Interview – STEPHEN O’MALLEY / SUNN O))) & BORIS: Le mariage? C’est la robe

1 Mar

SOMA

photo (c) © Eirik Lande

Stephen O’Malley a raison. Quoi qu’il fasse, il est désormais attendu au tournant. De procès de chapelles en procès de chapelles, Sunn O))) poursuit inlassablement sa route, bravant les vents contraires de la dithyrambe et du réquisitoire. Laissant derrière lui le <i>Black One</i> et ses spectres noirâtres, le duo s’associe avec les japonais Boris, compagnons de label, disciples orientaux et psychédéliques de la confrérie du Metal d’avant-garde, de l’improvisation et de l’expérimentation, encapuchonnés pour l’occasion. <i>Altar</i> est le fruit de cette union. Un fruit dont la saveur aurait peut-être été moins généreuse sans la contribution d’une pléthore d’invités : la chanteuse country-goth Jesse Sykes, Kim Thayil de Soundgarden, Joe Preston (Thrones, Melvins, Earth, High On Fire), Steve Moore (Earth), Bill Herzog et Phil Wandescher (Jesse Sykes and The Sweet Hereafter), Tos Nieuwenhuizen (GOD, Beaver), Rex Ritter (Jessamine) et enfin, Dylan Carlson (Earth) sur la bonus track de l’édition limitée. Stephen O’Malley évoque la genèse du disque, le rapport à la critique, la fin de Khanate et ses différents projets en cours.

Quand vous êtes entrés en studio, aviez-vous une idée plus ou moins précise de ce que vous alliez enregistrer ?
Absolument pas. Tu sais c’était marrant, on buvait un verre quelques jours avant l’enregistrement, et j’ai demandé à Atsuo (Ndlr : batteur de Boris) « – Alors, vous avez des idées, de la matière pour les sessions ? – Non, et toi ? – Non. » (rires). En fait, seul Greg avait vaguement préparé un ou deux riffs. Mais à vrai dire, ça n’était vraiment pas un problème pour nous. On savait qu’au moment de l’enregistrement, on se retrouverait instantanément sur la même longueur d’onde. Et surtout, on voulait que l’improvisation soit au cœur du processus de création.

Comment l’idée d’une collaboration a-t-elle germée ?
Nous avons partagé l’affiche avec Boris plusieurs fois à Londres, et à chaque fois, l’idée de faire un disque ensemble revenait sur le tapis. Finalement, on a fait quelques concerts en Europe pendant lesquels Atsuo nous a rejoint sur scène. Ça commencé comme ça. Que ce soit Boris ou Sunn, nous aimons multiplier les projets et les collaborations.

Avez vous eu le sentiment d’une réelle alchimie pendant l’enregistrement ?
Tout à fait. L’enregistrement n’a duré que sept jours et déjà, il s’est passé beaucoup de choses du point de vue de la création et de la compréhension. D’ailleurs, j’aurais beaucoup aimé avoir la possibilité de prolonger cette semaine d’enregistrement. Je pense qu’il en serait ressorti encore beaucoup de choses. J’ai le sentiment que cette réunion a été avant tout la rencontre entre nos différentes personnalités, bien plus que la rencontre entre deux groupes.

Comment avez-vous procédé avec les différents invites de l’album? Est-ce que vous avez dû les avez diriger ou bien ont-ils également improvisé leurs parties respectives ?
Les deux. Ça dépendait vraiment des personnes. Jesse Sykes a posé sa ligne de voix sur une carcasse instrumentale quasi-définitive. Avec elle, on a plutôt discuté du contenu des paroles. Sa voix est comme un serpent et sa présence se suffit à elle même. Nous n’avons pas éprouvé le besoin de la diriger plus que ça. Quant à Joe Preston, on voulait vraiment qu’il utilise un vocoder sur «Akuma No Kuma».

Justement, je trouve que l’utilisation du vocoder donne à ce morceau des airs lointains de Kraftwerk un peu malade, ou d’Harmonia. Est-ce que c’est un fantasme, une projection de mon esprit, ou ces influences te parlent-elles?
Bien sûr, elles me parlent, mais je ne suis pas certain qu’elles parlent à tout le monde ! (rires). Ce morceau en particulier est peut-être plus cinématographique que Krautrock. L’influence du Krautrock est sans doute un peu plus manifeste sur «Fried Eagle Mind». On y retrouve cette saveur, cette vibration… Si l’album avait été enregistré en 1975, oui, on aurait probablement fait du Krautrock. Mais à l’époque, ils étaient bien plus perchés que nous.

Sur Altar, peut-être plus encore que sur vos album précédents, il y a des connexions évidentes entre tous les musiciens qui y participent, que ce soit du point de vue de leur passé musical (Ndlr : Joe Preson a quitté Earth et Dylan Carlson pour rejoindre les Melvins au début des 90’s), ou de celui de l’influence (Ndlr : les Melvins et Earth sont deux des influences revendiquées de Sunn et Boris). C’est quand même assez surprenant d’avoir pu réunir Preston et Carlson sur le même disque quand on connaît les relations qu’ils entretiennent…
Joe et Dylan sont tous les deux présents sur le disque, mais ils ne se sont pas croisé en studio. Il n’en était pas question. Personne ne voulait arriver à une situation tendue. Cependant, la rencontre entre Joe et Boris s’est fait de manière très naturelle. En studio, les relations entre les gens étaient réellement amicales, à tel point que l’atmosphère qui y régnait était presque familiale. Nous n’avons rien prémédité. Les choses sont tombées au bon moment. Par exemple, on a eu de la chance que Joe soit à Seattle à ce moment là. Les choses se sont toujours déroulée naturellement pour les enregistrements de Sunn. Et de toute façon, je pense que tous les gens qui ont participé à Altar auraient été impliqués dans des projets communs à un moment ou à un autre.

Je me souviens d’ailleurs qu’il était question que Bubba Dupree de Void participe à l’enregistrement, or il n’est pas crédité sur l’album…
En fait, il est effectivement venu en studio. Il était question qu’il fasse un solo de guitare sur «Blood Swamp» mais… (rires), le résultat était tellement «over the top» qu’on a décidé de ne pas l’utiliser. C’était une prise très longue, vraiment cool. Peut-être qu’on en fera quelque chose un jour.

«Les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme « The Sinking Belle ». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.»

sunn o))) & boris

Depuis la sortie de l’album, il y a eu beaucoup de critiques du type : « Altar est la meilleure chose jamais réalisée par chacun des deux groupes“. Qu’en penses-tu ?
Ça n’est pas ce que j’ai lu de plus négatif. Les critiques de l’album ont été assez brutales de manière générale. D’un côté, c’est assez surprenant, mais de l’autre je dirais que c’est un retour à l’ordre normal des choses. Nous avons eu tellement de critiques positives l’années dernière avec la sortie du Black One et notre tournée. On ne s’attendait vraiment pas à ça. Avec Altar, les critiques se sont beaucoup durcies. Ca me rappelle la sortie de nos premiers albums avec des choses du genre: «ØØ Void est chiant à mourir». Je pense que ça s’explique en partie par le fait que nous sommes plus exposés aujourd’hui et par conséquent, les gens attendent beaucoup plus de Sunn et de Boris qu’il y a un an ou deux. Ce qui est certain, c’est que notre changement de direction avec Altar n’a été en aucun cas prémédité. Et je pourrais dire la même chose de tous nos disques. On ne se dit pas «on va essayer de sonner comme ci ou comme ça». La musique n’est que le résultat de ce que nous sommes et de l’alchimie entre les deux groupes. Et bien sûr, on n’aurait probablement jamais abouti à ça séparément et nous en sommes très heureux. Nous avons fait ce disque de manière extrêmement sincère. À partir de là, c’est d’autant plus intéressant de voir que les gens vont jusqu’à remettre en cause la légitimité d’un morceau comme «The Sinking Belle». Ça veut dire quoi, qu’on est sensé faire des disques de Black Metal jusqu’à la fin de notre vie!? Tu veux que je te dise franchement… c’est le cadet de mes soucis.

D’un autre côté, ça doit aussi vous amuser de lire qu’Altar est un album Pop…
Oui, c’est marrant. Bien sûr, je ne dis pas qu’on a pas le droit de faire des critiques négatives. Seulement, je les trouve parfois déplacées. Je me dis «merde, tu es qui pour dire des trucs pareils?». J’ai remarqué qu’elles viennent souvent de types qui n’ont jamais assisté à un seul de nos concerts et qui ne connaissent même pas le concept. Je lis ces critiques, et même s’il est clair qu’elles n’ont aucune espèce d’influence sur ce que je fais, c’est intéressant de voir comment elles évoluent et aussi d’où elles viennent.

Tu as l’impression que les gens ont du mal à comprendre et à accepter vos différent changements de direction ?
À la limite je m’en fous. La seul chose qui compte, c’est ce que Greg et moi faisons. J’en n’ai rien à foutre si des gamins en Allemagne ne sont pas contents. Mais tu as probablement raison.

Dans une interview pour Rock’A’Rolla Magazine, Atsuo disait qu’Altar était sans doute «la dernière carte à abattre dans le jeu du Drone». Est-ce que ça signifie que vous pensez malgré tout à passer à autre chose ?
Je ne sais pas. J’ai déjà l’impression d’avoir fait beaucoup de choses très différentes. Je ne me suis jamais cantonné à un genre en particulier. J’ai fait ce que je devais faire. C’est ma vie, ma créativité, et mon point de vue. Je n’ai aucun sentiment conservateur par rapport à ce que j’ai fait. Je ne regarde pas en arrière.

Mais ne penses-tu pas que de toute façon, avoir érigé le Drone en un «genre» à part entière était en soi un malentendu ? Ce que je veux dire par là, c’est que le principe du Drone contient déjà ses propres limites et qu’on ne peut pas en parler comme on parle du Rock.
Le premier problème, c’est que « drone » est un verbe, pas un nom (Ndlr : «bourdonner» en anglais, ou bien «bourdon» soit le terme usuel utilisé dans la terminologie musicale française).

Ici, c’est un nom.
Vraiment ? Toujours est-il que ce mot devrait être utilisé en tant que verbe. C’est devenu un genre par accident. Le second problème, c’est que toute chose devient limitée quant on l’enferme dans telle ou telle catégorie.

Après l’expérience Sunn et tes différents projets qui sont tous plus ou moins basés sur l’improvisation et l’exploration du son, penses-tu pouvoir retourner un jour à une manière plus traditionnelle de composer et envisager la musique ?
C’est à dire ? Tu penses à un groupe de Rock ?

Par exemple.
Oui, j’aimerais beaucoup mais je ne sais pas si je pourrais le faire. C’est un rêve éveillé. J’adorerais pouvoir faire uniquement des disques comme ceux que j’ai fait avec Burning Witch ! (rires). Mais c’est très difficile de trouver des gens prêts à se lancer là-dedans. Bien qu’on ait réussi à le faire avec Khanate, en quelque sorte.

Parlons donc de Khanate. Plotkin a invoqué le «manque d’engagement de Dubin» pour justifier le split du groupe…
C’est un peu le sida de tous les groupes. Parler de «manque d’engagement», ça n’est jamais qu’une manière de voir les choses, qui pour moi manque de réalisme. De la même manière, on pourrait aussi bien parler de manque d’aptitude à diriger un groupe vers ses propres attentes. Quoi qu’il en soit, je crois que le temps était venu. C’est dommage, mais je sentais moi-même que le groupe arrivait au bout de quelque chose. On a tous notre propre manière de légitimer nos choix, n’est-ce pas ? C’est intéressant de voir comment chacun utilise le langage à ses propres fins. Par exemple, James a dit avoir «quitté» Khanate, et de son côté, Tim Wiskida est également parti à cause de ce soit-disant manque d’engagement. Vu de l’intérieur, c’est assez paradoxal. Tu parles de quitter un groupe alors que finalement, tu abandonnes un navire en train de couler. C’est le sentiment que j’ai eu. Quand c’est arrivé, j’ai ressenti un mélange de libération et de déception. J’ai été impliqué dans ce projet pendant des années, c’est difficile de se dire que c’est fini, et en même temps, c’est un soulagement.

Ce qui est curieux, c’est qu’à l’époque du split de Old Lady Drivers, Plotkin avait dit exactement la même chose à propos de Dubin.
Tu sais, James a tendance à penser que ses objectifs personnels sont non seulement ce qu’il y a de plus important, mais que tout le monde devrait avoir les mêmes. Tu peux avoir des buts en commun et avoir aussi d’autres projets en tête sans pour autant être dans le compromis. Il fait partie de ces personnalités qui pensent être le centre de l’univers, qui donnent autant d’importance à leur travail qu’à leur ego. Personnellement, je pallie justement à ça en multipliant les expériences. Et alors? Les choses ne doivent pas être uniformes. Pourquoi se limiter? Au contraire, dans une collaboration, tu ne peux pas demander au gens de tout arrêter. On n’est pas des putains de dictateurs. Malgré tout, je suis très heureux de ce qu’on a fait. Je pense que c’est une des meilleures choses sur lesquelles j’ai jamais travaillé, un des groupes les plus originaux que j’ai jamais eu.

Vous avez tout de même un album à venir. Est-ce qu’il a été conçu à partir des sessions de Capture & Release?
Non. Nous avons enregistré ce disque très peu de temps après les sessions de Capture & Release. Ce nouvel album a été entièrement improvisé. Capture & Release est le seul album qu’on a arrangé intégralement avant d’enregistrer. Sur les deux premiers albums, il y avait bien quelques pistes pour lesquelles nous avions procédé de cette façon, mais nous ne l’avions jamais fait sur toute la longueur d’un disque.

Et pour ce nouvel album, Plotkin a-t-il travaillé sur les arrangements à posteriori?
Non, c’est vraiment de l’improvisation du début à la fin, sauf pour les voix qui ont été enregistrées après. Plotkin a surtout travaillé sur le mix, les voix et la spatialisation du son.

Revenons à Sunn, Greg Anderson avait parlé d’une possible collaboration avec Pan Sonic. C’est toujours d’actualité?
J’espère, oui. Ca fait longtemps qu’on en parle mais malheureusement nous n’avons jamais trouvé le temps d’aller plus loin. Ça a failli se faire en septembre dernier, mais finalement personne n’avait vraiment la tête à ça.

J’ai vu que vous alliez prochainement sortir un LP du nom d’Oracle?
Oui, on l’a presque terminé. Ca sera un LP deux titres, avec la participation d’Attila Csihar, Atsuo Mizuno, Joe Preston, Greg et moi. Il y aura une première piste qui sera très… «guitare», et une autre piste qui sera «très pas guitare» (rires).

«Très pas guitare» …c’est à dire ?
Cette piste sera surtout basée sur des sons provenant directement des amplis. Le LP a été originellement composé pour une performance artistique en collaboration avec Banks Violette qui s’est tenue à Londres l’année dernière. À la base, le LP était sensé sortir en tant que programme pour cet évènement, mais nous avons eu des problèmes de timing. Finalement, on a décidé d’en faire un album, avec un gros travail sur l’artwork, dont je m’occuperai avec Banks Violette. Les textes d’Attila sont tous extraits de manuscrits hongrois du XIIIème siècle. Ça va être un objet assez lourd !

Tu viens également à Brest dans quelques mois pour les représentations de Kindertotenlieder
Oui, c’est une pièce de théâtre par Denis Cooper et Gisèle Vienne. On commence les répétitions en décembre. La première aura lieu à Brest fin février, puis on fera quatre représentations là-bas. Je travaille sur la partie musicale avec Peter Rehberg (Ndlr : A.K.A PITA. O’Malley et Rehberg ont sorti cette année un album sous le nom de KTL sur le label autrichien Mego), qu’on jouera en direct pendant chaque représentation. C’est une expérience intéressante, je n’avais encore jamais travaillé avec une compagnie de théâtre.

www.southernlord.com
www.ideologic.org
www.inoxia-rec.com/boris
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #10 (Mars 2007)
couv VERSUS MAG #10

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