DOSSIER KRAUTROCK Part III: INTERVIEW : Julian Cope (Krautrocksampler)

16 Août

JULIAN COPE - Head on Tour

Le milieu des années 90 fut une période décisive pour le Krautrock puisqu’il vit la réhabilitation d’un genre oublié, refoulé, et la reconnaissance critique et publique d’un phénomène musical et contre-culturel unique en Europe, souvent assimilé à grand tort au rock progressif pompeux de Yes ou Genesis. À l’origine de ce regain d’intérêt, la parution (suivie immédiatement par la publication de deux autres livres sur le sujet) de Krautrocksampler, petit guide d’initiation à la grande kosmische musik, ouvrage de référence, hommage brûlant et littéralement fumant du musicien maboule et ésotérique de l’underground britannique Julian Cope (Brain Donor, The Teardrope Explodes) pour cette scène rock allemande des seventies. En mars dernier, la traduction française tant attendue, voire inespérée, est enfin publiée chez Kargo et l’Éclat. L’occasion d’une discussion passionnée et passionnante avec l’auteur sur l’Avant et l’Après Krautrocksampler (petit guide d’initiation à la grande kosmische musik).

JULIAN COPE - Krautrocksampler

En lisant ton livre et en écoutant des groupes aussi différents que Faust, Can, Cluster, Kraftwerk, Neu!, Ash Ra Tempel ou la bande des Cosmic Courriers, on en vient à se demander si une véritable scène Krautrock a finalement jamais existé. Les musiciens allemands avaient–ils le sentiment d’appartenir à un même mouvement à l’époque, ou bien a-t-on affaire à une pure création des médias ? À ton avis, qu’est-ce que ces groupes avaient en commun, excepté qu’ils se trouvaient au même endroit au même moment ?
La question ne se pose que si tu regardes tout ça d’un point de vue purement intellectuel. Il saute aux yeux que les disques eux-mêmes étaient le résultat d’une impulsion dont le carburant psychique ne ressemblait en rien à celui qui animait le reste du rock’n’roll de l’époque. Faust, Can, Neu!, Cluster, Kraftwerk et Ash Ra Tempel semblent très éloignés les uns des autres jusqu’à ce que tu commences à les comparer à ce qui se faisait ailleurs. Alors, tu te rends compte de l’intensité de ce qui les unit, de leurs similitudes. Tout comme les musiciens de l’underground grec qui avaient fui le régime de Papadhópoulos, les disques dont je parle dans Krautrocksampler ont tous capturé quelque chose de l’ordre du désir, un désir ardent, tellement plus ardent que dans les productions britanniques ou américaines de l’époque.
La dernière partie de ta question sur « le lieu et le moment » est intéressante. Pour pouvoir jouer du rock’n’roll dans un pays dans lequel des millions de Juifs avaient été assassinés, il fallait partager quelque chose d’essentiel et de fondamental, bien au-delà de ce qui s’était produit en Angleterre et aux États-Unis. L’éditeur de la traduction allemande de Krautrocksampler me disait que lui ainsi que toute sa génération étaient extrêmement embarrassés. Ils se sentaient coupables parce que leurs mères, leurs pères, leurs oncles et leurs tantes avaient été les « petits soldats d’Hitler » – ce sont ses mots -, et que la mission de la nouvelle génération était donc, en quelque sorte, de transposer la rébellion anglaise et américaine en une expérience purement allemande. Pour moi, ils ont réussi.

Dans Krautrocksampler, ton évocation de la musique cosmique allemande est extrêmement personnelle et apparaît parfois comme un hommage de fan. Quelle y-est la part de fantasme, de mythe et de réalité historique ?
D’une certaine façon, le message que j’ai voulu faire passer dans Krautrocksampler a été éclipsé par le livre des frères Freeman (Ndlr : il s’agit du livre A Crack In The Cosmic Egg sorti quelques mois seulement après la parution de Krautrocksampler), parce qu’ils utilisaient le terme « Krautrock » pour désigner toute la musique allemande – méthode que je considère xénophobe et paresseuse. Il y avait effectivement des groupes de rock comme Birth Control, Jane, The Scorpions en Allemagne de l’Ouest, mais ce n’était pas du Krautrock à proprement parler parce que la démarche de ces groupes était exactement la même que Led Zeppelin ou les Who. Le Krautrock était une forme de conscience et de provocation à l’encontre de l’état d’esprit de l’Allemagne de l’après-guerre. En tant que musicien ayant appartenu à la scène punk de Liverpool, je suis souvent surpris d’entendre certaines personnes affirmer qu’il n’y avait pas de scène à Liverpool. Elle existait, mais on était lié, non pas par un désir de ressembler aux autres, mais par le désir d’être différents du reste du monde. Et je pense que les vrais Krautrockers ont créé une musique qui participait de ce même état d’esprit.

Dans quelle but as-tu écrit Krautrocksampler en 1995, avant même la parution des deux autres livres sur le sujet quelques mois plus tard (A Crack In The Cosmic Egg des frères Freeman et Cosmic Dreams At Play de Dag Asbjørnsen) ? Est-ce que d’une certaine manière tu voulais réhabiliter le Krautrock et le montrer au monde sous un jour plus favorable ?
J’ai écrit Krautrocksampler pour montrer que le terme « Krautrock » s’appliquait à un genre de musique expérimentale spécifique, fait avec une attitude spécifique, par un petit nombre de musiciens allemands conscients d’eux-mêmes. Je n’aimais pas que cette musique soit comparée à des groupes de merde comme Yes, Genesis et ELP (Ndlr : Emerson Lake & Palmer).

Justement, penses-tu que ton livre a contribué d’une manière ou d’une autre à la reconnaissance critique et publique du phénomène Krautrock des 70’s, qui était alors plutôt considéré comme un vieux genre un peu poussiéreux ?
Mon livre a été le commencement de quelque chose, c’est tout, et c’est déjà beaucoup. J’ai eu l’impression que l’énergie qui s’en dégageait permettait enfin d’instaurer un début de débat. Les frères Freeman m’ont avoué qu’ils avaient laissé tomber l’écriture de leur livre jusqu’à ce qu’ils apprennent que j’étais entrain d’en écrire un, ce qui était plutôt une bonne chose quand on sait que ça faisait des années qu’ils planchaient sur le sujet.

On peut donc dire que le revival Krautrock du milieu des années 90 a été l’une des conséquences de la publication successive de ces trois livres?
Au moment de la sortie de Krautrockampler, j’ai présenté un genre de « nuit du film Krautrock » au National Film Theater, et là, la couverture médiatique du bouquin était gigantesque. Il y a eu d’énormes articles dans le Times, le Guardian, et dans les plus grands magazines musicaux, si bien qu’on ne pouvait plus ignorer l’existence de ce livre. Après coup, je me dis que les journalistes eux-mêmes – dont la plupart avaient été des fans au moment de l’adolescence – ont alors dû chercher à faire renaître le Krautrock et à l’élever, bien au-dessus de toute la merde bourgeoise, comme Yes ou Genesis.

Cela signifie qu’avant le regain d’intérêt des 90’s, les journalistes et les rock-critiques niaient purement et simplement l’importance historique du phénomène…
Avant mon livre, les journalistes n’utilisaient même pas le terme « Krautrock ». Au début, les critiques de mon livre se moquaient du côté improbable d’un tel sujet. Mais très vite, la grande force, la puissance considérable du mouvement Krautrock s’est imposée à tout le monde.

Qu’est-ce qui, dans ces musiques underground allemandes de l’après-guerre, a bien pu résonner si fort en toi ? Comment expliques-tu ton amour immodéré pour le Krautrock ?
Quand j’étais adolescent, je détestais Pink Floyd. Je suis devenu punk avant-même d’avoir entendu les Sex Pistols, juste parce que j’avais vu une photo de Johnny Rotten qui portait un t-shirt « I Hate Pink Floyd ». Et avant l’arrivée du Punk en 1977, la meilleure chose qui m’était arrivée était d’avoir vu jouer Faust en 1973. Et puis j’ai grandi avec des films de guerre dont le message était généralement « Les Allemands sont mauvais ». Et le rebelle en moi était évidemment intrigué par ces gens que l’on disait si méchants.

Selon toi, qui a tué – ou – qu’est-ce qui a tué le Krautrock à la fin des 70’s ? L’arrivée du Punk Rock en Angleterre?
Oui, le Punk a tout détruit. C’est triste de se dire que le Krautrock, tout comme la carrière de musiciens comme Alex Harvey, a été détruit par la soi-disant « New Wave »…

Ce qui est frappant quand on lit ton livre, c’est que tu évoques la préhistoire du Krautrock et son âge d’or, mais tu ne parles pas de ce qui s’est passé après, j’entends par-là l’héritage du Krautrock et l’influence qu’il a eu sur les générations suivantes de musiciens, notamment sur le Northern Post-Punk et le mouvement New-Wave. Pourquoi t’être arrêté précisément au moment de la fin du label Kosmische Musik et de Rolf Ulrich Kaiser ? Et à ton avis, qui sont les vrais héritiers du Krautrock aujourd’hui ?
Je ne suis pas journaliste, et je ne voyais aucun intérêt à parler de ce qui se passait après. Mon intérêt était de publier un « One’s Head Guide » dont j’étais la tête. Ce sont des musiciens comme nous qui ont fait le Punk, des gens qui ont grandi avec le Krautrock. Les deux sont intimement liés. Je ne pense pas qu’il soit vraiment nécessaire de déterminer qui a hérité du Krautrock parce que TOUT LE MONDE en a hérité, même des bouses comme OMD (Ndlr : Orchestral Manœuvre In The Dark) ! Et puis qui suis-je donc pour juger mes contemporains ? Si je le faisais, je serais très certainement injuste avec eux.

Finalement, penses-tu que le Krautrock était un mouvement musical politique?
Oui. Le Krautrock était éminemment et totalement politique. Son existence même était un cri de rejet envers la vieille génération allemande. Et à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, elle disait : « nous existons indépendamment de vous ». Et la preuve même de son caractère rebelle repose dans l’extraordinaire quantité de disques produits par ces artistes. N’importe qui peut avoir son « moment Woodstock » et être entouré par un demi-million d’autres personnes le temps d’un concert. Mais ces mecs-là, eux, ils ont tenu, ils ont persisté et ils ont triomphé.

Julian Cope «Krautrocksampler, petit guide d’initiation à la grande kosmische musik» (Kargo & L’Éclat, 2005, traduction française par Olivier Berthe)
www.headheritage.co.uk

Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)

couv VERSUS MAG #4

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