heures, Frigo était devenu «fuckin’ Frigo!». Et ça avait commencé à la minute même où David Thomas avait posé le pied sur scène, clope au bec, bouteille de vin et Cognac Remy Martin V.S.O.P sous le bras (c’est celui-là ou rien), dix canettes de bières à la main. Il était remonté comme une pendule et bourré comme un coing, et, défiant toutes les lois et logiques éthyliques connues, il était plus charismatique que jamais. Thomas avait donc débarqué sur scène, furax, transpirant l’alcool et l’humanité, avec son groupe, son regard chafouin, sa stature imposante, ses bouteilles, son chapeau et son imper noir, et il s’était mis à hurler comme une bête avec sa voix de canard parce que ces «fuckin’ Frigo !» de rien du tout, ces «French fuckin’ fridge!» avaient osé déborder sur le temps de balance du meilleur groupe de Rock de tous les temps. Ca commençait bien, c’était hilarant. Et ça n’était que le début. Entre chaque morceau, l’infâme Crocus Behemoth (le surnom de David T. dans Rocket From The Tombs) y était allé de son mauvais esprit légendaire et de ses diatribes assassines (mais toujours drôles à mourir) sur ces pauvres Frigo qu’il avait même fini par comparer à ses vietnamiens, son Pearl Harbor à lui: «Frigo is a fuckin’ piece of shit that should live in infamy!». Ambiance… Des rumeurs parlaient même d’un semblant de baston entre Frigo et Pere Ubu au moment de ranger le matériel. Il y avait donc tout ça, toutes ces digressions de Thomas, déchaîné, sur Frigo, mais aussi sur Madonna, sur les souvenirs qu’on achète dans l’Ohio, sur l’Amour, les Femmes (puisque c’est le thème de Why I Hate Women, le dernier monument d’Ubu), sur le Sexe, sur son doigt qui saignait (lubrique : «Is there a nurse in the house ? I bleed for you»), sur Thomas Edison («he invented Rock’n’Roll») et sur le fait que seuls les Américains savent en faire, du Rock’n’Roll (à ce moment-là du concert, je vous assure qu’il n’y avait plus un seul Frenchy assez fou pour en douter encore). Des histoires, des comptines improvisées avec un sens inouï de l’humour et de l’à-propos. Et le plus beau, c’est que tout ça, ça n’était que de l’extra. Parce que musicalement, ce concert était à blêmir de bonheur.

Ce soir-là, les nouveaux Ubu (le sorcier analogique et petit fils de Thomas Edison, Robert Wheeler, en poste depuis 1994, le jeune Steve Mehlman, batteur intérimaire depuis 95, la minuscule bassiste, Michele Temple, Mere Ubu depuis Pennsylvania en 98, le guitariste Keith Moliné, ex-Two Pale Boys, et bien entendu le Pere Thomas himself, seul membre du line-up original) avaient axé la set-list sur des morceaux issus des 4 derniers albums, à l’exception d’un «Modern Dance» accueilli comme il se doit par l’assemblée de quadras et de quinquas surchauffés, les fans de la première heure, et puis par tous les autres, les plus jeunes et les moins vieux. A ce niveau là, ça n’était pas la nostalgie, camarade. C’était juste un des meilleurs groupes du monde, et on l’avait sous les yeux, et dans les oreilles. Ils avaient joué les plus belles pièces du mirifique Why I Hate Women avec plus d’intensité encore que sur disque, ce qui est difficile à croire. Un «Babylonian Wharehouses» à tomber, sublimé par l’étrange Theremin home-made de Wheeler. Un «Mona», pendant lequel Thomas brandissait trois panneaux en carton de fortune sur lesquels il avait écrit «MONA», «LOVES», «POPEYE». Il toussait dans le combiné de téléphone qui lui servait de micro, et quand il ne chantait pas, il s’affalait sur la chaise en bois posée là, fermait les yeux, fumait son clope, soufflait comme un bœuf après l’effort, toisait le public comme s’il allait l’avaler, se relevait, chantait, toussait encore, buvait, rebuvait, et je me disais : «ce type finira par mourir sur scène». Derrière lui, les musiciens étaient fabuleux.

Le moment le plus fort survint au rappel. Le couvre-feu du Nouveau Casino était déjà dépassé depuis quinze bonnes minutes et David Thomas, non seulement s’en souciait comme d’une guigne, mais il s’en réjouissait même, lui qui disait, entre deux goulées de Cognac, qu’il n’avait jamais été aussi mal accueilli de toute sa vie. Le public, bien sûr se délectait, en redemandait. On aurait pu y passer la nuit. Alors, Michele Temple et «Lonesome Cowboy Dave» comme il s’appelle lui-même, se lancèrent, basse/voix, dans une version absolument suprême et vibrante de l’immense «Dark», dont je vous recommande de lire le texte, peut-être le morceaux le plus beau et le plus touchant de toute la discographie de Pere Ubu. Comment ne pas manifester la plus totale dévotion après ça ? Enfin, le concert s’acheva dans l’hilarité générale avec les deux reprises de RFTT (les fameux «Final Solution» et «Sonic Reducer»), et une version amphétaminée de «Street Waves», un des tous premiers morceaux de Pere Ubu, période The Modern Dance en 1975, qui prouvait bien qu’en trente ans, malgré tous les changements de personnel, malgré toutes les turbulences, le démon poétique et musical n’avait jamais quitté le corps d’Ubu.
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

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