INTERVIEW – JAMES PLOTKIN prolifère sous contrôle

2 Mar

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Plotkin, c’est le puit sans fond, la multiplication des pains, l’homme qui valait trois milliards ; trois milliards de galettes et autant de groupes, de projets, de collaborations et de cordes à son arc. Exagérer n’est pas mentir. L’usine à gaz Plotkin fonctionne à plein régime, toujours sous contrôle du maître, avec une jolie moyenne de 4 disques par an depuis 1988 (faites le calcul), et des pointes à 10 albums, comme en 1997. Vous détestez les chiffres, vous préférez le name-dropping et vos désirs sont des ordres : Old Lady Drivers, Scorn, Solarus, Namanax, Death Ambient, The Trifid Project, Flux, The Joy Of Disease, Jupiter Crew, Romance, Atomsmasher, Phantomsmasher, Khanate, Lotus Eater, Ubik. La liste est longue, non-exhaustive, et s’allonge encore si l’on y ajoute ses albums solo et ses collaboration plus ou moins fertiles avec KK Null, Mick Harris, Sunn, Tim Wyskida, Michael Gira, John Zorn, Tamara Goukassova, Pimmon ou Pole. Profitant du démembrement de Khanate et de la sortie du premier album de Khlyst (soit la nouvelle association fumante de Plotkin avec Runhild Gammelsæter, ex-chanteuse/growleuse de Thorr’s Hammer), nous lui avons proposé de se livrer à un exercice de mémoire, fatalement incomplet pour un type qui a passé plus de la moitié de son existence à faire, à produire et à sortir des disques. Sériosité de mise.

OLD LADY DRIVERS (1988 – 1995)

Quand Ralf a quitté le groupe après le premier album éponyme, tu as dû remplacer la batterie par une boîte à rythmes. Est-ce que finalement, cette contrainte, ce domptage forcé des machines ne fut pas pour toi l’impulsion première dont découlèrent tous tes travaux de musiciens et de producteur par la suite ?
C’est effectivement à cette époque que j’ai eu mon premier contact avec l’électronique, les machines et les samplers. Mais je ne suis pas sûr que cela ait été déterminant dans mon approche du son. C’était plus un moyen qu’une fin en soi. Pour tout te dire, travailler avec ce genre de technologies m’a toujours semblé frustrant et tiède.

Au moment de The Musical Dimensions Of Sleastak, comment votre public (composé de métalleux plutôt traditionalistes j’imagine…) a-t-il réagi à l’utilisation des boîtes à rythme, au fait que vous ne donniez plus de concerts et que vous vous engouffriez dans une voie de moins en moins conforme à celle des groupes de Metal de l’époque ?
Finalement, ça s’est avéré moins difficile que ça ne l’avait été au moment de Lo Flux Tube (Ndlr : l’album précédent, 1991, Earache). Les gens semblaient s’habituer peu à peu à ce format. Certains musiciens électroniques avaient commencé à intégrer du Metal à leur son et devenaient même très populaires. Les concerts de la période pré-Lo Flux étaient dévastateurs parce qu’on jouait de manière extrêmement rapide pour un public de trolls, de puristes du Metal. Certaines performances ont même tourné au pugilat. Ça ne nous amusait pas. Ceux qui nous cherchaient finissaient toujours pas le regretter. À un moment, on a même commencé à apporter des armes aux concerts – c’était tellement malsain. Je suis toujours aussi stupéfait des raisons que les gens invoquent pour justifier leur agressivité.

En 1993, Hold On To Your Face était une petite révolution. C’était la première fois qu’un groupe de Rock sortait un album de remixs.
C’est Mick Harris qui avait suggéré cette idée. Ça me laissait assez indifférent, mais un certain nombre d’artistes avaient déjà terminé leur remix avant même qu’on ait approuvé la sortie du disque, alors j’ai laissé faire. Rétrospectivement, c’était une mauvaise idée, et pour être honnête, je déteste les albums de remixs d’une manière générale. Je n’ai pas besoin d’acheter les disques d’un artiste que j’apprécie si c’est pour me retrouver avec des compilations d’autres artistes. Mais ce qui est ironique, c’est que j’aime beaucoup le procédé du remix.

Que s’est-il passé avec Earache après Formula en 1995? Étiez-vous toujours sous contrat quand vous avez quitté le label ?
Non. Les gens d’Earache ne voulaient plus perdre davantage d’argent à cause de nous. Ils ont donc décidé de décliner la dernière option du contrat. C’était de toute façon le moment d’en finir puisque Dubin (Ndlr : Alan Dubin, la voix de O.L.D et plus tard de Khanate) et moi partions dans des directions différentes.

JAMES PLOTKIN / KK NULL (1993, 1994, 1995, 1996)

1993, Aurora est le début d’un série de collaborations avec KK Null. C’est aussi la première fois que tu sors un disque sous ton propre nom.
Tout ce que je peux dire, c’est que je commençais à être fatigué des configurations de groupe habituelles. Je trouvais plus mon intérêt dans l’expérimentation et le travail du son que dans le songwriting.

FLUX (1997)

Tu avais rencontré Ruth Collins par l’intermédiaire de Mick Harris ?
J’ai rencontré Ruth pendant un festival en Norvège auquel Scorn participait. Elle avait accompagné Nick Bullen (Ndlr : fondateur de Napalm Death, membre de Scorn et de Final avec Justin Broadrick) avec qui elle sortait à ce moment-là. On avait échangé notre chambre d’hôtel à Oslo pour une maison au bord de l’eau à Kristiansand. On se reposait, on allait à la pêche, au zoo dans les montagnes. Ce premier séjour en Scandinavie m’avait laissé une forte impression, particulièrement de par la beauté des paysages.

Avec Flux, c’est surtout la première fois que tu travailles avec une chanteuse…
Ça faisait longtemps que je voulais travailler avec une voix féminine. Nous avions déjà collaboré Ruth et moi sur The Joy Of Disease l’année précédente. C’est elle qui a fait l’artwork pour ce disque (Ndlr : Ruth Collins avait déjà signé plusieurs pochettes de Scorn). On était vraiment sur la même longueur d’onde, ce qui pour moi est primordial dès lors que tu essaies de mettre un projet sur pied.

NAMANAX (1997, 1998)

Au départ, je devais participer au projet uniquement en tant que producteur. Finalement, j’ai rajouté de nombreuses pistes de guitares, des textures, et j’ai fini par mixer l’intégralité des albums.

JAMES PLOTKIN / MICHAEL GIRA: Body Lovers / Body Haters (2000)

C’est Gira qui m’a proposé de travailler avec lui. Il était d’abord question que je joue sur la dernière tournée des Swans. De fil en aiguille, on laissé tombé la tournée et on a décidé de travailler en collaboration. J’ai construit des boucles de guitare pour la série des Body. Il y a eu une troisième session qui a bizarrement abouti à l’album What We Did de Gira et Matz. À partir de là, c’est devenu flou.

ATOMSMASHER / PHANTOMSMASHER (2001 – ?)

Y’avait-il un concept précis derrière Atomsmasher – fusionner la musique électronique avec du grind, du hardcore – ou était-ce le résultat naturel de la rencontre entre vos différents univers musicaux et personnalités (Ndlr : James Plotkin, Dave Witte, Dj Speedranch, et Ray Ahn) ?
Phantomsmasher est arrivé très naturellement. Ça faisait une dizaine d’années que Witte et moi voulions travailler ensemble. Nous étions tous les deux trop impliqués dans d’autres projets pour trouver le temps. J’ai réussi à me procurer des parties de batterie qu’il avait enregistrées et j’ai commencé à construire les fondations des morceaux à venir. À la fin, nous avons rajouté la voix de Speedranch. La discographie de Phantomsmasher n’est que le résultat à posteriori de copié-collés, de montages et d’absurdes transformations du son.

Vous avez dû changer le nom du groupe suite à un procès.
Je ne me souviens pas précisément de ce qui s’est passé. Au départ, on m’a demandé de rajouter mon nom à celui du groupe. Nous avons accepté. Quelques temps après, on nous a dit que ça n’était pas suffisant au regard de la loi. Heureusement, le second CD n’était pas encore pressé et nous avions le temps de changer de nom. Ils nous ont ensuite demandés de récupérer tout les stocks d’Atomsmasher et de les détruire, ce à quoi on leur a répondu d’aller se faire foutre. Le groupe (Ndlr : l’autre groupe du nom d’Atomsmasher) s’est montré tellement irrespectueux envers Aaron Turner que ce dernier a mis une pub pour Phantomsmasher dans Wire, dans laquelle il publiait tous les mails immondes qui lui avaient été envoyés. C’était plutôt marrant. Je crois qu’ils ont vraiment cru que ça leur permettrait de devenir célèbre. A l’heure qu’il est, ce groupe doit être mort depuis longtemps.

J’ai lu sur le site de Witte que vous étiez en train de travailler sur un nouvel album?
C’est exact, mais je ne peux pas te dire à quoi il faut s’attendre, si ce n’est à quelque chose d’extrême.

plotkin

KHANATE (2001 – 2006)

Avec Khanate, tu retrouves donc Dubin. Tu avais pourtant dit qu’il n’était pas assez impliqué dans Old Lady Drivers…
Je suppose que je ne peux m’en prendre qu’à moi-même d’avoir pu penser qu’il était devenu quelqu’un de fiable.

Les ré-arrangements et la post-production étaient des éléments décisifs dans l’esthétique très particulière du groupe…
Absolument. Les morceaux n’existaient pas tant qu’ils n’avaient pas été assemblés en post-production. Je pense qu’une grande partie du son de Khanate venait des textures et de la valeur ajoutée en aval. Je ne suis pas sûr que les morceaux auraient sonné de façon si originale avec une production typiquement Metal. Khanate n’obéissait à aucune règle.

Khanate était bien plus qu’un groupe de Sludge ou de Doom. Quelle était la chimie à la base de cette signature quasiment nihiliste ?
D’abord, nous avions quatre perspectives différentes, toutes au même niveau. Nous avons réussi à confronter nos différents intérêts et nos différents passifs de manière assez saine. La plupart des groupe fonctionne avec une ou deux locomotives alors que Khanate était un groupe éminemment démocratique. A tel point que c’en est devenu douloureux. Beaucoup de gens pensent que notre but était de faire la musique la plus malsaine et la plus aliénante possible. Tous se méprennent. En réalité, nous trouvions dans Khanate un moyen de purger notre anxiété et nos émotions négatives, quelque-chose de l’ordre de la méditation.

Qui est à l’origine de la récente décision de dissoudre le groupe?
J’ai quitté Khanate il y a quelques temps et les autres ont décidé de ne pas continuer sans moi. Je suis sûr qu’une recherche rapide sur internet t’apportera les réponses que tu cherches. Ça me fatigue de discuter de ça.

Peux-tu me parler quand-même du prochain album à venir sur Hydrahead?
Il n’y aura plus d’albums de Khanate à part une session entièrement improvisée durant l’enregistrement de Capture & Release. Je ne l’ai pas encore mixée et nous n’avons rien de prévu quand à sa sortie.

KHLYST: Chaos Is My Name (2006)

As-tu travaillé sur le Khlyst de la même manière qu’avec Khanate?
Plus ou moins, bien que les sessions furent encore plus désorganisées que celles de Khanate. J’ai rassemblé des petits bouts ici et là pendant presque une année, puis je les ai solidifiés. La création a eu lieu de manière très graduelle. Nous avons jeté plus de matière que nous n’en avons gardée. Tu peux voir ça comme un processus de distillation très concentré.

Une désintégration du Metal?
Je ne considère absolument pas Khlyst comme du Metal. Ça va trop beaucoup trop loin pour en être réduit à la stricte catégorisation que le Metal et ses sous-genres imposent. Au contraire, je m’efforce de n’adhérer à aucune sorte de règle quand je crée et c’est justement pour cette raison que j’évite de me retrouver impliqué dans une scène musicale en particulier. Pour moi, cela va à l’encontre de l’idée même d’Art. Les groupes qui débarquent en imitant purement et simplement ce qui a été fait avant sont la plus grosse perte de temps que je connaisse.

Dans Chaos Is My Name, il y ce mélange de sentiments paradoxaux, entre quelque chose de l’ordre de la sensualité et une profonde noirceur…
Si tu ne ressens rien à l’écoute d’un disque, il faut l’arrêter tout de suite. Le son le plus puissant est celui qui te fait ressentir quelque chose, ou au moins penser. Si un musicien n’arrive pas à générer cela, alors il faut qu’il passe à autre chose. Je porte autant d’intérêt au côté sombre de l’existence qu’à la vie humaine. Il est donc naturel que ces deux sentiments convergent dans mon travail.

Pour finir, si tu pouvais déterminer un point commun entre tes différents projets, tu dirais quoi ? L’abstraction, l’expérimentation ?
Je suis trop impliqué pour faire ce genre de généralités sur mon propre travail. Je n’ai pas le recul nécessaire. Si je pouvais trouver un facteur constant dans ce que je fais, il finirait pas se retourner contre moi d’une manière ou d’une autre. Je refuse ce genre de restrictions. Je fais ce que j’aime et ce qui me stimule. Et je n’y peux rien si ça se termine toujours par quelque chose d’abstrait ou d’absurde.

Ton disque fétiche?
Miles Davis, Get Up With It. J’ai grandi avec les disques de jazz que mon père écoutait. C’était surtout des standards et du big band. Mon père était batteur de jazz dans l’armée pendant la seconde guerres mondiale. C’était la musique qu’il préférait. La première fois que j’ai entendu Get Up With It de Miles Davis, j’ai réalisé combien le jazz pouvait être dingue et sortir des cadres. Ça a complètement changé ma vision des choses : j’ai vu ce qu’on pouvait accomplir en musique une fois libéré de toutes les idées préconçues.

www.plotkinworks.com

Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

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