CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND – Lick My Decals Off, Baby

24 Août

CAPTAIN BEEFHEART Lick My Decals Off Baby
(1970, Straight Records)

Quel est LE chef-d’œuvre absolu de Don Von Vliet, aka Captain Beefheart, et de son Magic Band ?
A cette question torride, l’histoire, la critique, le monde a tranché, dictant du même coup un verdict qui semble irrécusable et sans appel, hissant Trout Mask Replica au rang de sésame, de must-have et de référence suprême. Je contre et j’affirme, quitte à y laisser des plumes, que Lick My Decals Off, Baby lui dame le pion. J’ai raison. Je le sais. Et vous avez tort. Vous avez tort parce que vous mesurez le caractère ultime d’un disque à l’encre qu’il a fait couler, à l’incompréhension et à la controverse qu’il a suscitées à sa sortie en 69 puis à sa réhabilitation planétaire, à sa pochette mythique à la tête de poisson, à son Fast’n’Bulbous, et parce que c’est le plus ardu, le plus décousu et le plus imbitable que le Cap aie jamais pondu (et ça, ça vous plaît), et puis aussi pour faire comme tout le monde puisque ça vous évite de devoir choisir entre deux disques presque à égalité dans l’imbitabilité et la frénésie déconstructiviste. Je suis une fan indécrottable de Trout Mask, dévote à la limite de l’idiotie, j’aime ce disque comme mon frère. Trout Mask Replica est un disque IMPORTANT, mais Lick My Decals Off, Baby est simplement MEILLEUR et je l’aime plus encore (Ah, traîtresse !).
Vous vous plantez, mais au-delà de ce début de harangue pisse-copiste, nous sommes au moins d’accord sur un point : dans le cœur de bœuf, tout se mange. Mieux, tout est exquis, excepté les très dispensables Unconditionally Guaranteed et Bluejeans & Moonbeams (quelques années plus tard, Von Vliet fit d’ailleurs son mea-culpa, mettant en garde la jeunesse contre la médiocrité – relative – de cette double ration Mercury 1974). Vous vous plantez, mais il faut bien l’avouer, Beefheart est un géant de la musique du Xxe siècle, et Trout Mask et Lick My Decals Off sont deux grands albums.
D’abord parce que le Magic Band n’a jamais été aussi bon que sur ces deux là et n’a jamais si bien porté son nom. Imaginez une bande de freaks géniaux affublés de surnoms à coucher dehors: Zoot Horn Rollo (guitare slide, flûte), Antennae Jimmy Semens (slide guitare), The Mascara Snake (voix, clarinette basse), Rockette Morton (basse, narration), John « Drumbo » French (batterie), Art “Ed Marimba” Tripp (marimba) et Captain Beefheart (chant, saxophones ténor et soprano, clarinette basse). Imaginez les réunis dans une pièce jouant simultanément un morceau différent sur un instrument différent, puis imaginez qu’envers et contre toute logique musicale connue, il résulte de l’assemblage des ces parties un swing vaudou comme vous n’en aviez jamais entendu, même dans vos rêves les plus dingues, ceux dans lesquels Sun Ra, Ornette Coleman, les Stooges, Leadbelly, Howlin’ Wolf, et Bo Diddley se livrent à un rite d’initiation païen avec une avant-garde rock même pas encore née, sous la pleine lune de la Nuit Etoilée à St Rémy. Oui bien sûr, la musique de Beefheart est au-delà de ça. Plus dadaïste que Dada, elle échappe à tout verbiage. Plus on en parle, plus elle se dérobe. Alors n’en parlons plus.
Sur Lick My Decals Off, Baby, Zappa n’est plus de la partie suite aux différents qui opposèrent momentanément les deux frères ennemis caractériels à la sortie de Trout Mask, et c’est Beefheart qui produit tout. L’histoire raconte qu’en pur autodidacte, il avait pris l’habitude de siffler chaque partie à ses musiciens. Et même si cette légende minimise probablement le rôle du Magic Band dans le processus de composition et les arrangements, il y a sans doute une part de vrai. Ce qui est certain cependant, c’est que la mise en mots incombe à Don Von Vliet dans sa totalité et que cette poésie-là sort de la cervelle d’un type qui n’est clairement pas de ce monde terrestre.
« I wanna find me a woman who’ll hold my big toe till I have to go / I wanna find a blue swirl plastic ocarina / About five miles long / And play with them sweet potatoes all night long / ’cause them yams have all them eyes that yawn / ‘yearn down yonder below the ground ‘n their golden hair is ah dirty brown« .
A l’instar de sa peinture (car l’homme est aussi peintre et sculpteur), l’approche textuelle de Beefheart est basée sur le jeu et la libre-association et tient à la fois de la pureté candide de l’enfant, de la bestialité de l’animal sauvage, de l’humour Rabelaisien, du sexe, de la nature, de la joie et de la grâce de l’innocence que nous autres terriens avons perdus en même temps que nos poils ont poussés.
« Rather than I want to hold your hand / I wanna swallow you whole / ‘n I wanna lick you everywhere it’s pink / ‘n everywhere you think / Whole kit ‘n kaboodle ‘n the kitchen sink / Heaven’s sexy as hell / Life is integrated / Goes together so well ‘n so on »
Bien sûr, l’Art sans ego du type le plus égocentrique du désert de Mojave a fini par tomber dans les oreilles de la « next-generation » (Père Ubu, John Lydon, Devo, The Fall, Joe Strummer, Sonic Youth…) dont le Cap a dit, s’adressant à Lester Bangs : « Je ne les écoute jamais… ce qui n’est pas très gentil de ma part… encore une fois, pourquoi devrais-je contempler mon propre vomi ?« .
Francoise Massacre
Publié dans : VERSUS MAG #8 (Eté 2006)

couv VERSUS MAG #8

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2 Réponses to “CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND – Lick My Decals Off, Baby”

  1. Nico sdz 10 octobre 2007 à 11:49 #

    Eh ben je suis bien d’accord! « Lick my decals off, baby » c’est mon préféré aussi.

  2. francoise massacre 10 octobre 2007 à 13:13 #

    mes respects

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