DOSSIER KRAUTROCK Part II: Discographie sélective idéale du Krautrock

15 Août

CAN



Monster Movie (1969); Soundtracks (1970); Tago Mago (1971); Ege Bamyasi (1972); Future Days (1973)

«Seule la musique compte, et non le Musicien. (…) Can était un être vivant. Un organisme, comme une fourmilière. L’âme du groupe n’était pas celle de nous quatre, elle était celle d’un être surnaturel nommé Can, c’est important» Michael Karoli

De tous les groupes de la scène Krautrock, Can est incontestablement celui qui eut l’impact le plus considérable sur l’évolution du rock. En explosant tous les formats musicaux préexistants, il ouvrit la voie royale au free-rock, au post-rock, mais aussi à la musique électronique et à tous les genres hybrides et aventureux de la fin du XXè siècle.

Can naît en 1968 de la rencontre entre Irmin Schmidt (pianiste et chef d’orchestre de formation) et Holger Czukay (bassiste et ingénieur du son), tous deux émules du compositeur contemporain Karlheinz Stockhausen, rejoints par Michael Karoli, jeune guitariste passionné par la chose Rock, la Soul et la Beat Music, et par le batteur de free-jazz Jaki Liebezeit. Bien qu’issus d’univers musicaux très différents, tous sont cependant subjugués par la puissance du White Light du Velvet Underground ou de certains morceaux des Beatles de l’ère psychédélique (« I Am The Walrus »). Très vite, le groupe installe son propre studio, l’Inner Space, dans un château à Cologne.

La même année, ils rencontrent le sculpteur noir américain Malcom Mooney. Celui-ci s’improvise chanteur le temps d’un premier album officiel magistral, Monster Movie (1969), qui pose d’emblée les jalons de l’esthétique mutante de Can : un goût prononcé pour l’expérimentation et l’improvisation («composition spontanée»), un sens harmonique et rythmique inouï, un groove hors du commun et des lignes de voix quasiment sexuelles : une musique pour le corps et l’esprit, mélange de rock psychédélique, d’expérimentations électroniques combinées à l’héritage bruitiste du Velvet et au principe de répétition emprunté à Terry Riley et Steve Reich. «Yoo Doo Right», morceau de bravoure construit à partir d’une longue improvisation de 12 heures témoigne de cette force visionnaire, et montre l’incroyable puissance rythmique et la sensualité de crooner d’un Mooney pourtant dilettante, en osmose constante avec le jeu rythmique de Liebezeit.

Le disque suivant, Soundtracks (1970), est une compilation qui rassemble diverses musiques écrites pour le cinéma. Un disque hybride et éclaté qui compte néanmoins des chansons surprenantes et fiévreuses. Mais il marque surtout le passage de relais entre Malcom Mooney (en pleine dépression, il retourne aux États-Unis) et son impétueux successeur japonais Damo Suzuki, qui entre avec fracas par la grande porte en faisant irruption sur scène lors d’un concert du groupe à Munich.

Avec Tago Mago (1971), double-album et double-chef d’œuvre, la puissance incantatoire de Can atteint des sommets. Damo est un inventeur de mélodies. Avec lui, tout devient plus souple et plus libre. Sa façon modale de chanter, en déposant de légères et curieuses dissonances sur les harmonies raffinées s’intègre si bien que les cinq musiciens ne forment plus qu’un seul instrument. La systématisation de la technique du sample et du collage participe également à la fulgurance novatrice de pièces comme « Mushroom », «Halleluhwah» et «Aumgn», d’une intensité rarement égalée.

Puis vient le plus pop et le plus accessible des albums de Can en même temps que leur plus grand succès commercial : Ege Bamyasi (1972) reste un album époustouflant, inspiré et d’une grande qualité artistique comme en attestent la magnifique ballade «Sing Swan Song» et les deux seuls véritables tubes du groupe, le frénétique «Vitamine C» et le single «Spoon» qui se vendra à 300 000 exemplaires.

Enfin, le dernier album important de Can, Future Days (1973) est aussi le dernier album sur lequel le courant demeure et passe du début à la fin et le dernier disque avec Damo Suzuki, qui, ne souhaitant pas devenir rock star deviendra, à défaut, témoin de Jehova. Considéré par Czukay comme leur premier album d’ambient, Future Days est un disque vaporeux et atmosphérique splendide. Mais leur âge d’or est déjà derrière eux. En même temps que le groupe se professionnalise, la magie sauvage des débuts disparaît et laisse place à une musique plus civilisée, synthétique et conventionnelle. Can se désagrège à la fin des années 70 après quelques albums passables et se reforment brièvement à la fin des années 80.

KRAFTWERK

Kraftwerk 2 (1971)

Injustement éclipsés par le gigantesque succès remporté par Autobahn et tous les albums suivants à partir de 1974, les premiers opus de Kraftwerk, plus expérimentaux, méritent pourtant leur place dans une discographie idéale du Krautrock. En 1971, après la sortie d’un premier album éponyme, Ralf Hütter et Florian Schneider se retrouvent seuls aux commandes de Kraftwerk lorsque Michael Rother et Klaus Dinger quittent le groupe pour former Neu!. Le parc instrumental de Kraftwerk ne comporte encore que des instruments traditionnels (orgues, basse, cloches, flûte, guitares, violon) excepté quelques percussions électroniques bricolées par Schneider. Sur Kraftwerk 2, cette simple boîte à rythme sert de base répétitive binaire à des expérimentations instrumentales contemplatives, hypnotiques ou bien libres et dégénérées, créant déjà cette sensation métronomique et mécanique alors totalement insolite, et préfigurant du même coup le son Kraftwerk à venir. Le plus terrestre et le moins cosmique des groupes de Krautrock.

À écouter aussi :

Organisation (pré-Kraftwerk) Tone Float (1970); Kraftwerk (1970); Ralf & Florian (1973); Autobahn (1974); Radio-Aktivität (1975); Trans-Europe Express (1977)

NEU!


Neu! (1971); Neu!2 (1972); Neu!75 (1975)

«Il y a eu trois groove majeurs dans les 70’s : l’Afrobeat de Fela Kuti, le Funk de James Brown et le Neu! Beat de Klaus Dinger». Cette affirmation d’un triumvirat du Groove par le pape de l’Ambient, inventeur du Glam Rock et théoricien Brian Eno fit voler en éclat l’idée d’un monopole afro-américain en la matière. Il existerait donc un Groove allemand caractéristique et le groupe Neu! en serait dépositaire… Eno avait raison.

En 1971, non contents de l’orientation musicale vers un « tout à l’électronique » imposée par Florian Schneider au sein de Kraftwerk, le batteur Klaus Dinger et le guitariste Michael Rother quittent le groupe pour former Neu!.

Assistés du talentueux producteur Conny Plank, Rother et Dinger enregistrent en seulement quatre jours l’éponyme et séminal Neu! sorti sur Brain en 1972. À eux deux, ils installent une pulsation binaire métronomique, rudimentaire, primitive, robotique et pourtant inédite, carrément visionnaire. Entre le beat mécanique de Dinger et les accords répétitifs irradiés de Rother, l’alchimie s’opère à l’évidence ; une alchimie entêtante de l’essentiel et de l’hypnose qui deviendra l’archétype inégalé de la Motorik Musik.

En 1973, Rother et Dinger retournent en studio. À court d’argent et de temps, n’ayant produit que 20 minutes de matière sonore neuve pour leur nouvel album Neu!2, ils décident de finir la face B en trafiquant les bandes déjà enregistrées avec les techniques de la musique concrète : accélération, ralentissement, effets divers, découpages, montages. Il résulte de cette économie de moyens un disque génial, un manifeste ovni à la pochette d’une sobriété désarmante. Il faut écouter «Für Immer», cette longue montée progressive et contemplative si belle et si évidente qu’il fallait y penser.

En 1975, après un hiatus de deux ans, Rother et Dinger, occupés à leurs projets parallèles respectifs (Harmonia avec Moebius et Roedelius de Cluster et La Düsseldorf) se réunissent à nouveau pour honorer leur contrat avec Brain et pouvoir y mettre un terme. Plus mélancolique, tout en préservant le style Motorik cher à Dinger, Neu!75 clos l’aventure Neu! en beauté… jusqu’à leur revival pas très heureux au milieu des années 90.

FAUST


faust iv

Faust (1971); So Far (1972); Tony Conrad With Faust Outside The Dream Syndicate (1972); Faust Tapes (1973); Faust IV (1974)

Aussi incroyable que cela puisse paraître, le groupe le plus atypique de la scène Krautrock est au départ un pur produit de maison de disques. Polydor avait chargé le producteur Uwe Nettelbeck de recruter des musiciens pour former un groupe afin de parer au succès de Can et d’Amon Düül II, et de les encourager dans la voie de l’expérimentation. Une mission plutôt louable de la part d’une maison de disques. Les deux batteurs Werner Diermaier et Arnulf Meifert, Hans Joachim Irmler (claviers), Gunter Wüsthoff (effets, saxophone), Rudolf Sosna (guitare) et le français Jean-Hervé Peron (guitare, chant) se réunissent alors dans une ancienne école désaffectée de Wümme et là, ils y inventent un son unique aux frontières de la tradition teutonne, du rock et de l’avant-garde, très loin des poncifs du modèle anglo-saxon. Ainsi naît Faust. Leur premier album Faust (1971), malgré son caractère révolutionnaire et une grosse campagne de pub orchestrée par Polydor, est plutôt mal accueilli en Allemagne. Sur les trois longues plages largement improvisées qui composent l’album, l’esthétique déjantée, chaotique et noisy du proto-punk côtoie les délires cosmiques de l’acid-rock sur fond d’expérimentations, de musique concrète, d’effets, de collages à la Burrough, de reliques sonores et de mélodies pastorales. Le DJ britannique John Peel, séduit par la géniale bizarrerie de ce joyeux bordel teuton commence à le diffuser sur les ondes de la BBC. Ainsi, bien que confiné à un public relativement confidentiel, Faust devient culte.

Moins ardu et chaotique que le précédent, le second album, So Far (1972) ouvre sur le joyau «It’s A Rainy Day…» (cérémonie païenne à la gloire de la Pluie et du Soleil martelée jusqu’à la transe, que n’auraient par reniée John Cale et Moe Tucker) et prouve que Faust excelle aussi dans les formats plus traditionnels.

Passés maîtres dans l’art de l’incongruité, des superpositions et combinaisons improbables, Faust s’associe alors au minimaliste américain Tony Conrad. Ensemble, ils livrent l’un des albums les plus mirifiques de l’histoire du rock (semi) teuton. Outside The Dream Syndicate (1972) résulte du mariage halluciné des drones de cordes de Conrad avec le martèlement régulier des toms-basses de Faust. La répétition jusqu’à la transe, encore et toujours.

Fait à partir de diverses chutes d’enregistrements, The Faust Tapes (1973) est un disque insolemment dadaïste en forme de collage de 26 segments, sans doute le plus expérimental du groupe.

Dernier album avant la séparation et la reformation dans les années 90, Faust IV (1974) est peut-être le plus sage. Fort de l’expérience avec Tony Conrad, Faust récupère le procédé du bourdon[1] et l’applique à un mur de guitares électriques dans «Krautrock». Pour la première fois, des éléments empruntés au space-rock viennent calmer les ardeurs de l’expérimentation pour atteindre un équilibre parfait entre apaisement et folie.

Faust se dissout en 1975 après l’échec commercial de Faust IV. En 1992, le groupe reprend du service et enregistre 2 nouveaux albums en 1996 sous l’impulsion de Jim O’Rourke. Une collaboration hasardeuse avec le DJ/rappeur Dälek a même vu le jour, aboutissant au ep Nummer 3 (2003) et à l’album Derbe Respect, Alder (2004).

ASH RA TEMPEL

Seven Up (1973) (avec TIMOTHY LEARY)

Ash Ra Tempel est un collectif à géométrie variable dont le noyau dur est formé par le guitariste Manuel Göttsching, le bassiste Hartmut Enke et l’ancien batteur de Tangerine Dream, Klaus Schulze. Seven Up, le troisième et le plus hallucinogène de leurs albums (et pour cause) tire son titre de la bouteille de soda panachée aux acides que les musiciens se passaient de main en main durant la session d’enregistrement dûment organisée par Rolf Ulrich Keiser dans le but de véhiculer, via son nouveau label Kosmischen Kuriere, les idées du prophète du LSD Timothy Leary alors recherché par la CIA. L’expérience aboutit à une formidable débâcle d’acid-blues psychédélique déliquescent coupé aux délires post-baba débiles, voire, dans les meilleurs moments, de digressions space-rock empruntées au Velvet ou aux Stooges de 1968. Et puis surtout, Seven Up est en soi un document sonore historique, ne serait-ce que par et pour la présence vocale de Tim Leary, incantatoire, chamanique et sacrément défoncé.

À écouter aussi :

Schwingungen (1972); Join Inn (1973)

CLUSTER

Cluster II (1972)

Sous l’entité Cluster (d’abord orthographié Kluster) se cache le duo Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius. Ensemble, ils forment l’un des groupes les plus novateurs et inspirés du mouvement Krautrock avec Can, Faust et Neu!. Brian Eno ne s’y était pas trompé, et sa grande admiration pour les deux musiciens aboutira d’ailleurs à de multiples et brillantes collaborations. Enregistré par Conny Plank, l’album II, le plus sombre et le plus envoûtant de leur discographie, préfigure largement tout le courant Space Rock de Hawkwind à Spacemen 3. De longues nappes de guitares électriques déchirantes s’étirent à l’infini dans un lointain magma de rythmes organiques obsédants et de sonorités électroniques cosmiques. La version allemande vibrante et polaire du raga indien.

À écouter aussi :

Cluster’71 (1971); Zuckerzeit (1974); Cluster & Eno (1977); Eno, Moebius & Roedelius After the Heat (1979); Moebius & Plank Rastakrautpasta (1981)

GURU GURU

UFO (1970)

Avant de devenir une communauté ambulante pluridisciplinaire regroupant musiciens, comédiens, femmes, chiens et enfants, le groupe Guru Guru était un remarquable trio formé sur l’initiative du batteur de free-jazz Mani Neumeier, aux côtés du bassiste Uli Trepte et du guitariste d’Agitation Free Ax Genrich. Grâce à l’immense liberté artistique accordée par leur label Ohr, ils purent accomplir deux premiers albums totalement affranchis des contraintes et des formats habituels de l’industrie du disque. 1970, UFO ou la libération par le son : jam furieux de free-rock psychédélique sabbatho-hendrixien, pièce improvisée sauvage, épique et excessive, grand bordel galactique, guitares écorchées d’Ax Genrich, fuzz, wah-wah, hurlements sans fin, batterie folle, murmures possédés et collages barbares.

À écouter aussi :

Hinten (1971); KänGuru (1972); Guru Guru (1973)

HARMONIA

De Luxe (1975)

Harmonia est l’association entre le duo Cluster (Moebius et Roedelius) et Michael Rother de Neu!. Avec leur second album De Luxe (qui compte également la présence de Mani Neumeier du groupe Guru Guru à la batterie et celle, cruciale, du producteur Conny Plank), ce super combo a livré à l’Allemagne l’un de ses très beaux albums rock inspiré, fécond, généreux, à la frontière entre le style Motorik de Neu!, le Kraftwerk de la période Trans Europe Express (pour les sonorités électroniques feutrées et les mélodies sirupeuses au premier abord) et la puissance primitive velvétienne des guitares de Rother. Cet alliage, augmenté de digressions cosmiques et psychédéliques est particulièrement probant dans l’entêtante et lumineuse pièce maîtresse « Talky Walky ».

À écouter aussi :

Musik von Harmonia (1974); Harmonia 76 Tracks & Traces (1997, avec Brian Eno)

TANGERINE DREAM

Electronic Meditations (1970)

Tangerine Dream est généralement associé à l’un des courants les plus calamiteux de la musique du XXème siècle, la New Age. Pourtant, avant de s’engluer dans les méandres écœurants d’une soupe de sons filandreuse, TD avait livré quelques albums dignes de ce nom. Premier de la série, Electronic Meditations avait déjà l’avantage d’un line-up redoutable, sainte trinité, qui changea radicalement dès l’album suivant : l’organiste et guitariste Edgar Froese, le batteur Klaus Schultze (incroyable en son temps, puis qui se fourvoya avec Jean-Michel Jarre et autre Vangelis dans les années 80) et Conrad Schnitzler, pilier de la scène musicale berlinoise. Ensemble (et sans synthétiseurs !), ils enregistrent des sessions qui seront quelque peu modifiées par Froese et sorties sans concertation préalable avec les deux autres. Quoi qu’il en soit, la version finale d‘Electronic Meditations reste une pièce majeure de rock transcendantal exploratoire et spontané, symphonie de guitares piquantes comme des aiguilles, de violoncelles gémissants et de batteries en mille morceaux.

Et aussi :

AGITATION FREE Malesh (1972); Second (1973)

AMON DÜÜL II Phallus Dei (1969); Yeti (1970)

LA DÜSSELDORF La Düsseldorf (1976); Viva (1978)


[1] Bourdon ou Drone: note tenue ou son continu en-dessous ou au-dessus duquel évoluent les autres parties de la polyphonie. Généralement à la basse, le bourdon est constitutif de certaines musiques traditionnelles (cornemuse, râgas indiens). Récemment étendu aux sphères du rock, le drone est devenu un genre musical à part entière (Tony Conrad, Earth, Sunn O))))
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #4 (Eté 2005)
couv VERSUS MAG #4

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3 Réponses to “DOSSIER KRAUTROCK Part II: Discographie sélective idéale du Krautrock”

  1. Francky 01 13 décembre 2009 à 11:28 #

    Salut.

    Très bonne sélecta krautrock. Perso, je ne connaissais pas le Kraftwerk « II » !

    A +

  2. Pico 30 septembre 2010 à 19:41 #

    bon, on s’en fout mais le nom du premier Can, c’est Monster Movie et non Monster Movies…

  3. francoise massacre 1 octobre 2010 à 13:44 #

    Absolument. Double faute corrigée. Merci.

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