
(Peaceville, 2006)
Ceci n’est pas du black metal
Ceux qui avaient deviné que Darkthrone sortiraient un jour un album précédé d’un single, que ce single se classerait à la 11ème place des charts norvégiens, qu’il compterait une reprise de Siouxsie & The Banshees et qu’il servirait, 12 ans après les faits, de pacte de réconciliation avec leur ancien label Peaceville méritent indiscutablement une place de choix au panthéon des grands prophètes entre Saint-Jean et Nostradamus.
Plus de vingt ans après la formation du groupe, seize depuis leur premier album, Too Old Too Cold et le bien nommé The Cult Is Alive sont à eux deux une sorte d’état des lieux symbolique de la maison Darkthrone. Et si la bâtisse n’est plus toute à fait rutilante (mais l’a-t-elle jamais été), la charpente est solide, et la vieille pierre possède encore un sacré cachet. “Nothing to prove. Just a hellish rock’n roll freak! You call your metal black. It’s just plastic, lame and weak. We’re too old, too cold”. Voilà. Dès le premier gros dégueuli vocal de Nocturno Culto, tout est dit ou quasiment. Cet appel à la mort du «faux metal» comme ils disent, et par conséquent ce retour aux sources du «vrai metal», Sardonic Wrath n’en était qu’une ébauche maladroite, un étouffe-chrétien quelque peu insipide. La double tartine 2006 est autrement plus goûtue, à condition d’avoir de l’humour, d’aimer la viande crue, les saveurs rustiques du metal 80’s, la rugosité du punk old school et les bras-d’honneur. Avec la bestialité crasse qui leur est chère, Darkthrone y fait partouzer Hellhammer, Slayer et les UK Subs, Celtic Frost et Motörhead, Venom et les tout premiers Voivod, Bathory et les Germs. Rythmiques necrothrash, riffs bruts de décoffrage dégraissés jusqu’à l’os, solos désarticulés sur deux notes et borborygmes caverneux vomissant des textes qui frisent souvent le grotesque : “Are you satan? I don’t think so. You copy my style. And call yourself a man. (…) Shut up you fucking twat!” Darkthrone fait dans la dentelle…
Sur Too Old…, il y a la voix glaçante de Grutle d’Enslaved sur «High On Cold War», mais surtout cette reprise ultra mongole du «Love In A Void» de Siouxsie qui à elle seule vaut largement un détour par le 4-titres. On retrouve les deux autres morceaux sur The Cult Is Alive : «Too Old Too Cold» et «Graveyard Slut», à la différence près que ce dernier y est interprété par Fenriz himself, et que dans le registre vocal «glaviots & whisky», il se défend presque mieux que son acolyte. Assurément, les fans condamnés à vivre dans la nostalgie des 90’s révolus qui espèrent encore trouver en Darkthrone une résonance, même lointaine, à leurs années black et à la trilogie blasphématoire A Blaze In The Northern Sky, Under A Funeral Moon et Transilvanian Hunger chercheront en vain. Ce n’est pas un scoop : en douze albums, le propos a changé. A l’instar de Nattefrost et Carpathian Forest, cela fait bien longtemps que Fenriz et Nocturno Culto n’ont plus apporté de pierre au black metal moderne. Aujourd’hui, c’est plutôt un retour en arrière, un tribut primitif et sans détours qu’ils rendent aux dinosaures du genre et à un culte, dont eux-mêmes font désormais partie.
Francoise Massacre
Publié dans : VERSUS MAG #7 (Mars 2006)


(Peaceville, 1994)
“Nous souhaiterions vous informer que Transilvanian Hunger est au-dessus de toute critique. Tout ceux qui ne l’apprécient pas ne peuvent être que des imbéciles ou des juifs“.
Et voilà comment Fenriz attisa la polémique en demandant à son label d’apposer cette déclaration pour le moins provocante sur la pochette de Transilvanian Hunger, en plus de la charmante mention très spéciale “Norsk Arisk Black Metal” – soit “Black Metal Norvégien Aryen” – qui apparaissait en gros au dos de l’album, mais que tout le monde avait religieusement pris soin d’ignorer jusque là. Mais lorsque la presse sortit soudain de sa torpeur déliquescente, et décida, indignée, de boycotter le susdit album, Fenriz, ce farceur, publia illico une lettre d’excuses tout à fait ridicule qui expliquait que dans son vocabulaire de norvégien païen, « juif » était un mot très usité pour signifier « mauvais », impliquant du coup la nation norvégienne tout entière (ouch !). Mais Passons. Ce célèbre épisode fait désormais partie de l’histoire noire du metal noir, la mention « True Norwegian Black Metal» ayant depuis remplacé la première. Il n’empêche que dans un sens, ne pas apprécier Transilvanian Hunger relève effectivement d’une forme d’imbécillité, et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce que cet album constitue sans doute la troisième pierre de l’édifice philosophale du black metal, les deux premières étant A Blaze In The Northern Sky et Under A Funeral Moon. En parachevant cette trilogie blasphématoire qui d’emblée imposa Darkthrone comme l’entité emblématique et indétrônable du genre à l’aube de son règne funeste, Transilvanian Hunger finissait de tracer les contours encore fuligineux du black metal en devenir. Et même si l’on peut opposer à cette proposition que Mayhem, Emperor, Immortal et bien d’autres avaient déjà livré de grands albums de black metal – ce qui, avouons-le, n’est pas complètement inexact – seul Darkthrone avait su donner autant d’impact et de cohérence au chaos sur la longueur (vous me suivez ?). Et puis rappelons qu’avant d’être imitée au point de devenir un standard du black metal deuxième génération, l’esthétique Darkthronienne du noyau dur Fenriz/Nocturno Culto relevait du jamais-entendu. Transilvanian Hunger en est le manifeste impénétrable : riffs d’une simplicité glaciale répétés tant et tant qu’on les dirait congelés, toile de fond continue de blast beat chaotique, le tout enveloppé dans la thématique post-romantique ténébreuse préférée des black metalleux (paysages désolés sous la neige éclairés par la pleine lune) portée par l’effroyable grrrrowling guttural de Nocturno Culto, sur des textes écris par Varg Vikernes (Burzum) du fin fond sa prison norvégienne. Un disque qui – citons un grand de ce monde – « trve le kvlt ».
Francoise Massacre
Publié dans: VERSUS MAG #5 (Octobre 2005)















