Interview – BLUT AUS NORD: Unorthodox Paradox

11 Sep

ban

Depuis les treize ans qui les séparent de leurs débuts, Vindsval, GhÖst, et quiconque se cache derrière l’énigme Blut Aus Nord, n’ont cessé de transfigurer le genre même sur lequel repose l’ensemble de leur production, mutante et dissidente. En débarrassant le Grand Macabre de ses traditionnels artefacts et poncifs formels, leur nouvel album, MoRT, plus éprouvant que jamais, pousse le paradoxe Black Metal jusqu’à un comble d’où ne subsistent que le fond et l’essence – sépulcrale. Entretien avec Vindsval.

Avant de vous attaquer à la réalisation de chaque album, vous en définissez un concept extrêmement précis, un peu à la manière d’un story-board pour le cinéma. Quel est celui de MoRT? Peux-tu nous parler de sa genèse?
Nous avons passé de nombreux mois à discuter de l’album avant de commencer sa composition, nous avions trop d’idées que nous ne parvenions pas à mélanger, trop d’angles d’attaque possible, trop de thématiques, trop de texte, trop de tout… Comme c’est le cas pour chacun de nos albums nous sommes partis dans un nombre incalculable de directions pour finalement nous recentrer sur le titre, sur ce mot MoRT qui s’est imposé comme le seul chemin à suivre, une forme ultime de néant parfait mais extrêmement complexe débouchant à la fois sur rien et sur tous les possibles imaginables. Il nous a évoqué ces riffs maladifs, ces guitares rampantes et décharnées, nous avons finalement voulu que notre musique souffre, que chaque note exprime le malaise. De tout un concept il n’est resté que la quête obsédante d’une atmosphère glauque, d’un paysage sonore poisseux et dévasté. Cet album est une histoire d’ambiance, le ressenti prend le dessus sur le cérébral.

Tu disais avoir voulu aller « au bout du Black Metal »?
Nous avons voulu avec MoRT toucher le fond d’une vision du Black Metal que nous développons depuis notre troisième album, aller au bout de cette idée, au bout de ce Black Metal malsain, dérangeant, dissonant, malade et torturé. Nous avons ouvert une brèche abominable avec The Mystical Beast Of Rebellion et nous nous sommes engouffrés dedans. Au bout du chemin nous attendait ce MoRT qui est aujourd’hui notre album le plus sombre, peut-être l’une des pires choses que la musique ait engendrées. Nous sommes allés au bout de ce Black Metal car nous n’insisterons pas (pour le moment) dans cette voie. Nous avons touché quelque chose avec MoRT et nous ne voulons pas le salir en composant une copie de cet album. Nous savons aujourd’hui que nous n’avons plus rien à apporter en travaillant dans ce sens et il est par conséquent temps d’explorer d’autres voies, certainement moins morbides mais toutes aussi profondes.

On imagine que l’acronyme MoRT (Metamorphosis of Realistic Theories) et les titres que vous aviez initialement donné aux morceaux de l’album («Ruins Of The Genesis (Antiparticles)», « Samsaric Ocean »…) sont en rapport direct avec la physique quantique, les théories de la perception du réel, de l’espace et du temps, et leurs implications philosophiques sur le rôle de la conscience dans l’appréhension et la compréhension de l’univers. Thematic Emanation y faisait également référence. C’est comme si, par le biais de ces références, vous vouliez donner un sens supplémentaire à vos disques, une piste de réflexion, en dehors de l’aspect purement musical…
Nous avons besoin de donner du sens à notre musique, pas pour l’auditeur (pour qui les choses peuvent sembler un peu «abstraites») mais pour nous-mêmes. La composition d’un album est une véritable aventure intérieure et philosophique dans la mesure où cela nous oblige à aller chercher des réponses à des questions posées par nos titres, nos riffs, nos textes qui sont souvent écrits de façon très compulsive. Je vis pour chaque album un moment très étrange où je ne fais plus évoluer le projet mais où lui me fait avancer, réfléchir, un moment où l’album n’est plus sous notre contrôle. C’est une étape très délicate mais stimulante (et envahissante) qui t’oblige à travailler énormément pour progresser et atteindre de nouveaux buts que tu n’avais même pas imaginés. Tout cela est très personnel, difficile à comprendre parfois et impossible à expliquer… mais qui peut aujourd’hui m’expliquer ce monde, le temps, la mémoire et tous les réels possibles… c’est pour cette raison que nous laissons traîner un peu de texte sur nos albums ou sur notre site, quelques écrits jetés à qui veut bien les lire.
Je ne suis pas certain que ces pistes de réflexion, ces références qui font partie de notre travail soient suffisamment bien retranscrites pour que l’auditeur se sente réellement concerné par cet aspect de notre travail, je pense qu’il retient surtout la musique que nous composons et c’est ce qui importe dans la mesure ou c’est cette forme d’Art que nous avons choisie pour nous exprimer.

Est-ce que le caractère musical relativement complexe de MoRT – recours à l’atonalité, dissonances, micro-intervalles, rythmes composites -, part d’une volonté de traduire musicalement le principe d’incertitude inhérent à ces théories, comme une remise en cause d’un déterminisme musical/black metal où les jeux seraient déjà faits?
Totalement. Nous refusons cette idée de choses figées, de jeux aux règles établies par d’autres et nous refusons que le Black Metal soit une chose figée vouée au pourrissement, nous refusons de pratiquer un Art dans des règles que d’autres ont décidé pour nous. L’Art dans son ensemble, et le Black Metal en particulier, ne doit pas connaître de limites. Nous considérons ce style de musique comme quelque chose de profondément subversif, pas quand il se contente d’être la méchante musique d’un Satan de carnaval, mais quand il est hors style, qu’il remet tout en question en détruisant, en (se) ré-inventant, en reniant pour avancer… quand il est un feeling insaisissable.

Il y a néanmoins cette référence à Satan dans la citation issue d’un rapport du FBI sur les crimes occultes dans les notes de pochette, qui dit que plus de crimes ont été commis au nom de Dieu, de Jésus et de Mahomet qu’au nom de Satan. Ce constat (ou cette forme indirecte de «dénonciation» ?) vient-il étayer votre propre interprétation du Satanisme ?
Les Satanistes sont des hippies inoffensifs au palmarès peu impressionnant. Si toutes les religions étaient aussi efficaces en matière de propagation du chaos, la Terre serait un havre de paix. En luttant, (silencieusement et discrètement quand même, l’adversaire est féroce), contre les religions «établies», les Satanistes luttent contre la haine, la guerre, la mort et l’intolérance. Ce sont des humanistes qui militent de toute évidence pour un monde meilleur… bénis soient-ils.

Quelle est la part d’incertitude dans la musique de BAN?
Totale, comme dans nos vies. Nous ne savons absolument pas ou Blut Aus Nord ira sur les prochains albums, les possibilités sont infinies, quand elles ne le seront plus nous arrêterons.

Dans MoRT, encore plus que dans les albums précédents, l’aspect technique semble extrêmement important. Est-il, pour vous, plus qu’un simple moyen pour arriver à ses fins?
La technique sert simplement à ne pas être limité, rien n’est plus frustrant que de ne pas pouvoir concrétiser une idée à cause d’une lacune technique. MoRT est un album très complexe à plusieurs niveaux mais cette complexité n’est pas une fin en soi, nous en avions besoin pour atteindre ce que nous avions en tête et ce vers quoi les compositions se sont lentement dirigées. La technique doit servir la musique, l’inverse ne présente aucun intérêt, seul le feeling doit exister et celui de MoRT n’aurait pu se construire dans la simplicité.

Pour la première fois, on entend du chant en voix claire, un peu à la manière de Virus ou Vend Buens Ende. Pourquoi n’avoir jamais sauté le pas auparavant?
Il y avait déjà un peu de chant en voix claire sur nos deux premiers albums, c’est quelque chose que nous utilisons quand nous estimons qu’un morceau en a besoin, comme pour tout le reste nous n’avons pas de cahier des charges. Néanmoins c’est quelque chose que j’aimerais personnellement développer un peu sur un prochain album.

Peut-être plus que jamais dans MoRT, on perçoit des influences musicales très éloignées du BM traditionnel, même si elles étaient déjà extrêmement palpables depuis The Mystical Beast.
Du Black Metal nous n’avons gardé que le feeling, le fond. La forme traditionnelle est précieusement conservée par les puristes qui ont la noble excuse de l’intégrité pour masquer leur incapacité à faire évoluer leurs compositions.
Évidemment nous écoutons énormément de choses, non pas pour piller mais pour nous ouvrir de nouveaux horizons, nous offrir quelques possibilités supplémentaires. L’important est de digérer tout ce qui peut t’influencer et d’en faire ta propre matière, quelque chose de nouveau. Par exemple Trey Gunn a été une grosse influence pour les riffs de MoRT (s’il savait ça je pense qu’il se suiciderait), c’est inaudible en écoutant l’album mais sa façon de jouer nous a permis d’imaginer une utilisation encore différente des guitares pour cet album.
Nous essayons d’écouter tout ce qui se présente, nous sommes constamment en quête de nouveaux vocabulaires musicaux… plus tu as de vocabulaire mieux tu t’exprimes.

Vous aviez, je crois, envisagé un featuring de Jarboe. Cette collaboration va-t-elle aboutir?
Nous avons eu cette idée mais pas pour cet album, nous aurions en revanche beaucoup aimé pouvoir travailler avec quelqu’un comme Diamanda Galás sur MoRT, le résultat aurait été terrifiant. Je pense que nous collaborerons avec Jarboe sur un prochain album ou un MCD mais nous ne voulons pas d’un featuring sans autre intérêt que de faire figurer un «nom» sur une pochette. Le but serait plutôt de composer quelque chose dans lequel elle puisse se sentir parfaitement à l’aise et qu’elle prenne ainsi entièrement en charge toutes ses parties, nous envisageons une véritable collaboration artistique qui permette à tout le monde de s’exprimer pleinement et de profiter de l’émulation créée pour avancer, progresser et essayer de nouvelles choses.
Maintenant, je ne peux absolument pas te dire quand cette collaboration pourra se concrétiser ni même si elle se concrétisera un jour, elle a beaucoup de projets en cours, nous en avons également beaucoup trop et il faudra évidemment que nous discutions en profondeur du sujet avec elle avant de nous lancer dans cette aventure.

Vous aviez également annoncé MoRT comme un double album avec deux styles distincts. Pourquoi avoir abandonné l’idée en cours de route ?
Comme je te le disais tout à l’heure nous sommes partis dans beaucoup de directions différentes avec MoRT et ne pouvant pas tout travailler sur un seul album par souci de cohérence nous avons pensé qu’il serait intéressant de sortir un double représentant deux approches différentes de ce titre mais nous nous sommes rendu compte en cours de route de la quantité astronomique de travail qu’il faudrait fournir et nous avons préféré garder toutes ces idées de riffs, de titres et de textes pour les retravailler ultérieurement afin de nous consacrer pleinement au MoRT qui sort aujourd’hui. Tout ce matériel figurera sur un futur album déjà intitulé The Destruction Of Reason By Illumination.

Même si les notes de pochettes sont extrêmement macabres, il s’en dégage un sentiment qui tient davantage d’un fatalisme noir que d’un réel pessimisme face à la Mort…
Pas de pessimisme, l’espoir permet d’être pessimiste mais l’espoir n’a aucune place ici. Un fatalisme noir effectivement, teinté d’une haine défaillante, d’un dégoût profond et d’une certaine mélancolie. Ces notes sont le résultat d’une grande Fatigue.

Comment a-t-on accueilli l’album chez Candlelight?
Ils sont très excités à l’idée d’avoir un album comme celui-là à travailler, ils ont fait de MoRT leur grosse priorité, considèrent BAN comme leur nouveau Emperor et sont extrêmement motivés, tout s’annonce donc plutôt bien. Ils ont déjà fait de l’excellent boulot sur The Work… qui s’est depuis beaucoup vendu et sur les rééditions des deux premiers albums. Nous attendons de voir ce qu’ils feront avec MoRT dont le caractère commercial nous semble tout de même assez limité…

Pourtant, The Work et Thematic Emanation se sont relativement bien vendus par rapport au tout-venant de la production Black Metal actuelle, non?
Oui. Candlelight nous a réellement permis de franchir un cap à ce niveau, en Europe évidemment mais surtout aux États-Unis, où Candlelight USA fait un énorme travail et nous a permis de toucher un nouveau public, à tel point que nous vendons désormais plus d’albums aux États-Unis qu’en Europe.
Cela ne change en rien notre façon de travailler et d’appréhender notre musique (MoRT est là pour en témoigner) mais en revanche, il est très agréable de savoir que nos albums sont disponibles absolument partout et bénéficient désormais d’une importante campagne de promotion.

Depuis vos débuts il y a 13 ans, votre vision profonde de la musique a-t-elle considérablement évoluée, ou bien, finalement, seule la forme change-t-elle?
Notre vision de la musique est exactement la même, nous avons simplement évolué, mûri, et surtout nous nous sommes ouverts mais les bases et les buts à atteindre restent les mêmes. Nous sommes fiers de chacun de nos albums et ne renions absolument rien, nous avions une ligne de conduite au début et nous sommes restés fidèles à ces principes. Les modèles, les «pères» de Blut Aus Nord (Quorthon et Bathory en tête) sont toujours les mêmes et c’est toujours vers ces références que nous allons puiser l’essence de BAN, quel que soit le projet en cours…

On a pu lire et entendre ici et là des histoires de «concurrence» entre BAN et Deathspell Omega. Quelles relations entretiennent les deux entités ?
Je n’avais pas encore entendu ces histoires de concurrence entre les deux groupes, au contraire Deathspell est l’un des rares groupes actuels que j’apprécie personnellement beaucoup et qui propose une musique de qualité et un concept très complet. Leur dernier MCD Kenôse laisse entrevoir de belles choses. C’est un groupe qui travaille sérieusement et qui, avec quelques autres comme Axis Of Perdition ou Spektr par exemple, peut faire avancer les choses, les pousser encore un peu plus loin. Le Black Metal a besoin de ces groupes, bien plus que de tous les pompeurs de Mayhem, Dark Throne ou Burzum qui ne servent strictement à rien…
Pas de concurrence donc et pas de relations non plus, nous ne faisons pas beaucoup de copinage dans ce milieu.

Pour finir, j’aimerais que tu me parles de ton label, Appease Me.
Avec Appease Me… le but est de travailler avec des Artistes, pas de simples musiciens mais des Artistes ouverts qui ont envie d’avancer sans s’imposer de limites. C’est dans cette optique que nous avons signé Coprofago récemment, groupe qui est en train de se séparer de ses influences pour se lancer dans quelque chose de plus personnel, ils ont un potentiel incroyable et pourraient devenir les nouveaux Cynic. Nous venons de sortir l’album de Spektr qui est une véritable expérience, une œuvre fascinante, ainsi que celui de Comity qui est d’une densité absolument incroyable, la construction de cet album nous a totalement bluffés. Les deux nous ont mis une grosse claque !
Au cours des prochains mois nous sortirons les albums d’Eternal Majesty, Forest Silence, Bunkur, Apocryphal Voices et un nouveau MCD de Monolite.
Quelques signatures importantes sont en cours de «négociations» mais il est évidemment beaucoup trop tôt pour en parler… Nous essayons de développer des relations réellement amicales avec les groupes que nous signons, nous sommes aussi, et surtout, musiciens et nous aimons échanger avec eux sur leur travail, le nôtre, imaginer et prévoir des projets communs, etc…

www.blutausnord.com
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #9 (Septembre 2006)
couv VERSUS MAG #9

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