ARTICLE/INTERVIEW – SELDON HUNT: Austral alien

8 Jan

SELDON HUNT

«Je n’ai pas le sentiment d’avoir de filiation particulière avec d’autres artistes visuels. Mon obsession pour la musique et la littérature constitue sans doute ma plus grande source d’inspiration. Ces dernières années, j’ai surtout puisé de la matière première à travers mes différentes collaborations avec des gens comme Stephen O’Malley, Dennis Tyfus, NICO Doxx, Jan Le Maire ou Aaron Turner. En ce moment, je suis certainement très influencé par le doom et le black metal. Et puis récemment, O’Malley m’a offert le livre de Cormac Mc Carthy ‘ Blood Meridian’. Ce fut une révélation».

Adolescent, Seldon Hunt écoute Satie et Beethoven, et parce qu’il joue du piano ragtime et boogie, il explore le blues et le jazz, de Champion Jack Dupree à Oscar Peterson en passant par Little Brother Montgomery, Jimmy Yancey et Roosvelt Skyes. Et puis, il découvre le punk, le metal, mais aussi la littérature à travers Hemingway et Bukowski. «Ils ont changé ma vision de choses. En tant que jeune artiste masculin, je me suis retrouvé dans leur anormalité. J’étais loin du type sportif ou arty. Ils m’ont ouvert le cœur et l’esprit. Je voulais mener ma propre vie».

Mais c’est au cours de ses études de biologie que Hunt prend pour la première fois conscience de son aptitude au dessin «Lorsqu’on faisait des dissections à l’Université, on devait toujours dessiner ce que l’on avait sous les yeux. Petit à petit, il s’est avéré que mes dessins étaient bien meilleurs que ceux des autres». A partir de là, Seldon se met à dessiner sous forme de cartes d’anniversaires pour des amis, ou de petites BD «assez ridicules» pour reprendre ses termes. Il quitte alors l’Université et les sciences pour se consacrer à des études de design et de graphisme sans savoir vraiment où cela le conduira. Très vite, il montre un intérêt croissant pour les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies et l’informatique mais ses professeurs ne cautionnent pas l’utilisation du nouveau média en tant qu’outil graphique, ni les travaux de Seldon qui en résultent. Viré. «Alors, je me suis remis à dessiner des cartoons très peu recommandables, moralement et éthiquement parlant, jusqu’au moment où j’ai de nouveau reconsidéré l’art et l’image avec un peu plus de sérieux».

Seldon illus2 SELDNO HUNT illus1

L’Australien délaisse alors cette approche cartoonesque du dessin, ce trait de crayon naïf et cette esthétique minimaliste au profit de pièces digitales monumentales, ultra-graphiques, cultivant l’art du détail et de la symétrie. Cette évolution, il l’explique en partie par son aversion naturelle pour les modes graphiques et les tendances de l’art bien-pensant qu’il exècre. «Cette manière désinvolte de dessiner est devenue tellement ‘branchée’ avec l’apparition de la skate culture ‘fashionista’. Il y en avait partout dans les magazines ces dernières années, avec cet engouement idiot pour l’esthétique du camé à l’héro, des mecs de la rue ou encore du pseudo-graffeur-DJ afrobreakbeat cool. Ces derniers temps, tous les magazines et les conférences sur le design ne parlent que de ces rock star designers sortis de nulle-part qui dégainent leurs dessins fait à la main avec des crayons de couleur pour des boîtes à la mode. Sous-couvert de naïveté, ces dessins sont en fait élaborés par des designers chevronnés sans aucune personnalité qui se copient désespérément les uns les autres. Ils sortent tous de magazines fashion, comme Tokion qui est probablement le chef de file de tout ça. Voilà pourquoi il était hors de question que je continue dans cette voie».

Quoiqu’il en soit, la conjonction de l’utilisation de l’informatique avec une conception très introspective de l’Art fut sans doute le point de départ de l’esthétique sombre et minutieuse de Hunt. «Je suis fasciné par les labyrinthes, le fait de se perdre, de se retrouver seul dans un espace complexe. Ce que je crée se fond à la fois dans une représentation inquiétante et dans un espace immatériel. C’est aussi ce j’essaye d’atteindre à travers mes textes».

SELDON HUNT japla

Au fur et à mesure de ses travaux, Hunt développe non seulement une obsession du détail mais également une fascination pour le principe de symétrie, qui devient l’élément crucial de ses compositions digitales. «La symétrie résulte d’un désir d’hypnotiser les gens. Quand j’ai commencé à travailler sur la symétrie, je trouvais que ça donnait à mes pièces une sorte de perfection subversive et dérangeante. Il faut que chaque pièce ressemble à quelque chose qui a toujours existé, en dehors de toute intervention humaine, quelque chose d’impossible. Il y a quelque chose de diabolique dans cette symétrie parfaite, elle-même construite à partir d’éléments apparemment chaotiques. C’est aussi une manière pour moi de me démarquer de l’idée de design contemporain qui utilise beaucoup l’asymétrie, la juxtaposition d’espaces blancs et la dynamique. Pour moi, cette obsession pour le ‘bon’ design, cette idéologie de l’asymétrie sont ridicules et superficielles. Dans la symétrie, il y a quelque chose de primitif, d’archaïque et de mystique que je trouve bien plus puissant et engagé, autant pour moi que pour celui qui regarde. Mon rôle de designer, c’est de faire en sorte que cette sensation mystique soit le reflet de la musique que je représente, et non pas de faire quelque chose de tape à l’œil, cool ou à la mode».

SELDON HUNT C.Schnitzler artwork

SELDON HUNT The Ocean 7'' artwork

SELDON HUNT MooB artwork
Un autre de ses leitmotivs est le recours aux représentations d’animaux, d’insectes et de formes de vie primitives (poulpes, méduses, polypes et autres organismes pélagiques). «Pendant mes études de biologie, j’étais d’abord fasciné par l’aspect visuel. Je suis très avide de vieux atlas d’histoire naturelle. Ils sont truffés de superbes lithographies. Les formes organiques sont pour moi comme des extraordinaires mutations de ce que je suis en tant qu’organisme humain. Je suis aussi fasciné par le monde étrange des corbeaux et l’intelligence collective des insectes».

SELDON HUNT Isis poster

En 1998, KK Null (guitariste du combo hardcore japonais Zeni Geva) lui commande une pochette d’album par le biais d’un ami commun. A partir de là, des musiciens outre-Pacifique commencent à s’intéresser à ses travaux : l’électronicien Kid 606 pour commencer, puis des groupes d’obédience metal ou affiliés : Isis, Neurosis, Pelican, Troum, Lotus Eaters, Khanate… «(…) Des guitares heavy flirtant avec un psychédélisme sombre. Je me suis donc retrouvé à travailler sur le genre de musique que j’aime le plus au monde !». Généralement, Seldon Hunt ne vient pas à soi, on vient à Seldon Hunt – sauf cas particulier, comme celui d’Isis à qui il propose ses services afin de rendre plus homogènes les visuels du groupe.

Prolongement ou complément de son art visuel, les monologues apocalyptiques pondus par Seldon Hunt (notamment pour les livrets des «Grimmrobe Demos» de Sunn O))), «Capture & Release» de Khanate et «West Of The Sun/Oceans Turn To Black» de Whitehorse) sont d’une incroyable densité. Sa prose fluide, oppressante et torturée pourrait faire penser à une version glauque de l’écriture automatique pratiquée par les surréalistes en leur temps, exigeant cependant de longs rituels préliminaires : «L’écriture est un médium par lequel j’atteins une très grande conscience de moi-même, sans doute parce que je n’ai pas besoin d’utiliser mes yeux ou de faire attention à l’intégrité de l’espace et des couleurs. Avant d’écrire, tu dois d’abord connaître ce dont tu vas parler. J’en suis convaincu. Ça ne rend pas la tâche plus facile, mais ça donne beaucoup de puissance à l’écriture. Avant d’écrire, je pars souvent faire de longues marches à la nuit tombée, puis je m’assois sur la plage avec un stylo et je jette des idées sur le papier. J’essaye de visualiser un temps et un lieu sombres et imaginaires. J’invente alors un monde dans lequel je peux me déplacer librement pendant que j’écris. Le langage peut-être utilisé comme une ‘voix’ qui peint ce que tu vois et ce que tu sais. Souvent, je rentre dans une sorte de transe distendue et rythmique. Parfois, je dois m’arrêter et m’en extirper, parce que je sens que ce monde disparaît dans des régions brumeuses auxquelles je ne peux plus accéder, et je perds l’essence de ce vers quoi je tendais. Je n’aime pas qu’on parle de ‘notes de pochettes’ à propos de mes textes, parce que j’essaye de créer quelque chose de spécial, d’unique et d’essentiel qui reflète le contenu de l’album, une piste supplémentaire et visuelle».

SELDON HUNT Khanate poster

Mû par un désir d’ubiquité exploratoire, Hunt étend ses moyens d’expression à d’autres supports. Fixation de l’image par la photo (et en passant, quelques déboires avec les forces de l’ordre alors qu’il photographie une usine désaffectée au coucher du soleil) ou captation de l’image en mouvement par le film. «Je n’aime pas l’idée d’être enfermé dans un seul médium. J’ai tendance à m’ennuyer et à être distrait facilement. Je veux pouvoir tout explorer pendant qu’il est temps. Ces différents médias me permettent d’exprimer et de définir différents aspects de ma personnalité. Ce que j’exprime avec mes images digitales est totalement différent de ce que j’exprime par l’écriture». En 2004, il réalise «Carlo», un documentaire sur Carlo Steegen, fondateur du label noise Audiobot, et sur la culture souterraine à Anvers avec son lot de personnages-clé, Dennis Tyfus en tête. En 2005, il accompagne Isis sur leur tournée européenne, caméra à l’épaule. Monté par son ami Hearth Bradley, ce documentaire sera inclus dans un DVD à sortir sur Ipecac dans les prochains mois. «Pour le moment, le documentaire dure un peu plus de deux heures et on y voit tout un tas de personnages étranges, des gens qui tournaient avec Isis ou qui passaient simplement le temps d’une soirée. Il y aura aussi des extraits de live de Jesu et de Dälek, et des scènes incroyables qui se sont déroulées pendant la tournée. Je sais que les avis sur le film seront partagés parce que ces groupes ne se comportent pas sur la route comme Mötley Crüe ou Warrant. C’est un documentaire qui tente de capturer ce qu’est une tournée d’Isis et aussi toute la culture de cette scène à travers les labels, les promoteurs, les fanzines, les fans, etc.».

SELDON HUNT Ginnungagap artwork

Pendant un temps, Seldon Hunt bataille pour tenter d’exposer ses travaux dans son propre pays. Mais parce qu’il refuse de se plier aux exigences institutionnelles et aux conventions en usage en Australie, il sait qu’il n’est pas maître en sa propre maison. «Depuis des dizaines d’années, l’Australie rejette et ignore systématiquement les artistes qui innovent. Ils s’intéressent uniquement à ce qui se passe en Europe, en Angleterre ou aux Etats-Unis. Il y a beaucoup de gens qui ont dû quitter le pays pour pouvoir être enfin acceptés pour ce qu’ils faisaient. Et bien sûr, ce n’est que lorsque ça s’est mis à marcher pour eux que les Australiens ont commencé à s’y intéresser. Et puis ici, les gens sont obsédés par les financements et les subventions. La plupart des projets financés sont vides et dénués de toute pertinence culturelle parce que c’est la condition pour avoir de l’argent. Pour moi, l’art subventionné n’est pas très éloigné de l’art d’Etat Stalinien. Au final, c’est juste de la propagande destinée à donner une image positive du Gouvernement par rapport à son soi-disant intérêt pour l’art contemporain et les idées nouvelles, ce qui est très loin d’être le cas ! Par conséquent, l’art ici est complètement institutionnel. Comme je suis en dehors de tout ça, les gens d’ici ne prêtent aucune attention à mon travail, à part ceux qui s’intéressent à la musique expérimentale et au metal».

SELDON HUNT Melvins poster

SELDON HUNT Wolf eyes poster

Toutefois, la défection australienne, loin d’être une entrave à son appétence créatrice, constitue sans doute la raison même pour laquelle Hunt s’attache à exporter son art et à multiplier les projets et collaborations à l’étranger, comme en atteste son calendrier pour les mois à venir : exposition de son projet Trespass Art pour le 18ème International Art Festival à St Niklaas (Belgique) pour le mois d’avril, collaboration avec Stephen Kasner – peintre américain au style sombre qui a notamment conçu des pochettes d’album pour Trephine et Meatjack-, publication d’un recueil de prose et aussi d’un livre à paraître sur Hydrahead et contenant diverses collaborations avec Stephen O’Malley et Aaron Turner, création avec ces derniers de la marque NÆVIL basée sur la conception de pièces graphiques et de t-shirts, enfin, un voyage en Europe en 2006, avec à la clé, l’espoir d’y trouver un lieu d’exposition pour ses travaux en solo.
www.seldonhunt.com // www.myspace.com/seldonhunt
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #6 (Janvier 2006)

couv VERSUS MAG #6

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